Édition du
22 July 2017

De la perversion générale des valeurs

Par Adel H.

Le docteur Ahmed Rouadjia a récemment publié sur LQA deux articles qui traitent de deux fléaux majeurs, interdépendants, qui se sont durablement implantés dans notre pays : la corruption et la promotion de la médiocrité.

Depuis quelques années, je passe mon temps entre un pays d’Amérique du Nord, où se trouve ma famille, et un pays arabe pétrolier (donc riche), où je travaille. J’ai donc l’occasion d’observer dans ces deux pays la vie quotidienne et le comportement des gens ordinaires face à l’État et ses lois.

Dans le premier, la transparence est de mise. Toutes les administrations de l’État ont des sites internet d’une grande richesse. Toutes les lois et procédures, tous les règlements, toutes les informations utiles s’y trouvent. On peut, par l’intermédiaire du site web, faire toutes les démarches administratives et suivre l’état d’avancement d’une demande. Il suffit de créer un compte et de demander un code d’accès (toujours par internet) qui vous est transmis par la poste. Le téléphone est également un moyen très efficace de communication avec l’administration. Des boîtes vocales vous orientent et vous permettent de vous enquérir de la situation de votre dossier au niveau de l’administration en question, le dernier recours étant, bien entendu, le dialogue direct avec un employé. Les bus arrivent toujours à l’heure, l’argent est disponible H24 au niveau des distributeurs automatiques et toutes les factures peuvent être payées par internet. D’autre part, les policiers veillent au grain, quoique très discrets et peu nombreux. La moindre infraction est sanctionnée sans aucun état d’âme et sans aucun égard pour le rang du fautif. Dura lex sed lex.

Qu’en est-il dans le pays arabe?

D’abord, nul ne peut vous renseigner sur les lois, règlements et procédures. Ces derniers changent d’ailleurs en permanence, selon l’humeur des décideurs. Plus grave encore, les lois et règlements ne valent rien et ne signifient rien dans l’absolu. Tout dépend de la personne à qui vous avez affaire. La conséquence immédiate est que toute personne qui doit avoir affaire à l’administration de l’État doit au préalable chercher un «facilitateur» (ou protecteur), de préférence haut placé. On le voit, ce sont les anciennes mœurs tribales qui reviennent en force. Un policier vous colle une contravention de 5000 DA pour utilisation du téléphone portable au volant? Qu’à cela ne tienne; le soir même, votre voisin contacte son cousin employé à l’administration qui gère les contraventions et vous vous en sortez avec un montant symbolique de quelques dizaines de dinars. Les exemples abondent dans tous les domaines. Tout individu doit ainsi développer un vaste réseau de connaissances chargées de lui faciliter la vie en mettant de l’huile là où ca bloque…

La corruption? Dans ce pays arabe musulman où l’immense majorité de la population rate rarement une prière, la corruption est admise par tous. Certains la justifient par le fait que l’État ne remplit pas ses obligations vis-à-vis des citoyens. Il est dons légitime de le voler. Ceux qui empochent des commissions en jouant le rôle d’intermédiaires entre les entrepreneurs et l’État dans l’octroi des marchés publics ne s’embarrassent pas de scrupules : c’est du business, pas de la corruption. Ils mettent en place des bureaux d’études fantoches qui, en fait d’études, ne font que passer des coups de fils aux bonnes personnes et verser le pourcentage requis lorsqu’ils empochent la commission. L’argent étant la seule chose au sujet de laquelle les croyants et les athées ont des points de vue identiques, tout le monde est occupé à essayer d’en gagner le maximum, de préférence sans trop se fatiguer. La distribution de la rente pétrolière fonctionne à plein régime, le montant alloué à chacun diminuant à mesure que l’on s’éloigne des centres de décision. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Et la compétence dans tout cela?

On voit tout de suite qu’un État rentier n’a pas besoin du travail du peuple, il n’a donc que faire des compétences. Tout ce qui est nécessaire à la vie quotidienne est importé, du lait aux usines de dessalement d’eau de mer. Dans le pays arabe où je travaille, le recours à la main d’œuvre étrangère est également un autre moyen de se passer des compétences nationales. La compétence nationale devient donc un élément suspect : chercher à être compétent et à promouvoir les compétences est perçu comme une menace pour le système en place, dont tous les médiocres profitent en permanence.

Manque de transparence, clientélisme, corruption, négation des compétences nationales : tout l’édifice se tient et ses différentes composantes se soutiennent mutuellement. Plus rien n’a de sens; c’est la perversion générale des valeurs.

C’est cela le sous-développement.

