Édition du
22 July 2017

L’air du temps des intégrismes identitaires de part et d’autre de la Méditerranée

Par le Pr Gilbert Meynier

El Watan 24 mars 2010

Bien que n’ayant pas coutume d’intervenir dans le débat algéro-algérien, je me permets d’exprimer mon accord avec l’article mesuré, nuancé et pertinent, que Yassine Temlali vient de publier dans El Watan (9-10 mars 2010) pour remettre à leur place les dénonciateurs accrédités du « lobby francophone ». C’est que les lièvres que soulève M. Temlali s’élancent de terriers qui sont loin d’être seulement algériens. L’historien de l’Algérie que je m’efforce d’être est révulsé par les taxinomies simplistes : « francophones » versus « arabophones » : il y a autant de gens niais que d’intelligents parmi ceux-ci qu’il n’y en a parmi ceux-là : Georges Brassens aurait dit que, comme le temps[1], la langue ne fait rien à l’affaire. Les exemples ne manquent pas d’Algériens qui sont à la fois « arabophones » et « francophones » : on peut se mouvoir dans la diglossie, être bilingue, trilingue, plurilingue… sans perdre son âme. Encore faut-il définir ce qu’est une âme identitaire.

J’ai tenté de me mettre à l’arabe il y a plus de 40 ans : à mon sens, on ne peut être historien de l’Algérie si l’on ignore l’arabe. Mais mea culpa : je ne suis jamais vraiment parvenu à me mettre décisivement à flot dans la langue de Sindbad le marin, malgré mes études à la section d’arabe de l’université de Nancy, malgré mon semestre sabbatique au Caire en 1988. Je m’exprime par exemple avec bien plus de facilité en italien qu’en arabe, même si mon italien n’est pas parfait. En effet, quand bien même ma carte d’identité porte que je suis français, je suis issu d’une famille où, ni du côté maternel ni du côté paternel, le français n’était la langue parlée originelle: côté maternel, c’était le nord-occitan bas-auvergnat, côté paternel c’était le provençal alpin, le « gavòt », ou simplement  l’alpin qui était parlé dans la Haute Durance et chez les cousins  des « vallées vaudoises » (valli valdese) du Haut Piémont – eux étaient de nationalité italienne. Et l’occitan est, plus encore que du français,  proche de l’italien, du catalan, de l’espagnol…

Les cultures des marges, cela existe dans l’histoire. On ne s’attardera pas à élucider si les frontaliers Beni Snassen sont des « Berbères » ou des « Arabes », s’ils sont des « Marocains » ou des « Algériens ». Le premier président de la République algérienne, Ahmed Ben Bella, frontalier de Marnia, est d’ascendance marocaine, de lignage marrakshî – quelques sur-patriotes algériens lui en ont fait le reproche, à lui, l’un des neuf chefs historiques de la tahwra algérienne de 1954. De l’autre côté de la Méditerranée, gens des marges eux aussi, deux célébrités de l’édification nationale italienne : le héros national Garibaldi était de Nice – cité occitanophone et non italophone ; et Cavour, Piémontais d’ascendance maternelle savoyarde, avait fait ses études en français, à Genève, et il maîtrisait plutôt mieux le français que l’italien… Il fut pourtant le fondateur du royaume d’Italie en 1860.

J’ai pour ma part fait la plus grande partie de ma carrière à l’université de  Nancy où j’ai vécu trois décennies. La frontière linguistique entre français et dialecte alémanique n’est qu’à 47 km à l’est de la place Stanislas. Celui qui est tenu pour l’un des pères de l’Europe, Robert Schuman (1886-1963), était un homme des marges, citoyen du 2e Reich allemand jusqu’au retour dans le giron français de l’Alsace et de la Lorraine septentrionale en 1919. Allemand, il l’était, culturellement, mais il se sentait à la fois luxembourgeois et français, et il avait de la famille de part et d’autre de la frontière. Aujourd’hui encore, dans la plus prestigieuse école du Grand Duché, l’Athénée de Luxembourg, on continue à former des bilingues français-allemand accomplis. L’un des meilleurs amis, tant sur le plan personnel que politique, de Robert Schuman, lui aussi promoteur de l’idée européenne, Alcide de Gasperi (1881-1954), était de même un homme des marges : italophone, mais né à deux pas de la frontière linguistique italien-allemand, dans le Trentin, où il était né alors que (cela jusqu’en 1919) sa province faisait partie de l’empire d’Autriche-Hongrie – il fut député autrichien à Vienne et élu au parlement tyrolien à Innsbruck. Ce bilingue italien-allemand pouvait sans difficultés converser avec Robert Schuman, parfait bilingue français-allemand.

