Édition du
23 March 2017

20 mai 1965 -20 mai 2010 : 45e anniversaire de la disparition de Cheikh Mohamed El Bachir El Ibrahimi


Le Cheikh Bachir El Ibrahimi : le combat pour la personnalité algérienne

Par Achour Nadjib

Dans sa préface à la réédition du jeune musulman qui était l’organe en langue française de l’association des oulémas, le Docteur Ahmed Taleb Ibrahimi, le fils du Cheikh Bachir El Ibrahimi, invita la jeunesse algérienne à se souvenir du combat de leurs aînés afin dit-il de constater que  « la guerre de libération a été précédée d’une longue résistance de leurs pères afin de préserver leurs âmes »[1]. En effet, la colonisation française en Algérie s’attaqua aux fondements même de la personnalité de l’Algérien en le privant de l’exercice de sa langue, de sa religion, car considérées comme les deux principaux obstacles à la politique de francisation.

Face à cette logique de destruction culturelle du colonisé, des voix s’élevèrent et  la résistance s’organisa. Celle-ci fut à ses débuts timides, peu nombreux étaient ceux qui parlaient d’Algérie musulmane, de renaissance de la culture Arabe. Il y eu bien sur l’action des chouyoukhs Ben Smaya, El Medjaoui, Ben Zekri, celle du polémiste Omar Racim, qui se firent les ardents propagandistes des thèses réformistes, et ce bien avant la première guerre mondiale. Mais il fallut attendre le Cheikh Ben Badis  pour voir véritablement la doctrine islahiste prendre corps, doctrine qu’il marquera de son sceau et ancrera dans les consciences algériennes, en lui insufflant un esprit patriotique qui lui faisait défaut jusqu’à alors.

Il fut épaulé dans son action de renaissance civilisationnelle du peuple algérien par diverses personnalités, dont la plus importance fut sans conteste, le Cheikh Mohamed Bachir El Ibrahimi. Celui-ci fut l’homme de la transition, de la mutation de l’association des Oulémas, qu’il présida après la disparition du Cheikh Ben Badis, et qu’il orienta vers une posture politique beaucoup plus marquée tranchant avec celle hésitante des débuts. Il réussit à préserver l’héritage badisien, à le capitaliser, à l’ériger en crédo idéologique qui influença de façon définitive le nationalisme algérien.

La répartition des tâches au sein de la mouvance réformiste orchestrée par Ben Badis  conféra au Cheikh Ibrahimi l’important rôle de régénérateur de l’Arabiyya. Il fut pour l’Algérie comme l’écrit Ali Mérad « le sommet de la culture nationale arabe »[2]. Ainsi, dans le sillon idéologique tracée par Ben Badis, il se fit l’un des plus ardents défenseurs de la personnalité algérienne reposant sur l’Islam et l’arabité, dont il politisa les enjeux jusqu’à la fin de sa vie

Le Cheikh Bachir El Ibrahimi naquit en 1889 au douar Ouled Braham, d’où son nom, dans la commune mixte des Rirha située dans le département de Constantine. Il étudia l’Arabe à la zaouïa Chellata  en Petite-Kabylie. Celle-ci était dirigée par une puissante famille maraboutique, les Benaly Chérif. Vers 1911, il partit à Médine rejoindre son père, qui un an auparavant avait quitté l’Algérie suite à ses démêlés avec l’administration coloniale. A cette époque, nombreux sont les Algériens qui par vagues successives émigrèrent vers le Machreq. Ils étaient mus comme l’écrit l’historien Charles Robert Ageron par « cette volonté de vivre et de mourir sous un gouvernement musulman »[3] ne supportant plus les rigueurs du régime colonial français qui s’était acharné à détruire tous les foyers de culture arabo-islamique. L’exil était alors perçu comme le meilleur moyen de préserver son identité culturelle bafouée. Les Algériens par fidélité à la mémoire de l’Emir Abdel Kader s’installèrent en Syrie, d’autres dans l’imitation de la gestuelle prophétique s’en allèrent à Médine.

La ville Sainte abritait en son sein, un nombre non négligeable d’exilés algériens. Le maître de Ben Badis, le Cheikh Hamdan Lounissi y vint pour terminer ses jours, le Cheikh Tayeb El Okbi, dont la famille avait également prit le chemin de l’exil, y débuta sa carrière de prédicateur et de journaliste. Quant au Cheikh Bachir El Ibrahimi, il fut durant toute la phase médinoise de son exil, étudiant, puis enseignant à la grande mosquée de la ville, c’est là qu’il se familiarisa avec la pensée d’El Afghani et Abdou. C’est en 1913 qu’il fit la connaissance du Cheikh Ben Badis, venu à la Mecque en pèlerinage. De leurs discussions naquit l’idée d’un projet qu’ils se promirent de réaliser dès leur retour en Algérie. Par la suite, il prit le chemin de Damas, où l’attendait son père. Nous savons par le biais des écrits d’Ali Mérad et de Taleb Ibrahimi, qu’il fut nommé professeur à Maktab Anbar, premier lycée moderne de Syrie. Il fut conférencier dans les cercles panarabes, notamment le Nadi El Arabi animé par Abderahmane Chahbandar, et il se lia aux milieux inspirés par Rachid Rida. L’occupation de la Syrie par les français, qu’il avait fuis,  aux lendemains de la Grande Guerre, le poussa à rentrer en Algérie en 1920.

Au cœur de la bataille de l’Islah

Le Cheikh El Ibrahimi fit son retour dans une Algérie en pleine effervescence, sortie de sa torpeur par l’Emir Khaled.  Il s’installa à Sétif et devint « enseignant libre », car comme Ben  Badis, il refusa d’être un agent du culte officiel, dont le personnel était nommé par l’administration coloniale. L’enseignement libre constituait alors l’un des meilleurs moyens de diffusion et de prédication dont disposaient les réformistes. En 1924, sur proposition de Ben Badis, il fut invité à rejoindre le groupe culturel qui se voulait être le noyau d’un futur grand parti islamique. Le cheikh de Constantine écrit Mérad « s’était mis en rapport avec ses amis et collègues du Constantinois pour les persuader de l’utilité de créer une association qui serait baptisée fraternité intellectuelle, et qui aurait pour but d’unir entre eux les lettrés (arabisants), de leur permettre de mieux se connaître, d’harmoniser leurs efforts en matière d’enseignement arabe libre, d’unifier leur doctrine religieuse »[4].

