Édition du
24 March 2017

Une autre facette de la misère en Algérie Avec les chiffonniers de la décharge de Oued Smar

El Watan, 19 mai 2010
Pour parvenir jusqu’aux chiffonniers de la décharge publique de Oued Smar, il faut d’abord dompter l’odeur nauséabonde, puis tenir tête aux premières rafales de poussière qui balayent l’entrée de l’immense dépotoir. Il faut enfin ignorer la boue fétide qui souille à chaque pas les chaussures. Après plusieurs minutes de marche, au creux d’une vallée de détritus, on découvre l’invraisemblable : un petit village niché entre les montagnes d’immondices avec ses bicoques, sa gargote pompeusement baptisée « restaurant ». Les baraquements dans lesquels vivent des centaines de chiffonniers à l’affût de pièces de plastique ou de métal ont leurs propres règles et leurs conventions.

Dès lors qu’on sait s’y prendre, les chiffonniers, naufragés volontaires de Oued Smar, peuvent vous raconter de surprenantes anecdotes et d’abominables histoires. Nassim dit avoir 14 ans, mais en paraît à peine 10 ou 12 ans. S’il prête volontiers ses mimiques à l’objectif de notre photographe, le gamin ne se montre pas très loquace. Il répond par bribes, lâchant des bouts de phrases entrecoupées de longs silences : « Oui, j’ai quitté l’école en 6e année primaire… Les conditions sont difficiles… J’étais obligé… » A qui vend-il les déchets récupérés ? Pour toute réponse, Nassim affiche un large sourire. Puis continue de traîner un sac de jute trop lourd pour lui. Au-dessus des ordures, des mouettes rôdent à la recherche d’une pitance. Tandis que sous leurs ailes, les enfants errent en quête d’une belle pièce. A priori, il n’y a pas de liens entre les jeunes chiffonniers et les réseaux de négoce des déchets ferreux et non ferreux. Les moissons des travailleurs d’El Samar semblent trop maigres pour une mafia aussi bien organisée. En revanche, certaines sociétés et quelques ateliers, légalement établis, n’hésitent pas à traiter avec les adolescents d’El Samar. Les gavroches de la décharge revendent ainsi le métal à 6 DA le kilo et le plastique à 5 DA. Les « denrées » les plus prisées ? Le cuivre et l’aluminium cédés à 20 DA le kilo. Si les affaires marchent moins bien cette année, nul ici n’en saisit vraiment la raison. Tout juste a-t-on entendu parler d’une « crise économique » qui sévirait dans le monde, mettant à genoux les entreprises.
Trash is money

Abdennour porte un chapeau noir poussiéreux. Il arbore un sourire édenté et articule avec l’accent chantonnant du terroir : « En une année, nos revenus sont passés de 400 DA/jour à 250 DA. On ne sait pas trop ce qui se passe. » Lui dit « séjourner » de 15 à 20 jours sur la décharge avant de rentrer dans son village de Aïn Boucif (près de Médéa). « Je suis le seul à subvenir aux besoins d’une famille de 14 personnes. Si on avait trouvé du travail, vous pensez bien qu’on fourrerait le nez dans les ordures. Si on est là, c’est parce qu’on a rien trouvé à manger. Que voulez-vous qu’on fasse, qu’on tende la main ? Nous sommes peut-être trop fiers et pas assez désespérés pour en arriver à ce point », explique celui qu’on surnomme dans la décharge « l’inspecteur Tahar ». Son « apprenti » ajoute : « Nous avons essayé de nous débrouiller autrement, d’installer des tables pour vendre des cigarettes et des bonbons, mais ça n’a pas été possible. On ne nous laisse pas faire notre business. En Algérie, le seul job qui rapporte est le vol. Nous avons préféré rester honnêtes. » A en croire les gestionnaires de la décharge, les revenus de l’inspecteur et des siens (les chiffonniers) seraient bien supérieurs à ceux qu’ils affichent. « En l’absence de politique de recyclage, il y a des milliards à récupérer dans la décharge à Oued Smar. Les chiffonniers gagnent entre 3000 et 15 000 DA par jour. Dans leur douar, ils ont tous leurs villas et leurs magasins. Ceux des années 1990 étaient les otages de la misère. Dans les années 2000, les choses ont bien changé », nous explique un fin connaisseur des lieux. Il faut dire que certains pensionnaires de la décharge géante gagnent bien leur vie et ne s’en cachent pas.