Nous avons donc deux systèmes qui fonctionnent selon des logiques différentes. Dans le premier, l’individu cherche à être compétent afin de décrocher un emploi pour gagner de l’argent et accéder à tous les services disponibles sur le marché. L’État garantit la transparence et met à la disposition de tous les citoyens toutes les informations requises. Bien sûr, les relations jouent toujours un rôle, mais ce dernier est de plus en plus réduit. La rationalité tend à prendre possession de tous les aspects de la vie quotidienne et la prévisibilité des événements s’accroit en permanence. L’aléatoire recule de jour en jour.

Dans le second, l’individu est livré à lui-même. Il doit impérativement chercher des protecteurs, s’il veut survivre. Trouver un emploi ou un logement relève de la gageure dans un pays où la pénurie est la règle dans tous les domaines. Le recours aux services d’un intermédiaire est une nécessité. Celui qui occupe un poste de responsabilité est d’ailleurs moralement tenu d’aider ses proches, sous peine d’être perçu comme un individu égoïste et metkebber. C’est la logique du système tribal.

Comment sortir de ce système anachronique?

Mais d’abord, y-a-t-il une volonté d’en sortir? Ne nous trouvons-nous pas dans une situation où tout le monde se complaît? Les bus qui n’arrivent jamais à l’heure, les immondices qui s’accumulent dans les rues ou l’eau qui ne coule dans les robinets qu’à des heures indues sont devenus des phénomènes normaux. Un fatalisme généralisé a pris possession des catégories les plus défavorisées de la population : c’est ainsi et on n’y peut rien. Les gens ne se rendent pas compte que ce sont leurs négligences respectives et leur manque de conscience civique et professionnelle qui rejaillissent sur eux. Chacun d’eux pollue l’environnement ou délivre un service médiocre que les autres doivent subir. Il est donc impératif que chacun y mette du sien si l’on veut que la situation s’améliore.

Il est cependant clair que le système ne peut pas changer si le poste de commandement ne change pas. C’est la tête qui dirige et c’est elle qui doit adopter les bonnes méthodes et faire en sorte qu’elles se diffusent au sein de la population. L’État détenteur de la force est seul habilité à imposer les lois, encore faudrait-il que ces lois soient rationnelles et cohérentes et qu’elles soient appliquées de la même manière pour tous. Et c’est là que le bât blesse. Chez nous, l’État a démissionné depuis longtemps, n’intervenant que lorsque la situation dépasse la limite du gérable. Une multitude de notables échappe à tout contrôle et se situe au dessus des lois. L’État promulgue des lois que les dirigeants sont les premiers à fouler aux pieds..

Nous voulons gérer la modernité économique et technique avec une culture tribale anachronique. Les résultats ne peuvent être que catastrophiques. Il faut renoncer â l’un ou â l’autre. On ne peut pas avoir les deux en même temps. Le monde moderne exige la rationalité dans tous les domaines : politique, économique, social. La culture tribale, qui fonctionne par le clientélisme et l’informel, ne favorise pas l’implantation de la rationalité. Les méthodes scientifiques de planification et de gestion sont les seuls instruments à même d’assurer l’harmonie de l’ensemble. Le bricolage et l’improvisation ne mènent qu’au chaos généralisé, dont la violence, sous toutes ses formes, est l’aspect le plus frappant. Tâg 3lâ men Tâg.

La transparence est l’élément primordial dans le bon fonctionnement des sociétés occidentales modernes. La transparence ne peut pas exister et se renforcer sans démocratie. Il y a donc lieu de reconstruire l’édifice en commençant par la base, c’est-à-dire la mise en place d’un système politique démocratique. La condition préalable est, bien sûr, la volonté de mettre en place ce système. La majorité des Algériennes et des Algériens de 2010 veut elle un système politique démocratique? Si la réponse est oui, alors pourquoi ne se mobilise-elle pas pour l’imposer à la minorité qui le refuse?


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8 Commentaires sur cet article

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  • jila
    24 juillet 2010 at 18 h 59 min - Reply

    Merci M. ADEL
    « Il est cependant clair que le système ne peut pas changer si le poste de commandement ne change pas »
    « Il y a donc lieu de reconstruire l’édifice en commençant par la base »
    Deux phrases fondamentales de votre excellente analyse mais qui ne peuvent être appliquées que par le peuple seul!!
    Ou en est le peuple algérien dans sa capacité de se prendre en charge?au point zéro; que peut le sortir de cette léthargie et euthanasie?lorsque l’on pourra répondre à cela la moitié du problème sera résolue l’autre moitié est dans votre »La condition préalable est, bien sûr, la volonté de mettre en place ce système »j’ajouterai cependant à la suite de « la volonté »la capacité de ce peuple de mettre en place…..