Les forces  que Ben Badis ambitionnait de réunir étaient dispersées, il n’existait nulle coordination entre elles, aucune structure permettant de canaliser ses initiatives. Pourtant ce fut l’ensemble du territoire algérien qui était secoué par la Nahda. Les chouyoukhs Ibadites du M’Zab firent office de pionniers. Sous leur impulsion fut crée dans la Tunisie voisine, une bibliothèque, El Istiqama qui devait être selon le Cheikh Aboul Ykdan « une fondation d’où sortiraient les oulamas, les littérateurs, les écrivains, les orateurs qui travailleraient pour la patrie, le patriotisme et la renaissance nationale »[5] .  L’opinion publique algérienne découvrait  de nouveaux journaux en langue arabe, des noms lui devinrent familiers, ceux de Tayeb El Okbi, Mohamed El ‘Id, Lamine Lamoudi, Saïd Zahiri, ces noms qui devaient constituer quelques années plus tard l’Etat-major de Ben Badis. « La nahda s’organisait ». Ce réveil culturel se matérialisa par la fondation de plusieurs imprimeries : l’imprimerie al Arabiya et Ta’alibiya à Alger, celle de la Nahda et du Chihab à Constantine, et par la constitution de medersas, financées par des notables et soutenues par les masses populaires. Ainsi comme l’écrit l’historien Algérien Mahfoud Kaddache « Les lettrés de langue arabe et les hommes de religion qui, depuis le début du siècle cherchaient leur voie, avaient trouvé celle de l’Islah, qui en Orient guidait le nationalisme arabe.»[6]

Le  parti islamique tant souhaité par Ben Badis et dont il lança l’idée dans un appel publié dans son journal Ach chihab en 1925,  vit le jour en 1931 lorsque fut fondé à Alger l’Association des Oulémas. Bachir El Ibrahimi fut nommé vice président. La célébration insolente du centenaire de l’Algérie française accéléra les démarches entreprises par les leaders réformistes pour faire entendre la voix de l’Islam. Ahmed Taleb Ibrahimi écrit, dans ses mémoires  que  « dans l’esprit de Ben Badis et Ibrahimi, l’action de leur association s’inscrit comme une réponse au défi lancé par les fêtes du centenaire proclamant la fin de l’Islam et de la langue arabe en Algérie »[7].

Le Cheikh El Ibrahimi  mena sa bataille pour le triomphe de l’Islah dans l’Ouest algérien, à Tlemcen. En 1933, il fut chargé par le Cheikh Ben Badis de porter le message de l’Association des  Oulémas dans cette cité jalouse de son histoire. La tache était des plus rudes, comme le précise Mérad, « la province d’Oran, n’avait qu’une faible densité réformiste. Elle ne fut touchée réellement par la propagande réformiste qu’après la constitution de l’Association des Oulémas. L’obstacle maraboutique y était puissant, en raison de la présence des grandes confréries (Tayybiya, Darqaoua etc…) et de zaouïas très influentes, notamment à Mostaganem, Tiaret, Mazouna. Les moyens de communication, en dehors de l’axe ferroviaire Alger-Oran-Tlemcen, étaient malaisés, et les frais de propagande, à partir de Constantine donnaient à réfléchir à l’organisation réformiste. En effet, la proportion des lettrés réformistes d’origine oranaise était infime »[8].

Mais son éloquence et ses efforts inlassables en vue de consacrer la cause des Oulémas, axée sur la prédication d’un Islam purifié et l’invite à chérir la langue arabe proscrite par le colonisateur, lui ont permit de conquérir l’esprit et le cœur des tlemceniens. Ahmed Taleb témoin de la ferveur avec laquelle son père s’acquittait de ses obligations et de son devoir écrit «  Mon père est infatigable. On le rencontre partout où il n y a pas de repos ; à l’aube dispensant ses cours à une cinquantaine de jeunes Tlemceniens, à midi dirigeant la prière du Dhohr, l’après midi discourant dans un cercle sur le passé ou l’avenir de l’Algérie, le soir réunissant ses fidèles après son cours d’exégèse coranique pour concrétiser le projet qui lui tient à cœur et dont il veut se rapprocher en s’installant dans sa nouvelle demeure. Il s’agit du chantier qu’il a enfin lancé : la construction de Dar El hadith »[9].

La ville connut sous son impulsion une véritable révolution culturelle. A l’instar de tous les leaders réformistes il poussa à la création de cercles culturels, le Nadi Chabiba et le Nadi Saada, où il était possible d’écouter les conférences religieuses, où l’on s’adonnait à diverses activités artistiques en langue arabe, telles que le théâtre,  la poésie ainsi que la musique.  Le Cheikh mit, chaque année, sa demeure à contribution pour l’organisation de festivités à l’occasion du mawlid (anniversaire de la naissance du Prophète) car chaque fête religieuse constituait,  pour les réformistes, une occasion de rencontre avec la langue arabe.

Dar El Hadith fut finalement inauguré en septembre 1937 et marqua le triomphe de l’action du Cheikh El Ibrahimi dans la cité Tlemcenienne.  Il décida de lui attribuer le nom de Dar El Hadith  en souvenir écrit son fils  « de la madrassa qui porte le même nom à Damas (fondée par Nourredine) et en hommage à la mémoire de ces grands bâtisseurs de madrassas que furent Nizam Al Mulk et Salaheddine El Ayoubi »[10]. Une telle appellation n’était pas fortuite, car il s’agissait par ce biais de se réapproprier une histoire et une identité niées par le colonialisateur.

Désormais, les Oulémas disposaient d’un centre de propagande dans l’Ouest algérien et « d’un foyer de rayonnement culturel de première grandeur »[11].  La médersa comprenant une salle de prière, Bachir el Ibrahimi pouvait y prêcher car cet exercice lui était défendu dans les mosquées officielles par l’administration coloniale. En effet, cette dernière pressés par les tenants des ordres maraboutiques et les agents officiels du culte qui dénonçaient l’enseignement « anti-français » des Oulémas, édicta plusieurs mesures, dont les deux  circulaires Michel datées du 16 et 18 février 1933 qui interdisaient la prise de parole aux réformistes dans les mosquées officielles, et les soumettaient à un régime strict de surveillance. Cela se traduisit par des refus d’ouvertures d’écoles sous direction réformiste, des privations de liberté de circulation et même des peines d’emprisonnement pour un certain nombre d’agents de la propagande réformiste.

L’hostilité de l’Administration coloniale se fit au fil du temps, de plus en plus vive. Elle ne pardonnait pas à ces hommes de religion d’avoir trahit leur sacerdoce  en entrant dans la bataille politique. Elle se décida à frapper les têtes pensantes de l’islah en s’attaquant à Ben Badis et El Ibrahimi qui refusèrent à l’instar  de Messali Hadj et d’autres personnalités du mouvement national de prendre position publiquement pour la France dans le conflit qui venait d’éclater avec l’Allemagne.