Revenons aux bords du Nil: j’ai compulsé à Dâr al-Kutub en avril-juin 1988, au sujet de l’infijâr de novembre 1954, divers documents. Plusieurs témoignaient, chez nombre de journalistes et analystes, hommes de pouvoir et autres agents des Mukhabarât, de peu d’intérêt pour le Maghreb en général, et pour l’Algérie en particulier, sauf à y puiser une clientèle de soutiens politiques. J’ai même le souvenir d’articles et de rapports égyptiens où leurs auteurs pensaient, dans leur suffisante ignorance, qu’al-Jazâ’ir, ce n’était pas autre chose que « les îles », un archipel, une sorte d’Indonésie maghrébine si l’on veut… Et il m’est arrivé couramment, en discutant avec des Égyptiens, d’entendre cette assertion selon laquelle les Algériens n’étaient pas des Arabes, mais des Français, même s’ils condescendaient parfois à admettre qu’ils avaient pu être peu ou prou arabes dans une vie antérieure ; des Français, donc, à tout le moins des francisés qui s’étaient rebellés contre la France parce que la France, justement, ne voulait pas qu’ils soient français. On m’a ressorti, aussi, plus d’une fois, à titre de preuve, telle conférence de presse tenue en français au Caire par Ferhat Abbas après qu’il eut rallié le FLN au printemps 1956 : pour des Égyptiens, c’était incompréhensible : un Arabe, ça parle arabe.

Le patron des Mukhabarât pour les relations avec le Maghreb, le major Fathi al-Dib, écrit dans ses mémoires (Gamal Abd el Nasser et la révolution algérienne, Paris, L’Harmattan, 1985, traduit de l’original en arabe publié peu auparavant au Caire par Dâr al-Mustaqbal) que, pour converser avec son partenaire algérien favori, le futur Président Ahmed Ben Bella, il s’assurait le concours de son épouse, parfaitement francophone : il lui faisait faire office d’interprète. Peut-être le Président Ben Bella ne maîtrisait-il alors en effet pas pleinement l’arabe régulier; mais, s’il avait fait un effort, le major Fathi al-Dib aurait sans doute été à même de comprendre sans difficultés démesurées l’arabe de son interlocuteur algérien, lequel n’osa peut-être pas l’employer face à un bureaucrate arabe aussi prééminent ( ?). De son côté, Ferhat Abbâs aurait pu risquer de s’exprimer dans le dialecte arabe de son pays kutama, mais au risque de susciter des railleries : cela risquait de faire moins baldî que balîd. Mais au moins le président du premier GPRA (il fut investi à ce poste en septembre 1958) n’aurait  pas risqué d’être assimilé à ces « francophones » qu’un certain sens commun simpliste assimile de nos jours outrageusement au hizb fransa.

Ce que l’historien peut affirmer c’est que, en histoire, l’identité n’existe que sous la forme d’identifications, mouvantes, sans cesse en évolution, jamais fixées, révisables, et aussi multiples : un humain n’est à la seconde S plus tout à fait le même que celui qu’il était à la seconde S – 1 ; et les identités multiples, même dans notre dunyâ mondialisée et d’apparence uniformisée, sont beaucoup plus la règle que l’exception. La mixité est un fait dans le monde entier, en Algérie, en France, et bien ailleurs. A l’époque coloniale, les enfants algériens n’ont jamais cessé ni de parler leur arabe ou/et leur berbère, ni de fréquenter l’école coranique ; mais, aussi, les rares jeunes gens chanceux qui eurent accès au système d’enseignement français ont aussi appris à maîtriser parfois remarquablement le français, et à réfléchir avec des maîtres français qui les ont souvent marqués. Cela ne veut pas pour autant dire qu’ils aient été français.

On peut être, et l’on est souvent deux choses, et plus, à la fois. C’est entre autres le cas des frontaliers qui ont parfois des parents des deux côtés d’une frontière et qui parlent la même langue, même s’ils n’apprennent pas la même à l’école : le platt de Forbach (France) est le même dialecte germanique que, à 11 Km de là, celui de Saarbrücken (Allemagne) ; le gavòt des Alpes du Sud est le même à Saint Véran (France) qu’à Châteaudauphin/Casteldelfino (Italie), à 20 Km à vol d’oiseau, mais on y apprend l’italien à l’école ; à Saint Véran  et à Forbach, on y apprend le français, à Saarbrücken l’allemand… Les intégristes de « l’identité nationale » assènent qu’appartenance et identité sont synonymes, ce qui est radicalement  faux. Le premier mouvement politique du nationalisme algérien, l’Étoile nord-africaine, a été fondé à Paris en 1926. La compagne du zaîm Messali Hadj, Émilie Busquant, était la fille aînée d’un mineur anarcho-syndicaliste de Neuves-Maisons – à 12 Km au sud de Nancy. Elle y est inhumée ; sur sa tombe, une simple mention : « Madame Messali ». Le philosophe Michel Serres – né à Agen, en terre occitanophone –  a finement montré combien composites étaient les humains, qui sont autant d’habits d’Arlequin constitués de tas de bouts de tissus divers, cousus ensemble tout au long de leurs vies.