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  • Mohamed Jabara
    24 juillet 2010 at 20 h 01 min - Reply

    Pascal-Jean Gimenez
    […]

    La corruption est bien entendu un fléau qui n’épargne aucun pays sur la planète. Elle revêt cependant, en fonction des continents et des cultures, des formes très différentes. En Europe, en Amérique du Nord, ou plus largement dans les pays industrialisés, la corruption à grande échelle est surtout l’apanage d’une catégorie de la population appelée les « cols blancs », spécialistes en montage financiers et familiers des paradis fiscaux, paradis financiers, paradis bancaires et paradis judiciaires.

    Le système financier très élaboré mis en place au niveau mondial est incompréhensible à la majorité de la population du globe. D’où l’idée, chez les plus naïfs d’entre nous, que la corruption qui n’est pas visible, n’existe pas. Grossière erreur ! L’affaire «Clearstream» qui a opposé devant les Tribunaux français, l’ancien Premier Ministre Dominique de Villepin, et le Président de la République Française Nicolas Sarkozy, donne une idée de l’ampleur de la corruption en France et des moyens occultes pour détourner le public de ces effets dévastateurs.

    L’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) croit utile d’indiquer sur son site Internet : « La corruption constitue la principale menace qui plane sur la bonne gouvernance, le développement économique durable, le processus démocratique et la loyauté des pratiques commerciales. Dans la lutte contre la corruption, l’OCDE a développé une approche multidisciplinaire dans des domaines comme les transactions commerciales internationales à travers la Convention de l’OCDE<…, la fiscalité, la gouvernance, les crédits à l'exportation et l'aide au développement. Les programmes régionaux anticorruption<… permettent à l'OCDE de s'ouvrir sur le monde pour endiguer la corruption ».
    Un simple regard sur la liste des pays membre de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE), suffit à comprendre qu’il s’agit d'une déclaration de principe destinée aux internautes crédules. Sept territoires offshore concentrent à eux seuls 90 % de la présence de grandes entreprises françaises : le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Suisse, le Luxembourg, Singapour, l'Irlande et Hongkong. Sur ces sept territoires offshore, cinq font partie de l’OCDE : l'Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Suisse, le Royaume-Uni. Le double langage n’est donc pas spécifique aux ambassadeurs de tous les continents.

    Toutes les multinationales françaises possèdent des filiales dans les paradis fiscaux. C'est ce qu'a révélé une enquête sur la présence des entreprises du CAC 40 dans les centres financiers "offshore", parue dans le Hors-série du magazine « Alternatives Economiques », n° 80, février 2009 : « L’Etat de l’Economie 2009 ».

    Pascal-Jean GIMENEZ (Hautetfort- France )
    LES ENTREPRISES FRANÇAISES DANS LES PARADIS FISCAUX
    1ère colonne : Noms des multinationales françaises
    2ème colonne : Nombre de filiales dans les paradis fiscaux
    3ème colonne : En % du nombre total de sociétés dans le groupe
    BNP Paribas 189 23%
    LVMH 140 24%
    Schneider 131 22%
    Crédit Agricole 115 19%
    PPR 97 17%
    Banque Populaire 90 9%
    France Télécom 63 24%
    Société Générale 57 17%
    Lagardère 55 11%
    Danone 47 23%
    EADS 46 19%
    Peugeot 39 11%
    Carrefour 32 6%
    Pernod 32 24%
    Capgemini 31 24%
    Unibail 31 20%
    Axa 28 22%
    Michelin 27 18%
    Air Liquide 22 8%
    Essilor 22 10%
    L’Oréal 22 9%
    Bouygues 18 18%
    Sanofi Aventis 18 14%
    Renault 16 11%
    Dexia 15 33%
    Accor 11 11%
    Lafarge 11 12%
    Saint-Gobain 11 14%
    GDF-SUEZ 9 13%
    EDF 8 12%
    Veolia 8 7%
    Alstom 6 15%
    Alcatel Lucent 5 14%
    Vallourec 5 8%
    Suez 4 10%
    Vivendi Environt 4 11%
    Auchan 3 5%
    Arcelor Mittal 1 3%
    Banque Postale 1 6%
    TOTAL 1470 16%
    Source : Alternatives Economiques, à partir des documents de référence 2007 ou 2008.
    Article :
    http://www.algerie-focus.com/2010/07/23/la-corruption-existe-de-par-le-monde-mais-avec-des-intensites-differentes/