Le Cheikh Ibrahimi fut sollicité à deux reprises par le capitaine Schoen, responsable du service de surveillance politique des « indigènes », et le Gouverneur Général de  l’Algérie, pour témoigner de sa loyauté envers la France engagé dans une nouvelle guerre contre l’Allemagne moyennant  en contrepartie la promesse de la création d’un poste de Cheikh El Islam à son intention.  Ce qu’il refusa catégoriquement arguant que « le peuple algérien n’était guère concerné par cette guerre même si ses enfants sont contraints de s’y battre pour la France. »[12] Les conséquences de son refus furent tout d’abord  la fermeture de la médersa Dar El Hadith par arrêté préfectoral puis sa mise en résidence surveillée à Aflou le 10 avril 1940. C’est là qu’il apprit la terrible nouvelle du décès de son compagnon de route. Le Cheikh Ben Badis atteint d’un mal incurable s’éteignit le 16 avril 1940 à l’âge de 51 ans

A la tête de l’Association des Oulémas.

Le Cheikh El Ibrahimi fut porté clandestinement à la tête du mouvement réformiste en dépit  des pressions du Gouverneur général qui en coulisse essaya de manœuvrer pour que les membres de l’association des oulémas présents aux obsèques de Ben Badis élisent Tayeb El Okbi, réputé beaucoup moins hostile à la cause française. Il héritait d’un mouvement affaibli par la disparition de son leader, par la désaffection des éléments Okbistes et par les différents coups de butoir mené par l’administration coloniale. L’historien Mahfoud Kaddache précise que durant cette période « seuls les médersas créées par  l’association continuèrent à fonctionner, bornant leurs activités à l’enseignement en attendant des jours meilleurs »[13].

Bachir El Ibrahimi libéré en janvier 1943, après trois années de résidence forcée, revint à Tlemcen et reprit immédiatement ses activités qui s’étendaient en raison de son statut de président de l’Association des Oulémas, à toute l’Algérie. Il sembla comme l’écrit son fils « décider  à déborder le cadre culturel pour investir le champ politique »[14]. La posture d’avant guerre qui demandait l’assimilation politique fut définitivement abandonnée, il explicita dans une note à destination de la Commission des réformes créée par le Gouvernent de la France libre, le nouveau positionnement des Oulémas « De l’assimilation, il [le peuple] n’en veut à aucun prix, de même qu’il n’entend troquer son individualité, pas plus que son statut religieux, contre rien au monde ; il considère toute velléité d’assimilation comme une tentative d’effacement de sa personnalité spécifiquement arabe, ce qui est contraire à l’ordre même de la nature qui fait que chaque société humaine a ses caractéristiques propres, ses attributs, ses prérogatives, contraire aux règles psychologiques universelles, contraire aussi aux principes même d’ordre historique et géographique, et enfin contraire à l’intérêt de la France elle-même, qui a déjà tenté l’expérience, sans obtenir le résultat escompté »[15]

Dans le même temps, Ferhat Abbas, autre figure de proue du défunt Congrès Musulman auquel s’était rallié les Oulémas à l’époque du Front Populaire, avait lui aussi fait le deuil de ses  idées assimilationnistes. Fermement convaincu de l’existence d’une Nation Algérienne, il  prit l’initiative, dans le courant de l’année 1944, de former un mouvement politique : les Amis du Manifeste de la Liberté. Il fut immédiatement soutenu dans sa démarche par le Cheikh El Ibrahimi. Il réussit à convaincre un Messali Hadj quelques peu réticents qui affirma « Si je te fais confiance pour la réalisation d’une république algérienne associée à la France, par contre je ne fais pas du tout confiance à la France. La France ne te donnera rien. Elle ne cédera qu’à la force et ne donnera que ce qu’on lui arrachera »[16]. Ainsi, ce fut dans le cadre des  AML, que le PPA put réaliser l’accord  avec les Oulémas, qu’il souhaitait ardemment depuis toujours, car le mouvement réformiste représentait pour les partisans de Messali Hadj  « la dimension culturelle et spirituelle du nationalisme algérien »[17].

Ces deux formations conjuguèrent leurs forces et se lancèrent dans une action de sensibilisation des thèses développées dans le Manifeste. Etant  parvenus à faire la synthèse du nationalisme algérien, en liant le verbe de Ben Badis  à l’action de Messali, le peuple algérien se retrouva facilement derrière les AML. Le peuple, écrit Kaddache, était « travaillé par les deux organisations qui avaient orienté leur action dans le sens national, l’une, l’Association des Oulémas, dans le cadre de la renaissance de l’Islam et de la langue arabe, l’autre, le PPA, dans celui du patriotisme révolutionnaire »[18].

Comme au temps de l’Emir Khaled, l’Algérie était en pleine effervescence. La conséquence principale du soutient apportée par les Oulémas et le PPA au mouvement des AML, fut une multiplication des sections et un nombre sans cesse croissant d’adhérents.  Le discours des Oulémas  sous l’égide d’El Ibrahimi se fit beaucoup plus offensif.  Lors de ses nombreux déplacements, il ne cessait d’appeler ses auditeurs à ne jamais oublier qu’ils étaient « arabes et musulmans » [19]. Dans tout le pays, les hommes de l’Association des Oulémas et du PPA diffusèrent  un même message : la liberté d’enseignement de la langue arabe et la liberté religieuse ne pouvait voir le jour que dans une Algérie souveraine et indépendante.

Le Cheikh s’occupa aussi des  Scouts Musulmans Algériens, qu’il reçut à Tlemcen en juillet 1944. Il prêta son concours afin qu’ils puissent organiser leur camp fédéral sur le plateau de Lalla Setti  où se regroupèrent plus de 450 jeunes scouts représentant 60 villes et villages. L’association des Oulémas n’a eu de cesse d’encourager le mouvement scout dont le chef Mohamed Bourras, exécuté par Vichy en 1941, fervent disciple de Ben Badis, s’était donné pour objectif, la création d’un puissant mouvement de jeunesse qui devait constituer une véritable école du patriotisme  où serait enseigné l’amour de l’Islam et de la nation.

Bachir El Ibrahimi connut de nouveau  la captivité, à la suite  des événements tragiques du 8 mai 1945 qui endeuillèrent le constantinois. Accusé d’être l’un des instigateurs des manifestations, il fut arrêté le 27 mai 1945 et incarcéré à la prison militaire d’Alger, avant d’être transféré à l’hôpital militaire de Constantine et enfin libéré en mars 1946.

Dès sa libération, il se mit à la recherche d’un local pour l’Association des Oulémas dont le centre décisionnel était désormais Alger. Il continua son action de diffusion de l’Islah, chaque périple du Cheikh fut accompagné par des nouvelles inaugurations de médersas, de cercles, d’associations et de mosquées. Ces structures contribuèrent comme l’écrit Taleb Ibrahimi « à donner plus de consistance à cette phase de redécouverte de soi. Dans ces écoles, nous avons pu apprendre notre histoire et notre langue, notre histoire en notre langue. Nous avons su notamment que les peuples du Maghreb ont créé dans le passé des valeurs culturelles »[20].