Mais tous n’appartiennent pas à cette élite. Quelques adultes disposent de leurs propres camions et font travailler, à l’occasion, les enfants de la décharge. Hamid, la quarantaine bedonnante, nous confie qu’il gagne près de 120 000 DA par mois. Et il arrive même que les employés de la société de nettoyage Netcom cèdent à la tentation de faire dans la récupération pour arrondir leurs fins de mois. « Oui, nous avons eu certains cas. Les agents ont été sanctionnés », confirme M. Benzine, responsable du département de Oued Samar de l’entreprise. En tout et pour tout, près de 450 chiffonniers venus de Médéa, M’sila ou Bou Saâda travaillent dans ce royaume des rebuts urbains, entre poussière et fumée, débris et sacs en plastique. Aux temps « héroïques », lorsque les fumerolles parvenaient jusqu’aux communes limitrophes et que tout conducteur longeant Oued Smar fermait ses vitres par réflexe, près d’un millier de récupérateurs opéraient sur les lieux. « Le 5 janvier dernier, date à laquelle nous avons décidé de fermer la décharge, le nombre de chiffonniers est passé de 1200 à 150. Maintenant que l’exploitation a repris, nous en comptons presque 450 », souligne M. Benzine. Pour devenir chiffonnier, il est primordial d’avoir ses contacts et de savoir se glisser dans l’un des réseaux. A ce propos, « l’inspecteur Tahar » explique volontiers que les ados sont parrainés par des récupérateurs ayant déjà plusieurs années d’expérience.
N’est pas chiffonnier qui veut !

Pour autant, assure-t-il, les chiffonniers n’ont ni chef ni de baron. « Moi-même, concède-t-il, je donne ce tuyau à des gens qui ont besoin de travailler. Je gagne ainsi une récompense auprès de l’Eternel. » « Le travail dans la décharge n’est pas donné au premier venu, précise en écho un initié. En général, il y a des familles. Chacune a sa spécialité : certains ne ramassent que du carton, d’autres font commerce du plastique et un autre groupe ne fait que la ferraille ou le cuivre. » A Oued Smar, il n’y a ni école ni infirmerie. Mais cela n’empêche pas certains parents d’y expédier leurs enfants, quitte à les déscolariser ou à les exposer aux pires infections. Les agents de Netcom, qui, eux, sont vaccinés, s’étonnent de voir les enfants manier des déchets toxiques provenant des hôpitaux ; il leur arrive par exemple d’extraire le sang des cathéters et autres tuyaux à perfusion voués au recyclage. « On dirait qu’ils sont immunisés, s’étonne ainsi Youssef de l’entreprise Netcom. Aucun de ces gamins n’est tombé malade. Cela tient au du miracle. » Mais cette étrange médaille a son revers. Les plus jeunes, qui slaloment entre les ordures comme on galope sur un vaste terrain de jeu, sont parfois les témoins d’atrocités inhumaines. Mourad, 17 ans, assure en pointant son crochet vers le ciel, avoir exhumé sept bébés dans des poubelles d’ Oued Smar Selon les cadres de l’entreprise Netcom, les jeunes chiffonniers ont été d’un grand secours pour élucider plus d’une affaire criminelle. Certains auraient ainsi déniché des cadavres, des armes à feu et même des talkies-walkies appartenant, selon toute vraisemblance, à la police. « Chaque fois qu’on nous fait part d’une étrange découverte, souligne M. Benzine, nous travaillons en étroite collaboration avec la Gendarmerie nationale. »

