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24 March 2017

Ahmed Rouadjia : “L’insertion professionnelle des étudiants relève du domaine de l’hypothèque”

El Watan 23 juillet 2010

Le professeur Ahmed Rouadjia persiste et signe : l’université algérienne est loin de pouvoir former des étudiants armés du bagage intellectuel escompté, encore moins des diplômés susceptibles d’intégrer le milieu professionnel. Une déficience de l’université provoquée par le niveau peu reluisant des bacheliers et le mépris affiché vis-à-vis de l’enseignant universitaire par le ministère de tutelle.

- Les spécialistes s’accordent à avancer que les résultats du bac ne reflètent pas le niveau des bacheliers. Quelles sont les retombées de ce « camouflage » sur le monde du travail ?

Ils n’ont pas tort. On a déjà une idée des bacheliers devenus étudiants, mais dont le niveau ne dépasse guère celui d’un élève de terminale tunisien ou marocain, pour ne pas citer des plus développés que nous. En sciences humaines, filière que je connais le mieux, le niveau est désastreux. Des étudiants ayant obtenu leur licence ne savent même pas s’exprimer correctement à l’oral, et à l’écrit, c’est encore pire : leur composition écrite relève du charabia, tandis que l’arabe utilisé est surchargé de phrases toutes faites, farcies de formules archaïques, sans queue ni tête… L’insertion professionnelle de cette majorité relève du domaine de l’hypothèque…

- Comment évaluez-vous l’expérience du système LMD (licence-master-d octorat) ?

Ce LMD-là n’est qu’une pâle copie du LMD européen, et les résultats escomptés après cinq ans « d’essai » sont non seulement bien maigres, mais frisent le ridicule. Le ridicule, c’est que ni les enseignants ni les étudiants n’entendent goutte à ce LMD qui en est réduit à son sigle. Pire que le système classique qui donnait plus de temps à l’étudiant (4 ans) pour le consacrer à la lecture en bibliothèque et en exposés, le LMD ramené à 3 ans prive l’étudiant d’un quart de son temps et lui impose un rythme accéléré et une surcharge de travail qui dépassent ses limites. Ces inconvénients ne sont pas contrebalancés par la qualité de l’encadrement, ni moins encore par le contenu de ce système qui ressort d’un mélange de notions grandiloquentes, creuses et toutes empruntées (assurance-qualité, tutorat…).

- Vous avez fait l’objet d’une suspension en 2008 suite à un article publié dans le quotidien El Watan qui dénonçait les mauvaises conditions de travail à l’université de M’sila. Cette restriction vous a-t-elle refréné dans votre engagement et vos recherches ?

En dépit de ma suspension arbitraire avec volonté délibérée de m’affamer (blocage de mon salaire), mon engagement d’apporter une contribution à la recherche n’a pas été ébranlé. Bien au contraire. C’est au cours de cette période de mise en quarantaine et d’exclusion que j’ai le plus produit. A partir de mes réflexions sur la dilapidation des ressources humaines par une certaine bureaucratie frappée d’incurie, et oublieuse de l’intérêt suprême de la nation, j’ai publié un ouvrage intitulé Le management. Etude à l’usage de l’Entreprise (Ed. Chihâb, Alger 2010). En plus de cet ouvrage, j’ai publié durant la période de ma suspension plus d’une centaine d’articles, dont plus d’une trentaine ont été reproduits dans les divers quotidiens nationaux. Sans compter les sites internet auxquels j’ai fourni plusieurs contributions. Tous ces articles ont porté sur des sujets importants, tels le LMD, la quasi-faillite de l’université, les goulots d’étranglement de la recherche, l’ankylose du système politique qui se refuse obstinément de faire son propre aggiornamento, etc. En concentrant mes efforts sur l’Algérie, j’ai dû renoncer, malgré les demandes nombreuses et insistantes, à écrire pour des revues étrangères, et même à donner des interviews… Les « restrictions » me sont venues toutes de mon université.

- C’est-à-dire ?

Le recteur en personne vient de bloquer mon projet de création d’un laboratoire en émettant un avis négatif, sans raison motivée par écrit. Aussi continue-t-il à ce jour de pousser en sous-main le chef du département d’histoire et ses proches à me harceler par des questionnaires provocateurs, et à dresser les étudiants contre ma personne en leur demandant d’établir des rapports défavorables sur moi afin de me trouver « la faute » qui justifierait soit ma comparution devant le conseil de discipline, soit une nouvelle suspension… La dernière mesure gravissime qu’on a prise pour me « punir » remonte au 26 mai 2010 : réuni à cette date, le comité scientifique, dont je suis illégalement exclu, se réunit en mon absence et déclare mon incompétence à enseigner les modules que j’ai dispensés tout le long de l’année universitaire 2009-2010, les relations internationales et le LMD, et déclare que je n’aurai plus dorénavant la possibilité de choisir de mon propre chef les matières à enseigner qui seront choisies pour moi. Plus grave encore : le PV dressé par le comité scientifique a été placardé dans le hall du département, manière de me jeter en pâture à mes 800 étudiants !

- Une circulaire publiée par le ministère de l’Enseignement supérieur impose aux enseignants universitaires et chercheurs des conditions contraignantes dans leur déplacement et leur participation à des séminaires et autres activités à l’étranger. Suite à la polémique qui s’en est suivie, comment a réagi le ministère ?

Je ne vais pas m’appesantir sur cette honteuse circulaire qui ne fait pas honneur à l’Algérie. La réaction du ministère ? Elle se fait attendre. Sa « nature » est de ne jamais réagir : ni aux courriers qu’on lui envoie, ni aux doléances qu’on lui présente, ni aux critiques, via les médias, qu’on lui adresse. Sa règle d’or, c’est : « Les chiens aboient, la caravane passe ! » On ne saurait être plus méprisant…

Bio express

- Né à Ouled Djellal, dans la wilaya de Biskra, Ahmed Rouadjia a effectué toutes ses études supérieures en France où il obtint un doctorat d’Etat en histoire (université de Jussieu, Paris VII) avant de se passionner pour la science politique. Passion qui le conduit à s’inscrire en habilitation à diriger des recherches en science politique à l’IEP de Paris. Auteur de quatre ouvrages, de quinze au titre de co-auteur et de plus d’une centaine d’articles publiés dans des revues scientifiques internationales, il a enseigné à l’université de Versailles, et fut successivement chercheur associé au CNRS et à l’INED (France). Ce père de quatre enfants a également enseigné à l’université de Batna en 1983, à celle de Constantine de 1983 à 1987, et à l’université de M’sila de 2006 à nos jours.

Par LamiaTagzout


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  • bouyilès
    23 juillet 2010 at 17 h 39 min - Reply

    Sur ce fameux système imposé en copié-collé à nos universités:
    il faut dire qu’en plus du problème de maitrise des langues qui ne se pose pas du tout dans les pays d’origine de ce système,chez nous un autre problème vient se greffer,il s’agit de la gestion du temps pédagogique.
    Sur les neufs mois pédagogiques normalement programmés,on réalise à peine six mois (en raison des retards et contraintes administratives en tout genre).Ajoutez les arrêts de cours pour examens pouvant constituer jusqu’à 30 jours sur les deux semestres,on se retrouve avec une année effective de 5 mois divisée en deux semestres.La logique voudarait donc qu’on ne peut réaliser que 5/9 du programme.La durée du cycle licence doit ainsi être ramenée à 5 ans et 2 mois au lieu de 3 ans.




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