Tout comme Ben Badis,  le Cheikh El Ibrahimi plaçait ses espoirs dans la jeunesse qui devait être unie, consciente d’elle-même, attachée à sa personnalité afin de pouvoir un jour libérer l’Algérie. Dans le souci d’octroyer à leur mission le maximum d’efficacité, le mouvement des Oulémas était parvenu à fonder  en 1947, l’Institut Ben Badis, véritable établissement d’enseignement secondaire qui devait recevoir des étudiants originaire de l’ensemble de l’Algérie et les préparer à l’entrée à l’université islamique de  la Zeytouna. Pour les meilleurs d’entre eux un cursus au Machreq était envisageable. Les efforts  fournis par les nationalistes algériens, des Oulémas et du PPA,  pour l’enseignement de l’arabe furent si intense, qu’à la veille du déclenchement de l’insurrection du 1er Novembre 1954, on pouvait dénombrer 1000 étudiants à l’université de la Zitouna de Tunis, 120 à El Qarawiyine de Fès et 150 à El Azhar. Ahmed Mahsas remarqua judicieusement dans sa thèse que « l’ensemble de ces formations (1270) formait un effectif deux fois plus important que celui des algériens fréquentant les université françaises (589) »[21].

Toutefois,  le  positionnement politique de la direction des Oulémas n’était pas en mesure de satisfaire les attentes d’une jeunesse, hantée par les souvenirs de la répression du 8 mai 1945,  qui voulait en découdre définitivement avec le colonialisme français. Certains cadres formés dans le giron islahiste passèrent au  PPA, ce fut le cas de Mahmoud Bouzouzou qui devint le Morchid des SMA, ou du Cheikh Hadj Belkacen El Baïdhaoui. Le PPA rallia à sa cause d’anciens étudiants des Oulémas, pour lesquels le parti de Messali représentait le meilleur moyen de concrétiser l’idéal badisien[22]. Le PPA sut utiliser habilement le ralliement de ces cadres islahistes déçus par le compagnonnage de Bachir El Ibrahimi avec  un Ferhat Abbas jugé trop timoré par ces derniers. Néanmoins, le Cheikh multiplia les contacts politiques avec les partisans de Messali. Il rencontra régulièrement des cadres du MTLD tels Hocine Lahouel, Ahmed Bouda et surtout le Docteur Mohamed Lamine Debbaghine qui était selon Taleb Ibrahimi «  la figure la plus secrète et la plus profonde du nationalisme algérien »[23]. D’après lui, son père était à la recherche de passerelles entre les Oulémas et le MTLD.

La dernière action politique du Cheikh en territoire algérien fut son soutien accordé à la création du « Front Algérien pour la défense et le respect de la liberté » qui regroupait les partis nationalistes et le PCA. Il fut fondé le 5 août 1951 au cours d’une réunion tenue au cinéma Dounyazad à Alger. Le Cheikh Larbi Tebessi en fut nommé président. Mais cette initiative ne connut pas le succès des AML. Ali Kafi dans ses mémoires explique les raisons de cet échec  dû essentiellement, selon lui, à une absence d’assise populaire et à son programme d’action trop limité[24].

Lors d’un passage à Paris en 1952,  il rencontra les délégués des pays arabes et musulmans afin que ceux-ci inscrivent la question algérienne à la  prochaine session de l’Assemblée générale de l’ONU. A la suite de  ce séjour où il fut amené à côtoyer entre autres Abderrahmane Azzam, secrétaire générale de la Ligue des Etats arabes, invitation lui fut faite de venir visiter certains pays arabes et musulmans. Le 7 mars 1952, le Cheikh Bachir El Ibrahimi  quitta l’Algérie pour un voyage en Orient qui s’étala sur une dizaine années. Il ne revit sa terre natale que lorsque celle-ci recouvra son indépendance.

Le Cheikh Bachir El Ibrahimi au Machreq : l’Algérie à l’honneur

Dans un article publié dans la revue «  le jeune musulman » le 26 mars 1954, Atallah  Soufari fit le bilan des deux années que le Cheikh Bachir El Ibrahimi passa en Orient. Il rendit hommage  au Cheikh qui de par son entreprise avait permis de rétablir les relations entre l’Orient et le Maghreb musulman. Le rideau de fer que la France avait établit entre l’Algérie et le monde arabe, tombé. Atallah Soufari écrivit  «  Notre pays qu’on ignorait ou qu’on considérait comme perdu pour l’Islam, comme une seconde Andalousie, est aujourd’hui connu de nos frères »[25]. Celui-ci pour illustrer la force de son argument d’une Algérie vivante renouant avec ses racines historiques convoqua le témoignage de Saïd Qotb  «  L histoire de l’Algérie montrera aux désabusés, aux hésitants, aux faibles de tout le monde musulman que rien ne tuera la vitalité qui remplit le corps de notre patrie et que ce corps porte en lui la semence de la vie qui ne meurt jamais. Cette histoire apportera à tous ceux qui luttent dans le monde entier un souffle puissant d’espérance ardente dans sa libération »[26].

Le périple effectué en Orient par le Cheikh El Ibrahimi répondit à deux impératifs. Celui  pressant de faire connaitre au monde arabo-musulman le drame vécu par les populations du Maghreb vivant sous le joug du colonialisme français, et de renforcer, de consolider les liens unissant l’Algérie au Machreq, et à la sphère islamique. L’objectif était de  faire savoir que l’Algérie grâce à  l’action de l’Association des Oulémas avait réintégré le monde musulman dont elle avait été exclue par le colonialisme[27].

Le Cheikh se rendit tout d’abord au Pakistan pour participer au congrès islamique mondial. Il fut reçu par  des officiels pakistanais dont le Gouverneur général du Pakistan Ghulam Mohamed, et son premier ministre Hadj Khwaja Nazimudin  auxquels il exposa les problèmes que connaissait le Maghreb, sans oublier d’évoquer le sort de l’Islam et de l’enseignement de la langue arabe dans une Algérie colonisée. Il exposa à son homologue pakistanais Abdelhamid El Badabouni, le combat que menait l’association des Oulémas pour la renaissance islamique. Lors de ses multiples rencontres avec le peuple pakistanais, conscient de sa diversité religieuse, il invita celui-ci à ne point sombrer dans des querelles sordides, portant atteinte à l’unité islamique, et qui faisaient le jeu du colonialisme. Il ne cessait de rappeler aux foules venus l’écouter, le célèbre vers du père de  la nation pakistanaise Mohamed Iqbal « cessons nos querelles entre partisans d’Othmane et d’Ali et retournons à Mohamed »[28].