Serait-ce la fin d’une époque ? Pour la décharge de Oued Smar, c’est déjà le début de la fin. Les travaux de reconversion de cet amas d’ordures en un jardin public ont commencé en juillet 2009. « L’entreprise turque Sistem Yapi a entrepris un programme de réhabilitation progressive. Une partie du site a d’ores et déjà été cédée à l’entreprise. On est en train d’exploiter la décharge au maximum avant sa fermeture définitive », soutient M. Benzine. Que deviendront les chiffonniers après la fermeture du monument le plus repoussant d’Alger ? Les adolescents rechignent à se projeter dans l’avenir. Ils racontent l’histoire de l’un de leurs amis qui, désespéré par la réduction du volume des déchets en janvier dernier, s’était juré de passer l’hiver en prison. Il y coule encore des jours paisibles. « Après la fermeture, ils continueront à faire dans la récupération à travers le porte-à-porte. On verra alors de plus en plus de jeunes transportant des charrettes de bric-à-brac », prédit l’un des agents de Netcom. Et à l’un des gestionnaires de la décharge de souligner. « Nous avons voulu amorcer, en collaboration avec les services de la wilaya, une réflexion pour trouver une solution durable pour ces jeunes, mais eux ne semblent pas intéressés par des stages non rémunérés. Ils sont désormais habitués au gain facile. » Au milieu de baraques, soigneusement décorées avec des calendriers datant de 2005 et quelques fleurs en plastique, les chiffonniers ont installé une petite table entourée de quelques bidons faisant office de tabourets. Khaled, grand amateur à l’en croire de « chanson sentimentale » aime organiser des soirées à écouter Cheb Hasni. Dans un décor de désolation, quelques jeunes réfugiés sur une colline d’immondices chantent : « Ma tabkiche, ô mon cœur, ne pleure pas, dis-toi que c’est ton destin et que l’injustice est terrible. »

Par Amel Blidi

Le site date de 1978 : Un témoin de l’éruption urbaine

La décharge de Oued Smar, ouverte en 1978, est devenue, au fil des années, un monstre gluant, bien difficile à abattre.

S’étendant sur plus de quarante hectares d’ordures putrides, cette montagne de débris atteint les 60 m, accumulant plus de 35 millions de tonnes déversées pendant plus de 30 ans. La réhabilitation de la décharge est l’un de ces vieux projets, sans cesse reportés. L’idée avait d’abord été avancée en 1987 puis un Conseil de gouvernement a promis, en septembre 1996, de contrôler les accès et d’adopter une politique d’exploitation plus efficiente. Bien que l’immense dépotoir était déjà saturé en 1997, il continuera de servir pendant plusieurs années, avalant tout ce que la ville d’Alger produisait de plus rebutant. L’annonce de sa fermeture définitive a enfin été proclamée en 2005. Les machines de l’entreprise turque Sistem Yapine se sont mises à déblayer le terrain qu’en juillet 2009. Entre temps, Oued Smar a été le témoin de la phénoménale éruption urbaine de la capitale : le volume des déchets est passé de 200 t/j en 1960 à plus de 1600 t/j en 1990. Les ordures déversées à Oued Smar sont aujourd’hui estimées entre 500 et 800 t par jour contre 2000 t dans ses « glorieuses années ». La décharge admet en moyenne 440 opérations de décharge par jour, dont 220 opérations pour les ordures ménagères contre 1100 au cours des dernières années. Pour les cadres de l’entreprise Netcom, l’immense décharge en est à ses dernières exhalaisons. « Le site devait absolument fermer, affirme M. Benzine, cadre dans l’entreprise de nettoyage. Il tient une place stratégique, non loin de l’aéroport. Toutes les délégations étrangères qui viennent en visite officielle à Alger ont eu à humer l’air de Oued Smar. »

La wilaya d’Alger avait déplacé une partie des déchets vers le centre d’enfouissement technique de Ouled Fayet. Après avoir englouti plus de 1,2 million de tonnes d’immondices, la décharge de l’ouest d’Alger montre des signes de saturation. Dans l’attente de la finalisation des Centres d’enfouissement technique (CET) de Korso et de Réghaïa, les gestionnaires des décharges n’ont eu d’autre recours que d’exploiter, à nouveau, le dépotoir de Oued Smar. Ahmed Benalia, directeur de l’entreprise Netcom, souligne que la fumée, les gaz et les mauvaises odeurs qui émanent de la décharge sont un fait « naturel », notamment parce que cette décharge connaît actuellement une opération de traitement « approfondie et large » pour arriver à renforcer sa couche de terre inférieure. Il a également estimé que le rythme de cette opération est « bon », elle est nécessaire et importante en même temps ». Cette situation est « temporaire », car ces odeurs vont disparaître après l’achèvement de la réhabilitation de la décharge et sa transformation en un parc de loisirs ce qui représente un travail minutieux qui exige beaucoup d’efforts afin de réduire les déchets, affirme le responsable. La décharge est, aussi, une bombe.