Ceci dit, les Algériens des nouvelles générations sont bien différents de ceux de l’époque coloniale. Sur le plan de la langue, quoi qu’on puisse penser de la manière dont a été conçue et conduite une arabisation marquée d’idéologie, l’arabe est bien maintenant la langue de culture majeure des jeunes générations. Mais cela ne les empêche pas d’être à l’écoute, aussi, de l’outre-Méditerranée, et, depuis la révolution internet, du monde entier. Et eux aussi sont des produits de la mixité : un jeune téléspectateur algérien ne zappe-t-il pas en continu de France 2 à al-Jazîra ? Et quelle famille algérienne n’a pas des parents dans l’hexagone ? L’histoire, ni de l’Algérie ni même de la France, perdrait en intelligibilité si l’on n’avait pas présente à l’esprit l’importance de l’émigration/immigration algérienne en France

Que cela plaise ou non, comme tant d’autres sociétés, comme tant d’autres nations, l’Algérie est diverse et multiple. Ce sont là des valeurs qui , précisément, font sa richesse et façonnent le socle de son identité ; cela aux antipodes des langues de bois de la stigmatisation ordinaire qui renvoient, en symétrie transméditerranéenne, à cette bévue innommable qu’a été la loi du 23 février 2005, dont l’article 4, aujourd’hui supprimé (yâ al-farah !), célébrait les « aspects positifs de la présence française outre-mer » ; et aujourd’hui aux insanités discriminatoires de « l’identité nationale » avec lesquelles Sarkozy a tenté de siphonner le Front national de Le Pen –  en vain, on l’a vu aux élections régionales de mars 2010. A l’automne 2009, le Ministère de la Défense a osé co-éditer, avec Albin Michel et la chaîne Histoire, le  luxueux et grandiloquent album signé Patrick Buisson, conseiller du Président de la République Nicolas Sarkozy, La Guerre d’Algérie, qui est un hymne à contretemps à l’Algérie française, une résurgence  caricaturale de nostalgérie coloniale. Et (paradoxale ironie et/ou logique structurelle compensatoire ?), la diversité est lovée en France chez tels ténors de l’intégrisme identitaire : le ministre de « l’identité nationale et de l’immigration », le transfuge du parti socialiste et fringant quinqua Éric Besson, est né à Marrakech, il a passé son enfance et son adolescence au Maroc, et il est d’origine libanaise par sa mère. Tous les pays, au demeurant, n’ont-ils pas leurs Le Pen, leurs Sarkozy, leurs Buisson, leurs Besson ?

Je crois assez bien connaître les « identitaires nationaux », ces intégristes idéologiques familiers de la tonitruance politico-médiatique au nord de la Méditerranée. A en juger par ce qu’il écrit, un journaliste comme Yassine Temlali est à coup sûr plus expert que moi pour identifier ceux qui, symétriquement, s’affichent et s’ébrouent sur les mêmes terrains au sud de cette mer moyenne (al bahr al-mutawassit) qui fut le théâtre de l’échange et du contact des civilisations. Les politiques dignes de ce nom d’aujourd’hui devraient s’attacher des deux côtés à revivifier et à embellir la scène de ce théâtre au lieu de se bloquer, sottement et dangereusement, sur les calculs de leurs intégrismes identitaires respectifs.

Gilbert Meynier

Ancien enseignant à l’université de Constantine

Professeur émérite de l’université de Nancy II


[1] Cf. le refrain de l’une de ses plus célèbres chansons : « Le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con, jeunes cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d’antan ».


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2 Commentaires sur cet article

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  • BRAHIM
    21 mai 2010 at 11 h 32 min - Reply

    Article intérressant de Gilbert Meynier. Comme quoi un avis venant d’un « non Algérien » n’est pas nécessairement celui d’un « ennemi extérieur » ou d’une « main extérieure » !




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  • BRAHIM
    23 mai 2010 at 15 h 05 min - Reply

    Puisqu’il n’est pas interdit de proposer des liens avec des sites d’autre journaux on line ou d’article sur l’histoire de notre pays, ou sur des réactions et des humeurs des internautes au gré du Web, je propose la lecture d’une interview Wassyla Tamzali au journal on line “liberté” (Dimanche 23 Mai 2010): “Le voile en Algérie est un réflexe à la violence de l’espace public”. Il serait intéressant que LQA propose cette interview (qui parle entre autre de la problématique de l’égalité homme-femme dans les pays musulmans) à la lecture de nos fidèles internautes pour recueillir leur réaction. Je pense que ce n’est pas gênant puisque plusieurs fois des articles d’autres journaux sur des sujets divers sont proposés aux lecteurs d’LQA. Merci. http://www.liberte-algerie.com/edit.php?id=136168&titre=




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