La suite de son périple devait l’emmener en Irak où il fut accueilli par le Cheikh Souwaf leader de l’Association de la Fraternité musulmane affiliée au puissant mouvement des Frères Musulmans d’Egypte. Tout comme au Pakistan, il s’évertua à sensibiliser l’opinion publique irakienne au combat mené par les nationalistes Maghrébins, il parvint à séduire, à charmer de par son éloquence, son auditoire. La foule venue l’acclamer après l’un de ses prêches à la grande mosquée de Mossoul s’écria « Qui n’a vu Djamal Eddine El Afghani, Mohamed Abdou et Rachid Ridha, retrouvera en Bachir El Ibrahimi la flamme de Djamal Eddine et sa philosophie, la foi d’Abdou et ses idées réformistes, la science de  Rachid et son éloquence »[29]. Il visita les villes saintes irakiennes, Nadjaf, Kerbala et Koufa et eut de nombreux entretiens avec les dignitaires religieux chiites notamment le Cheikh Hussein Kachef El Aghitaa. Son discours fut similaire à celui tenu au Pakistan : l’unité autour d’un même message face au colonialisme. Il termina son séjour Irakien par une conférence au Nadi El Bath El Arabi où il intervint sur  l’Islam et le nationalisme arabe.

Mais l’essentiel de ses activités se concentrèrent en Egypte où le Cheikh décida de se fixer. Car Le Caire fut grâce à la révolution des Officiers Libres de  juillet 1952 la capitale du monde arabe libre, Taleb Ibrahimi écrit dans ses mémoires qu’elle était devenu « le phare du monde musulman »[30]. Les dernières années de règne du Roi Farouk avaient certes vu la création en 1947 d’un Bureau du Maghreb arabe qui réunissait les trois grands partis nationalistes maghrébins : le Néo-Destour, l’Istiqlal et le PPA. Peu après, Le comite de libération du Maghreb Arabe se constitua  et fut placé sous l’égide du héros de la guerre du Rif,  l’Emir Abdel Krim El Khattabi. Mais ces structures étaient vouées à l’inactivité en raison  des agissements d’un pouvoir monarchique jugé trop complaisant à l’égard des puissances occidentales. La révolution égyptienne imposa une rupture avec l’ordre ancien. Les « Officiers Libres »  hanté par la défaite de Palestine étaient beaucoup plus enclin à soutenir les mouvements de libération nationale existant dans le monde arabe,  le Colonel Néguib déclarait  «  le monde arabe s’est réveillé et ne s’endormira plus jamais »[31].

C’est dans la capitale égyptienne que se côtoyèrent l’essentiel des cadres des mouvements nationalistes arabes en lutte contre le colonialisme. Le Cheikh  y rencontra entres autres Allal El Fassi leader de l’Istiqlal, L’Emir Abdel Krim El Khattabi, Mohieddine El Klibi du Vieux-Destour, Salah Ben Youcef et Mohamed Badra du Néo-Destour, Hadj Amine El Husseini, Muphti d’El Qods…un vent d’espoir suscité par la révolution égyptienne soufflait sur le monde arabe.  Le recteur d’El Azhar, le Cheikh El Khadra Hussein, d’origine tunisienne, se fit le porte- voix des attentes des militants maghrébins dans un manifeste intitulé « les musulmans au secours de leurs frères nord-africains ». Celui-ci déclara « Le sang de vos frères en Islam vous appelle des frontières occidentales de la Lybie jusqu’aux plus lointaines montagnes de l’Atlas pour dénoncer l’oppression et mettre fin à la tyrannie qui leur refuse leurs droits d’hommes et de citoyens. Le moins que l’on puisse attendre aujourd’hui d’un musulman pour remplir son devoir sacré est qu’il s’abstienne de toute collaboration avec les oppresseurs de nos frères nord-africains, qu’il boycotte avant toute chose  leurs écoles et leurs instituts »[32].

Les membres du PPA  présents au Caire, tels Chadly  El Mekki, Mohamed Khider, Ben Bella, ainsi que les Oulémas profitèrent des tribunes que leur offraient les officiers libres  pour défendre la cause algérienne. Le siège des Frères Musulmans constituait aussi un point de passage incontournable pour les militants algériens. Bon nombres des futurs cadres de la Révolution algérienne précités fréquentèrent les Frères Musulmans, qui étaient  les principaux acteurs politiques de la scène égyptienne, sans lesquels la révolution de juillet n’aurait jamais vu le jour. A cette époque, nombreux étaient les cadres nationalistes du PPA qui furent emplis d’admiration pour le mouvement de Hassan El Banna, au point que certains d’entre eux à l’instar d’Ahmed Bouda et de Mohamed Lamine Debbaghine[33] étaient pour la constitution d’un mouvement analogue en Algérie pour transcender les divergences existantes au sein du mouvement national et radicaliser la lutte contre la présence coloniale française.

Tout comme les hommes du PPA, le Cheikh El Ibrahimi noua de solides amitiés avec les cadres des Frères Musulmans auprès desquels il jouissait d’une grande considération. Il fut régulièrement invité au siège de  l’association  pour animer des causeries religieuses auxquelles assistaient les grandes personnalités de la confrérie : Hassan El Hodheïbi, Abdelkader Awda, Saïd Ramadan, Mohamed El Ghazali…Cette proximité lui fut préjudiciable lorsque les relations se dégradèrent entre Les Frères Musulmans et l’homme fort des Officiers Libres Djamel Abdel Nasser, qu’il tenta jusqu’au bout de réconcilier. Il fut même ; écrit son fils « taxé de mentor du mouvement »[34], ce qui l’amena à ralentir ses activités et ce peu de temps avant le déclenchement de l’insurrection du 1er novembre.

Les Oulémas et la révolution algérienne

Pendant ce temps, en Algérie, le Cheikh Larbi Tebessi présidait aux destinées de l’association des Oulémas. Le discours des leaders islahistes emmenaient par la nouvelle direction était volontiers plus belliqueux. Dans cette atmosphère de fin d’Empire, les Oulémas  s’illustrèrent par des discours où ils en appelaient à  la destruction du régime colonial. A Oran le 20 février 1954 Cheikh Larbi Tebessi clama en public  « le jour viendra où la France sera obligée de partir [ …] tous les musulmans doivent s’unir pour atteindre ce but »[35]. A Constantine lors d’une cérémonie de  remise de diplôme qui se déroula le 7 août 1954 à la maison de l’Etudiant, le Cheikh Ahmed Hamani prononça un virulent discours où il fit le procès du colonialisme et affirma  qu’était venue la fin du temps des palabres. Il estima que le peuple algérien était désormais prêt à recouvrer son indépendance.  Le Cheikh Hamani déclara : «  après vingt années d’attente, d’espoir et de déception, l’association des Oulémas renonce aujourd’hui à tout compromis avec l’autorité pour le règlement de la question du culte musulman […] ce problème ne sera finalement résolu que dans la liberté et l’indépendance de l’Algérie »[36] De passage à Nedroma, le 3 septembre 1954, le Cheikh Abbas Bencheikh El Hocine tint un discours plus que prémonitoire à deux mois du début de l’insurrection du 1er novembre «  Ne croyez pas que l’Algérie dort actuellement ; elle lutte, mais secrètement comme ont lutté la Tunisie et le Maroc. D’ici peu, dans un mois ou deux, en tout cas avant un an, elle se lèvera aussi comme tous les pays arabes. Votre plus grande obligation est d’y contribuer largement avec votre argent»[37].