Les milliers de poubelles entassées les unes sur les autres pourraient laisser échapper, à n’importe quel moment, des gaz raréfiés qui, sans prise en charge efficace, pourraient entraîner un accident ou un désastre. Y a-t-il d’autres moyens de gestion des déchets ? La politique du recyclage n’est peut-être pas faite pour notre pays, semblent penser les gestionnaires en charge du dossier. « Il est nécessaire d’effectuer le recyclage en amont. Nous avons entamé, en ce sens, un programme de sensibilisation. Cela a duré trois ans. Nous avons installé treize bacs en plastique durant les années 2004, 2005 et 2006. Seuls 10% de nos installations sont restées intactes. Dans d’autres pays, c’est l’inverse, le taux de destructions est infime. » Pour prévenir d’autres désastres écologiques, il faudrait rien moins qu’un bouleversement des mentalités.

Par Amel Blidi

Saïd, le pionnier de la décharge

Le plus vieux pensionnaire de la décharge de Oued Smar n’est pas un grand bavard.

Emmitouflé dans un sombre manteau marron, Saïd délègue à ses coéquipier le soin de parler à sa place : « Il est là depuis l’ouverture du site, en 1978. Auparavant, il récupérait les déchets à Gué de Constantine. Il a passé toute sa vie au milieu des ordures et tout porte à croire qu’on l’enterrera dans les immondices », se hasarde un agent de l’entreprise de nettoyage Netcom.

L’un des récupérateurs du grand dépotoir ajoute : « On a voulu l’emmener dans une maison de vieillesse pour qu’il puisse se reposer, c’est bien mieux que ce tas d’ordures. Ils nous ont rabroués arguant du fait qu’il n’a pas de retraite. » Le vieil homme montre volontiers sa carte d’identité : son nom est Saïd Bakouche, né en 1935. Il y a quelques années, un camion à benne lui est passé sur les jambes. Faute de moyens, le vieil homme n’a jamais soigné ses plaies, passant ainsi le reste de sa vie à claudiquer entre les poubelles.

Par A. B.

Mourad, le « harag » récidiviste

A 22 ans, Mourad rêve de fuir l’Algérie. Pour atteindre l’idéal européen, il a quitté son village près de Bou Sâada et travaille sans relâche dans la plus grande décharge d’Alger.

Il a déjà risqué plusieurs essais pour atteindre le vieux continent. La première fois, il s’est réfugié dans l’une des poubelles d’un navire marchand. Pour un chiffonnier de la plus grande poubelle d’Alger, l’idée n’avait rien de saugrenu. A la deuxième tentative, Mourad expérimenta un classique des annales de la harga en Algérie : planqué dans un container, les marins l’ont débusqué juste avant le démarrage du bateau. Le jeune chiffonnier ne se découragea pas pour autant : l’année passée, il a économisé assez d’argent pour payer un passeur et embarquer à bord d’un canot de fortune. « J’avais contribué à hauteur de 40 000 DA pour mon départ, raconte-t-il. Si ça n’a pas marché les trois premières fois, je suis certain que j’y réussirai. » Les trois mésaventures n’ont pas entamé sa détermination. Le jeune aventurier prévoit de se lancer dans une autre traversée, à partir de Annaba, à la fin de l’été. « Croyez-vous qu’on est vivants ? Je ne me sentirai heureux que lorsque je foulerais le sol italien », répète-t-il, comme une litanie.

Par A. B.


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2 Commentaires sur cet article

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  • Anonyme
    19 mai 2010 at 16 h 48 min - Reply

    […] […]




    0
  • still
    19 mai 2010 at 18 h 07 min - Reply

    En somme, des Algériens vivent de déchets d’autres Algériens au vu et au su d’un gouvernement constitué d’autres Algériens.
    Combien de sortes d’Algériens ,déjà?
    En tout cas, c’est la seule nomenclature que nous devrions retenir pour classifier les Algériens.




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