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  • Mohamed Jabara
    24 juillet 2010 at 20 h 09 min - Reply

    La corruption n’a rien à voir avec le fait de prier ou pas d’afficher de hautes valeurs ou pas. Afficher de hautes valeurs ne signifie en aucun cas les posséder surtout si ces valeurs renvoeint à la religion, Dieu seul est en mesure de sonder les coeurs et l’Homme est par nature pêcheur. On ne peut connaitre réellement les gens que dans leurs comportement à l’égard des choses de la vie et non pas à l’égard de valeurs dont ils se prétendent. Du temps de Omar ibn al Khattab quelqu’un à donné des assurances sur un autre en matière de piété et Omar de lui demander d’où le connais tu ? Celui ci répond qu’il voit cette personne à toutes les prières dans la mosquée et Omar de lui dire: Tu ne le connais pas si tu n’a pas voyagé avec lui ou commercé avec lui. C’est uniquement à l’occasion de conflits matériels ou de survie qu’on peut reconnaitre les pieux en fonction de leurs réponses à l’adversité.




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  • l.leila
    25 juillet 2010 at 12 h 19 min - Reply

    Bonjour,
     » Mon peuple a le sens tribal », disait Ferhat ABBAS. Malheureusement pour nous, c’est avec cet esprit là, qu’a été constitué le 1er Etat de la jeune République. Il n’y avait aucune limite à l’installation des proches et des amis dans les postes importants, alors qu’on livrait une chasse sans nom aux esprits honorables, lesquels auraient pu faire de l’Algérie un pays enviable. La contagion gagna le plus petit poste de la mairie du plus petit village du pays. Et de véritables réseaux ont prospéré jusqu’à nos jours. Ainsi au lieu de servir le pays, on servit la médiocrité puisque tel était le point de départ, à l’image de la blague suivante de l’époque.
    Alors que le président BEN BELLA et son ministre BOUMEDIENE se promenaient en voiture à travers les rues d’Alger, un obstacle obligea le chauffeur à freiner. A un virage, un âne couché sur le flanc, remuant seulement sa queue, fit la sourde oreille aux nombreux claxons. Descendu de voiture, le ministre lui chuchota quelques mots et aussitôt la bête se releva, se mit à braire et partit au galop, libérant la chaussée.
    Le président surpris voulut savoir la « chose »!
     » Eh bien, je lui ai promis un poste au sein du Gouvernement! » lui répondit BOUMEDIENE.
    Nous remarquons que cette blague pose une problématique à divers axes, et à quel point aussi la vision de l’auteur était juste.
    Mes salutations




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  • houda
    25 juillet 2010 at 12 h 35 min - Reply

    tant qu’il y aura le pétrole rien ne changera. C’est le système de la rente et du tribalisme qui nous gouverne. Il n’y a rien à espérer sauf un miracle ou plutôt l’assèchement du pétrole qui nous obligera à travailler ou à crever. c’est la triste vérité.




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  • radjef said
    25 juillet 2010 at 21 h 13 min - Reply

    Bonsoir tout le monde.@Adel, bonsoir. Je suis tres heureux de vous voir parmi nous a nouveau.




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  • adel133
    26 juillet 2010 at 6 h 35 min - Reply

    nous continuerons à disserter eternellement sur l’état des lieux en Algérie,rien ne changera tant que les généraux de saint cirque détiennent le véritable pouvoir et que les plus incompétents et corrompus d’entre nous sont aux affaires. pour ce qui reste à détruire,le fln,le rnd etc…sont là pour faire des Algériens de simples habitants.pour devenir citoyens il nous faut un autre 50 ans.




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  • Tanina
    26 juillet 2010 at 14 h 08 min - Reply

    Bonjour,

    Laissez moi vous parler d’un livre très interessant qui a été occulté par les médias et qui dévoile les dessous de ce phénomène de société en mettant le doigt sur l’une des sources de ce fléau, il s’agit de la PROFESSION CORRUPTEUR.
    Vous serez surpris de découvrir que derrière cela, il existe bel et bien un lobby ou de commissions occultes mafieuses formées d’agents qui assurent la profession «corrupteur». Il ne s’agit pas de simples distributeurs d’enveloppes mais de véritable professionnels qui se trouvent derrière et qui minent et mettent à plat ventre l’économmie d’un pays de façon épouvantable.

    Ces corrupteurs doivent probablement être des relais du FMI…

    Il s’agit du livre choc d’un journaliste d’investigation qui est Roger Lenglet.




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  • Congrès du Changement Démocratique