A l’instar des autres formations du mouvement national, les Oulémas furent décontenancés par le déclenchement de la lutte armée orchestrée par le FLN et optèrent pour un prudent attentisme. Le Cheikh Foudhil El Ourtilani, alors au Caire, rompit le silence de l’association des oulémas. Il fit publier au nom de l’association réformiste dans le quotidien égyptien « Al Qahira » daté du 10 novembre  un appel  « aux insurgés héroïques d’Algérie et du Maghreb ». Celui-ci exalta la révolte bénie en affirmant qu’accepter le colonialisme est une impiété puis il ajouta « La France ne vous a rien laissé ni dans le domaine spirituel, ni dans le domaine temporel. De vos habous saisis, il n y a plus trace. Vos mosquées sont devenues des églises et des services publics. Vous avez été spoliés de vos meilleures terres. Vos aspirations ont été annihilées, votre honneur humilié, et la France a répandu à flots le sang de vos enfants dans des guerres colonialistes et criminelles. Hommes libres d’Algérie, combattants de tout le Maghreb arabe, sachez que le djihad qui vous délivrera de l’asservissement est pour vous une obligation sacrée imposée par votre religion, votre patriotisme et votre virilité »[38].

Les  Oulémas étaient sentimentalement acquis à la révolution algérienne, mais l’engagement et le ralliement en sa faveur étaient toujours le fait d’individualité à l’instar de Brahim Mezhoudi qui devint officier supérieur de la Wilaya 2 ou le Cheikh Derdouri Belkacem tôt recherché par les autorités coloniales. La jeunesse étudiante des oulémas prit fait et cause pour le FLN et beaucoup prirent le maquis. Le Cheikh Larbi Tebessi, qui selon Ali Kafi était «  le plus disposé à comprendre la révolution et à lui apporter son soutien »[39] en raison de ses convictions, entra en contact avec le FLN courant 1955. Des rencontres eurent lieu entre Abbane Ramdane, le Cheikh Larbi Tebessi et Kheirredine au domicile familial du Cheikh El Ibrahimi à Kouba . Le 20 janvier 1956 l’organe El Bassaïr précisa la position de l’association relative à l’insurrection « La rébellion ne cessera que si l’Algérie devint une nation libre, le Gouvernement Français  s’engageant à respecter les aspirations du peuple algérien à la dignité et à l’indépendance. Le dialogue devra s’engager avec les combattants qui supportent seuls tous les fardeaux, ou avec leurs représentants légitimes. Aujourd’hui la parole est à ceux qui combattent, et non à ceux qui fréquentent les salons »[40].

Le 12 février de la même année, le Cheikh Larbi Tebessi fit part une nouvelle fois lors d’une conférence de presse, de la position de l’Association relative au conflit sévissant en Algérie. Cela ne pouvait se résoudre que par « la création d’un Etat algérien indépendant et démocratique  où quiconque fut-il non musulman, puisse être porté à sa tête. Les évènements d’Algérie n’opposent pas Musulmans et Chrétiens, ni Africains aux Européens, c’est un Conflit entre opprimés et colonialistes. Pour mettre fin à la situation actuelle, la France doit admettre le principe d’une Algérie indépendante et négocier directement avec les chefs du FLN » [41].

Au même moment, le Cheikh El Ibrahimi  scella définitivement le destin des oulémas à celui du FLN. Il déclara que l’association devait dans la mesure de ses moyens, participer à la lutte.  L’engagement des Oulémas en faveur de la révolution s’accentua, les activités politiques et militaires prirent le pas sur les activités culturelles. Le réseau des médersas et des mosquées sous obédience oulémas servaient de lieux de propagande et faisaient partie intégrante de la logistique de soutien au FLN. En Octobre 1956, le comité directeur de l’association adressa à tous les chouyoukhs responsables une circulaire portant le cachet du FLN les invitant à soutenir d’une façon effective et totale la lutte menée pour l’indépendance de l’Algérie. Ces derniers étaient libres de s’engager au sein de l’ALN ou du FLN. En plus de fournir des combattants, comme le futur colonel Chaabani, l’association fut pourvoyeuse d’imams, de cadis, de commissaires politiques officiant dans le maquis à l’instar du Cheikh Naïmi Naïm, du Cheikh Bentama Salah ou encore du Cheikh Lalaoui Youssef.

Faisant partie intégrante  du dispositif politique et militaire du FLN qu’elle rallia, l’association des Oulémas ne fut pas épargnée par la répression. Les autorités coloniales françaises frappèrent la tête de l’association en faisant enlever  le Cheikh Larbi Tebessi,  dont on ne retrouva jamais le corps, Ahmed Bouchemal et Lamine lamoudi, eux aussi compagnons de la première heure du Cheikh Ben Badis, furent assassinés. Elles procédèrent à l’exécution du secrétaire de l’institut Ben Badis, l’écrivain Ahmed Réda Houhou, ainsi que des cadres enseignants, tel  le Cheikh Djaffer El Adwi considéré  en raison de son éloquence comme le second Ben Badis, et le poète Rabi Bouchama. D’autres, comme le Cheikh Saïd Salhi et le Cheikh Ahmed Hamani connurent la prison et les camps d’internements.

Le testament politique du Cheikh El Ibrahimi

Le triomphe de la révolution algérienne sonna l’heure du retour pour le Cheikh  El Ibrahimi après plus de dix années passées en exil, mais déjà en coulisse les divers clans commencèrent à s’affronter pour l’obtention du pouvoir lors de la crise de l’été 62.  Bachir El Ibrahimi fut sollicité par l’homme fort des services de renseignement Egyptien, Fathi Dib, afin d’appuyer Ben Bella contre le GPRA de Ben Khedda ; le Cheikh rejeta sa proposition arguant  que  « tous les protagonistes de cette crise algérienne étant mes enfants, je ne puis prendre position pour l’un contre l’autre. Si j’ai un mot à dire, à mon âge et dans ma position, c’est un appel à l’unité des rangs pour sauver l’Algérie d’une fracture funeste »[42].  Le Cheikh Bachir El Ibrahimi rentra en Octobre  1962, dans une Algérie indépendante dirigeait par le groupe de Tlemcen structuré autour du tandem Ben Bella-Boumediene et débarrassé de leurs rivaux du GPRA et du groupe de Tizi-Ouzou qui réunissait Krim Belkacem et Mohamed Boudiaf.

