Édition du
25 July 2017

Les chefs

Saïd Radjef

Ce n’était jamais encore arrivé. Ce matin, tôt au café qui fait le coin de la rue, le chef est venu me saluer. Mais la manière peu habituelle avec laquelle il m’a regardé me fit comprendre qu’il voulait me parler en tête à tête, sur un sujet important. A la vérité, cette visite qui a mis dans tous ses états la petite ville et qui a mobilisé toutes les forces de sécurité, ne m’a pas  surpris . Car, la veille, j’ai trop parlé ; j’ai été particulièrement bavard devant les amis. J’ai dit à l’assistance ce n’est pas parce que le pouvoir militaire est pourri jusqu’à la moelle épinière, que nous autres on n’a rien a se reprocher. On est coupable par nos ambitions démesurées. Ensuite, calmement, j’ai expliqué la chose suivante aux amis : dévoiler les tares et les crimes abominables de la junte au reste de l’humanité, sans proposer de solutions aux attentes légitimes du peuple, sans rassembler nos forces bêtement dispersées par les malentendus et la ruse des adversaires, cela ne sert à rien. La nature a horreur du vide. Si nous refusons d’occuper le terrain, d’autres, probablement des extrémistes, viendront l’occuper.

La dénonciation s’est épanouie durant la guerre d’indépendance. La France coloniale et les militants indépendantistes de l’ALN obligeaient par la violence les populations à la dénonciation et à la délation. Les premiers pour ne pas perdre l’Algérie,  les seconds pour restaurer l’Etat algérien indépendant. En 1962, au lendemain des Accords d’Evian, la dénonciation est devenue l’un des moyens les plus importants de contrôle du pays. Pour ne pas perdre le pouvoir qu’elle détient par l’usurpation, le crime et la ruse, l’ANP joue sur l’ignorance du peuple en l’incitant à la trahison et à la délation. Le peuple a cru naïvement que dénoncer Hocine Ait Ahmed, Krim Belkacem, Ferhat Abbas et les adversaires de la junte, est un acte de bravoure, un devoir patriotique sacré. Depuis l’épidémie de la délation s’est généralisée pour  n’épargner aucune structure sociale, insignifiante soit elle. Dénoncer l’autre, celui qui remet tout en cause, celui qui incite à la résistance et au courage contre la résignation et la fatalité, celui qui refuse de baisser l’échine devant le chef, c’est accéder à un statut social enviable  ou vous n’aurez plus à vous confronter à des situations pénibles et invivables , c’est s’assurer un logement confortable, un 4×4 dernier cri et des invitations avec toute la famille aux grandes cérémonies…

Il n’y a pas de doute, j’ai trop bavardé hier et quelqu’un parmi l’assistance a du me dénoncer auprès du chef.  Quelqu’un a du révéler la gravité et l’ampleur de mes propos. Sans cela le chef ne se serait jamais donné la peine de venir jusqu’à moi dans cette ville sans âme ou les jours se suivent et se ressemblent. Ce dernier avant même de s’asseoir pour entamer son réquisitoire, me fait comprendre en filigrane que des militants ambitieux et courageux m’ont dénoncé.  La délation, ce n’est pas un fait propre à la junte. Les camarades de la base sont vigilants et veillent scrupuleusement au respect de la ligne et au maintien de la direction actuelle.

« Voila, après consultation des membres de la direction, on a décidé à l’unanimité de vous exclure du parti », me dit le chef avec un sourire ou j’ai de la peine a distinguer entre la délivrance et l’amitié. « Il ne faut pas semer le trouble parmi les rangs du parti. Il ne faut pas jouer aux( eveilleurs) de conscience. Ce n’est pas le moment », me dit-il encore calmement.

J’ai de la peine a cacher ma surprise. Non pas par les propos qui m’ont été tenus par le chef, mais par le fait que ce dernier ignore la vérité à mon sujet : je ne suis pas militant de son parti. Certainement, ses militants l’ont mal renseigné à mon sujet. Certes, j’ai une grande gueule, mais je ne suis pas militant du parti duquel le chef m’a exclu sans le moindre procès.

« Monsieur, je ne suis pas militant de votre parti ; je suis un électron libre. Vos militants qui m’ont dénoncé et calomnié ne savent pas qui sont leurs camarades et qui sont leurs ennemis », lui dis je en guise de réponse. En définitif, le chef qui a peur de perdre sa place, s’est déplacé pour rien dans ma ville.


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4 Commentaires sur cet article

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  • Ammisaid
    19 mai 2010 at 21 h 06 min - Reply

    Les vers libres et sincères d’un Zawali à ses dictateurs ou à ses tortionnaires ou à ses censeurs ou à ses castrateurs ou ses voleurs ou à ses menteurs…!