Le succès du groupe de Tlemcen ne mit nullement fin aux tensions politiques existantes. Le pouvoir de Ben Bella était ouvertement contesté, par divers acteurs qui ne supportaient pour diverses  raisons l’orientation que prenait l’Algérie.  L’année 1963 fut marquée par la dissidence de nombreux politiques.  Mohamed Khider démissionna du Secrétariat Général du FLN. Celui-ci échoua dans son entreprise de constituer un contre poids efficace, face à un exécutif autoritaire. Ferhat Abbas fit de même et démissionna de son poste de Président de l’Assemblée nationale pour protester contre « la soviétisation de l’Algérie » [43], Aït Ahmed prit le maquis pour signifier son refus du pouvoir personnel de Ben Bella.

La contestation exista même au sein  des rangs de l’armée. Le jeune colonel Chaabani, ancien commandant de la Wilaya 6, s’opposa ouvertement au tandem Ben Bella-Boumediene dont il réprouva non seulement la gestion du corps militaire mais aussi ses options idéologiques. Nombreux  furent les anciens cadres de l’association des Oulémas à condamner le socialisme démagogique dont s’était vêtu le régime de Ben Bella. Taleb Ibrahimi, évoque les principaux griefs dressés à l’encontre du dirigeant algérien d’alors :  « un discours fastidieux et insipides sur le socialisme, des nationalisations intempestives et parfois ridicules (comme celles des salons de coiffure), l’ouverture des Magasins Pilotes Socialistes, l’autogestion agricole qui fait fuir tous ceux qui aiment réellement la terre, une répression qui frappe tout élément qui ne fait pas preuve de collaborationnisme voire de servilité »[44].

Ce qui restait de l’association des Oulémas se fractionna et trois pôles firent leur apparition. Le premier emmené par Ahmed Tewfik El Madani qui se reconnu et s’identifia aux objectifs politiques déterminés par Ben Bella, et auquel fut attribué le ministère des affaires religieuses, le second qui accepta silencieusement son reclassement au sein des instances éducatives, et enfin le troisième structuré autour de la personne du Cheikh Bachir El Ibrahimi qui s’opposa à Ben Bella.

Le Cheikh sortit de sa réserve le 16 avril 1964, jour anniversaire de la mort du  Ben Badis et rédigea un mémorandum fort critique à l’égard du régime de Ben Bella. Le Cheikh écrivit « Dieu m’a accordé la grâce de vivre jusqu’à l’indépendance de l’Algérie. Ce jour là, je pouvais affronter la mort, l’âme en paix car il me semblait transmettre le flambeau du combat pour la défense du véritable Islam et la renaissance de la langue arabe, combat qui fut la raison de ma vie, à ceux qui prenaient en mains les destinées du pays. Je décidai en conséquence, de garder le silence. Aujourd’hui anniversaire de la mort de Ben Badis, je me vois contraint de rompre le silence car l’heure est grave : notre pays glisse de plus en plus vers une guerre civile inexpiable, une crise morale sans précédent et des difficultés morales insurmontables. Les gouvernants ne paraissent pas réaliser que notre peuple aspire avant tout à l’unité, à la paix, à la prospérité et que leurs fondements théoriques de leur action, doivent être puisés non dans les doctrines étrangères mais dans nos racines arabo-islamiques L’heure est venue où les responsables doivent donner l’exemple du sacrifice, où seules la probité et la compétence doivent entrer en ligne de compte, où l’intérêt général doit primer. L’heure est venue de revaloriser le terme, si galvaudé, de fraternité et de retourner au principe de la consultation si cher au Prophète. L’heure est venue enfin de sonner le rassemblement de tous les enfants de l’Algérie afin qu’ils bâtissent ensemble une Cité de justice et de liberté, une Cité où Dieu aura sa place »[45].

Le Cheikh fidèle à la doctrine islahiste se fit le défenseur de l’authenticité culturelle algérienne qui devait demeurer le socle de l’édification de l’Algérie indépendante. Il fit ainsi écho aux craintes qui furent formulées dans la foulée par des intellectuels comme Malek Bennabi ou le docteur Khaldi pour lesquels « l’idéologie d’un peuple ne peut être formulée que par des hommes qui sont pétris par les évènements de son histoire »[46] . Rejetant la nouvelle tutelle qui s’exerçait sur l’Algérie et qui la menaçait dans son être, le Cheikh El Ibrahimi percevait le drame des peuples musulmans nouvellement indépendant qui se devaient de répondre aux défis imposés par l’Impérialisme des deux blocs en posant les jalons d’une alternative civilisationnelle qui permettrait de tourner définitivement  la page de la colonisabilité tant évoquée par le penseur précité Malek Bennabi.

La réplique ne tarda pas Ben Bella décida tout d’abord de s’entretenir avec le Cheikh.  Lors d’une visite à son domicile, il lui rendit hommage et s’évertua à louer le combat initié par les Oulémas, combat que son gouvernement s’efforçait de poursuivre. Ce à quoi le Cheikh répondit « Tant que tu seras sur la voie de l’Islam et de l’arabité, je suis avec toi, si tu en dévies, je serai contre toi »[47].Néanmoins, peu de temps après, le Cheikh El Ibrahimi, malgré son âge,  fut assigné à résidence. La répression s’abattit sur tous les opposants au régime de Ben Bella, Ferhat Abbas fut arrêté et déporté dans le sud algérien à Adrar, les fils du Cheikh Ibrahimi furent aussi arrêtés et emprisonnés. Le Colonel Chaabani connut un sort encore plus tragique, arrêté, il fut jugé lors d’une parodie de procès et sommairement exécuté.

Le Cheikh se refusa à demander, pour lui ou sa famille, tout traitement de faveur qui était conditionné par une visite au Président Ben Bella. Sa santé déclina brutalement et il s’éteignit le 20 mai 1965.  Plus de 200 000 personnes accompagnèrent la dépouille du Cheikh El Ibrahimi. Le peuple algérien de par sa présence tenait à rendre hommage à celui qui pendant quarante cinq ans durant  n’a eu de cesse de lutter pour la défense de la personnalité algérienne, et qui affronta successivement le colonialisme français ainsi que les dérives autoritaires du régime politique de Ben Bella.