    Je dois dire oui, oui et oui à tous tes désirs
    Pour te plaire, peut-être, je dois me taire
    Je serai accusé de tout ce qui va de travers
    Et, je serai puni comme quelqu’un que l’on torture

    Quand ça marche, à toi, les louanges et les honneurs
    Quand ça ne marche pas, je dois supporter, tes colères
    Quand ça marche, tu m’effaces de ta mémoire
    Quand ça ne marche pas, je dois accepter de souffrir

    Je dois dire oui, oui et oui à toutes tes erreurs
    Les comprendre et endosser les regrets et les remords
    Les minimiser, puisque, les miennes dépassent l’horreur
    Et, les oublier comme si elles n’ont pas trituré mes blessures

    Mes désirs doivent attendre jusqu’à la pourriture
    Ou mieux les emprisonner dans les profondeurs de mon cœur
    Et, s’ils remontent un jour, je dois de me dire:
    Ils ne peuvent faire que du mal à mes soeurs et mes frères

    Donc, arrêtes de les écouter et ôtes leurs l’espoir
    Pour les empêcher de casser, de détruire et de nuire
    Pour qu’ils se soumettent à mon bon vouloir
    Et, pour qu’ils meurent avant d’avoir vu le jour

    Je dois dire oui, oui, oui et ne rien faire
    Ni se mettre en colère pour soulager ma douleur
    Ni exprimer mon avis puisqu’il ne va te déplaire
    Car, je suis considéré comme le suppôt de Lucifer

    Tu décides, puis tu y vas sans réfléchir
    Tu évites, soigneusement, de voir tes défauts et tes tares
    Puisque tu les défends avec une hargne sans égale
    Puisque ils sont inoffensifs même s’ils font mal

    Tu pardonnes, souvent, avec des belles paroles
    Mais, dans tes actes, tu joues toujours le même rôle
    Celui qui consiste à vouloir posséder toute la terre
    Pour maîtriser tout ce qui pourra te déplaire et te nuire

    En toi vit un sentiment que tu ignores et que tu sers
    Le satisfaire n’est ni simple, ni facile
    Car il a la puissance et l’ardeur du feu de l’enfer
    Qui veut brûler tout ce qu’est utile et vitale

    Ce n’est pas nouveau, ni originale
    Tous les enfants l’ont connu au moins une heure
    C’est l’abandon qui est capable d’être fatale
    A tous les adultes qui refuseraient de le voir




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  • Abdelkader DEHBI
    19 mai 2010 at 21 h 38 min - Reply

    «  »Il fallait qu’on ait calomnié Joseph K. : un matin, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté «  » ; çà ne vous rappelle rien cette phrase Radjef Saïd ? – Un petit effort de mémoire… Oui, effectivement, c’est la première phrase du Procès de Kafka…. Eh bien, votre mésaventure apparemment rappelle cette de Joseph K, heureusement sans les conséquences d’une exécution sommaire. Dieu merci…. C’est à croire que même certains partis politiques, pourtant en phase terminale, se donnent encore la peine de faire semblant d’exister. Vous voilà donc averti cher Radjef Saïd, il n’y a pas que le DRS sur la place. Cela vous apprendra à faire des « infidélités » à notre site de LQA…
    — Mais revenons cependant aux choses sérieuses pour dire combien cet incident apparemment anodin, est révélateur de la situation de qui-vive dans laquelle notre pauvre société se débat, à cause de cette atmosphère détestable de coma politique profond où semblent s’être plongés et le Chef de l’Etat et les autres institutions du pays qui s’intitulent « gouvernement », « Assemblée Populaire Nationale », « partis politiques », « opposition »…etc…etc…




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  • les chefs – Forum Algerie
    20 mai 2010 at 7 h 48 min - Reply

    […] […]




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  • radjef said
    23 mai 2010 at 10 h 17 min - Reply

    Bonjour tout le monde.Nos chefs sont-ils des devoreurs de militants? Nos chefs s’opposent-ils a l’ANP, ou s’inscrivent-ils dans la logique de la succession? L’ANP at-elle un adversaire en face d’elle? Un chef qui est incapable de rassembler ses rangs et qui passe son temps a proferer des accusations imbeciles contre celles et ceux qu’il juge comme une menace à son « koursi », peut-il etre craint par ses adversaires, meme si ces adversaires sont des idiots?…A l’allure ou vont les choses, il est a craindre que nos chefs auront du mal a rassembler un chat et demi dans leurs propres fiefs et a convaincre leur entourage immediat de l’imposture du pouvoir que l’ANP detient depuis la guerre independantiste.




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  • Congrès du Changement Démocratique