[1] Le jeune musulman, Organe des jeunes de l’Association des Oulémas Algériens. Alger, 1952-1954, Publication du Haut Conseil Islamique, Alger, 2005, T1, p10

[2] Merad Ali, Le réformisme musulman en Algérie de 1925 à 1940. Essai d’histoire religieuse et sociale. Alger, El Hikma, 1999, p83

[3] Ageron Charles Robert, Les Algériens musulmans et la France 1871-1919, T2, Editions Bouchène, 2005, p 1085

[4] Merad Ali, réformisme musulman en Algérie de 1925 à 1940. Essai d’histoire religieuse et sociale, op. cit., p 109

[5] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, T 1, 1919-1939, Ed. Paris-Méditerranée, 2003, page 203

[6] Ibid.

[7] Taleb Ibrahimi Ahmed, Mémoire d’un Algérien, Tome 1 : Rêves et épreuves (1932-1965), Alger, Casbah Editions, 2006, p 19

[8] Merad Ali, réformisme musulman en Algérie de 1925 à 1940. Essai d’histoire religieuse et sociale, op. cit., p 174

[9] Taleb Ibrahimi Ahmed, Mémoire d’un Algérien, Tome 1 : Rêves et épreuves (1932-1965), op. cit., p 21

[10] Ibid., p 22-23

[11] Merad Ali, réformisme musulman en Algérie de 1925 à 1940. Essai d’histoire religieuse et sociale, op. cit., p 80

[12] Taleb Ibrahimi Ahmed, Mémoire d’un Algérien, Tome 1 : Rêves et épreuves (1932-1965), op. cit., p 30

[13] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, T 2, 1939-1951,  op. cit., page 572

[14] Taleb Ibrahimi Ahmed, Mémoire d’un Algérien, Tome 1 : Rêves et épreuves (1932-1965), op. cit., p 36

[15] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, T 2, 1939-1951,  op. cit., page 616

[16] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, T 2, 1939-1951,  op. cit., page 617

[17] Ibid., T 1, p 508

[18] Ibid., T 2, p 619

[19] Ibid.,

[20] Taleb Ibrahimi Ahmed, De la décolonisation à la révolution culturelle (1962-1972), Alger, SNED, 1973, p 15

[21] Mahsas Ahmed, Le mouvement révolutionnaire en Algérie. De la 1ère guerre mondiale à 1954. Alger, El Maarifa, 2007, p 350

[22] Entretien avec Sid Ali Abdel Hamid, ancien membre du PPA . Il étudia à la médersa Chabiba tenu par le Cheikh Mohamed El Id Al Khalifa.

[23] Taleb Ibrahimi Ahmed, Mémoire d’un Algérien, Tome 1 : Rêves et épreuves (1932-1965), op. cit., p 47

[24] Kafi Ali, Du militant politique au dirigeant militaire. Mémoires (1946-1962). Alger, Casbah Editions, 2004, p37

[25] Soufari Atallah « l’Algérie à l’honneur » in le Jeune musulman N° 29, 21 radjab 1373/ 26 mars 1954 ,  Cet article est une réponse aux propos tenus par l’écrivain Egyptien  Ziat qui lors d’un séjour à Bagdad déclara «  Le peuple Algérien à l’instar du peuple andalous, a perdu le sens de son origine ».

[26] Ibid., Soufari Atallah

[27] Voir à ce propos l’article écrit par Ahmed Taleb Ibrahimi dans le premier numéro du jeune musulman qui a pour titre « l’Algérie dans le monde musulman » et daté du 13 ramadhan 1371/ le 06 juin 1952.

[28] Taleb Ibrahimi Ahmed  « Cheikh El Ibrahimi au Pakistan » in le jeune musulman N°03 du 19 chaoual 1371 / 11 juillet 1952, et N°4 du 03 dhoul qaada 1371/25 juillet 1952.

[29] Taleb Ibrahimi Ahmed  « Cheikh El Ibrahimi en Irak » in le jeune musulman N°05 du 22 dhoul hijja 1371 / 12 septembre  1952, et N°6 du 06 1372/26 septembre1952

[30] Taleb Ibrahimi Ahmed, Mémoire d’un Algérien, Tome 1 : Rêves et épreuves (1932-1965), op. cit., p 75,

[31] Taleb Ibrahimi Ahmed  « Le monde musulman en marche » in le jeune musulman N°12 du 16 rabi etthani 1372 / 02 janvier  1953.

[32] Ibid.,

[33] FR CAOM 93/4338

[34] Taleb Ibrahimi Ahmed, Mémoire d’un Algérien, Tome 1 : Rêves et épreuves (1932-1965), op. cit., p 76,

[35] FR CAOM 93/4496

[36] FR CAOM 93/4318

[37] FR CAOM 93 /4496

[38] FR CAOM 93/4496

[39] Kafi Ali, Du militant politique au dirigeant militaire. Mémoires (1946-1962).  op., cit, p39

[40] FR CAOM 93/4496

[41] FR CAOM 93/4496

[42] Taleb Ibrahimi Ahmed, Mémoire d’un Algérien, Tome 1 : Rêves et épreuves (1932-1965), op. cit., p159

[43] Ibid., p 209

[44] Ibid., 179

[45] Ibid., p181-182

[46] Bennabi Malek, Les grands thèmes, Alger, Borhane, 2005, p 7

[47] Taleb Ibrahimi Ahmed, Mémoire d’un Algérien, Tome 1 : Rêves et épreuves (1932-1965), op. cit., p 183


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4 Commentaires sur cet article

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  • houda
    21 mai 2010 at 12 h 41 min - Reply

    bonjour à tous
    L’Algérie doit être fière d’avoir enfanté un personnage comme El Ibrahimi. il était hors du commun et en avance sur son époque, malheureusement on lui a pas donné la place qu’il mérite, il est beaucoup plus connu et apprécié en orient qu’ici dans son propre pays, c’était un génie au sens propre du terme. Puisse l’Algérie nous donner un personnage de son envergure.
    Que Dieu l’accueille dans son vaste paradis




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  • nomade
    21 mai 2010 at 15 h 16 min - Reply

    un geant de la nation algerienne.




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  • Salah Bouzid
    22 mai 2010 at 13 h 39 min - Reply

    La relève des Oulamas se faisait de façon plus ou moins bien parmi la génération post-indépendance (Hachani, Mohamed Said, Ali Belhadj, Djaballah, pour ne citer que ceux-là). Mais les mêmes forces qui ont toujours imposé une lutte implacable à Ben Badis et ses compagnons ont poursuivi leur mission jusqu’au bout, jusqu’à plonger le pays dans la situation actuelle.




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  • nightingale
    30 mai 2010 at 18 h 04 min - Reply
  • Congrès du Changement Démocratique