Édition du
24 March 2017

La révolte d’octobre 1988 et les enjeux démocratiques.

Par Aït Benali Boubekeur

«La nature rentière de l’Etat est un facteur important de découragement de la démocratie dans tous les pays qui ont accès à une rente pétrolière importante, et je serais surpris qu’un des Etats rentiers se démocratise». Giacomo Luciani : «Rente pétrolière, crise financière de l’Etat et démocratisation»

Cette sentence sévère de G. Luciani s’applique, sans exclusive, à tous les pays dont l’économie nationale est dépendante d’un seul secteur, les hydrocarbures. Hélas, l’Algérie est l’un de ces pays. D’ailleurs, la crise de l’année 1988 était avant tout une crise économique, mais aussi l’échec du système ne tolérant aucun débat transparent. La majorité des Algériens ne savaient pas où en était vraiment la situation financière du pays. Pendant longtemps, la politique poursuivie par le pays, qui consistait à assurer la paix sociale en garantissant la couverture des besoins essentiels de la population, avait montré ses limites. Le sociologue Lahouari Addi, dans « Impasse du populisme », explique cette difficulté en notant : « Le déficit de l’entreprise d’Etat n’est pas un accident de la comptabilité, il est l’expression de l’incapacité de l’Etat rentier à obtenir un taux de rendement satisfaisant dans le système productif permettant de couvrir les dépenses. Il est le prix politique que paye le pouvoir pour se faire accepter : manipulation du système des prix, sureffectif pour absorber le chômage, discipline d’usine relâchée en contrepartie d’un syndicat lié au pouvoir… ». L’accumulation de ces tares a conduit vers une crise aiguë. Les événements du début du mois d’octobre ont été le signal alarmant d’une crise ayant atteint son paroxysme. L’élément déclencheur est la dégringolade des prix du pétrole survenue trois ans plus tôt.

1) Une économie en panne

Le dernier encouragement du principal fonds international remontait en fait à septembre 1985 : « Il est remarquable que cette croissance [économique] exceptionnelle ait pu être atteinte en même temps que la balance de paiements courants a été améliorée », écrivaient les experts du FMI (fonds monétaire international). Bien que les dirigeants de l’époque aient essayé de donner une bonne image de bonne gestion à l’extérieur, ces résultats ont été obtenus en menant une politique d’austérité. La réduction sans cesse des importations, limitée au strict minimum, a créé une pénurie sans précédent. A un moment donné, le citoyen ne trouvait guère quoi acheter dans les fameux Souks el-Fellah, par exemple. En 1986, l’Algérie avait importé pour 7,5 milliards de dollars, dont un tiers pour les seuls achats alimentaires, a écrit la journaliste du Monde Véronique Maurus le 13 octobre 1988.

Sur le plan intérieur, la réduction des dépenses de l’Etat, due à la chute de presque de moitié des recettes fiscales, tirées des hydrocarbures, a provoqué un ralentissement, si ce n’était pas un arrêt de l’activité économique. En effet, de plus de 5% de croissance économique par an, le taux de croissance est tombé dès 1987 à moins de 3%. Fait inédit en Algérie, la croissance démographique, atteignant 3,1%, a dépassé la croissance économique. Par ailleurs, la suppression du ministère du Plan en 1987 a été révélatrice de la nouvelle politique de l’Etat concernant la gestion de l’entreprise. Désormais, le critère qui prévalait était celui de la rentabilité. Du coup, avec toutes ces difficultés, le mythe de l’Etat providence s’est écroulé comme un château de cartes. En effet, malgré le verrouillage du champ politique, il n’échappait pas aux citoyens que leur gouvernement se contentait de gérer les revenus des hydrocarbures. Pour Patrick Eveno, « Les hydrocarbures représentant 97% de la valeur des exportations, le retournement des cours du pétrole a vu fondre de 40% les ventes de l’Algérie, à 9 milliards entre 1986 et 1989, obligeant le gouvernement à limiter les importations, ce qui entraîne des pénuries et favorise un marché noir très actif avec la France et les voisins du Maghreb ». En tout cas, l’incapacité du pouvoir à apporter la moindre solution aux préoccupations quotidiennes des citoyens a rompu l’ultime lien de confiance les liant. Pour se faire entendre, il ne restait aux jeunes qu’à s’emparer de la rue afin d’exprimer leur courroux. Ces ingrédients ne pouvaient pas ne pas déboucher sur un affrontement de la rue.
2) L’affrontement
Le peuple algérien n’est pas immature, comme aiment le supposer les tenants de la ligne dure. En effet, les Algériens ne pouvaient pas à ce moment-là supporter concomitamment deux injustices majeures : l’autoritarisme politique et l’austérité économique. Bien que la demande de réformes politiques n’ait pas été le leitmotiv des manifestants, les citoyens savaient pertinemment, en fin de compte, que la démocratie ne pouvait pas être le plus mauvais système. Il leur permettrait dans le cas échéant de dénoncer la hogra qui, malheureusement en Algérie, était et est érigée en règle. Ainsi, le 5 octobre 1988, les jeunes ont investi la rue pour réclamer des conditions de vie meilleures. Hélas, l’intervention disproportionnée de l’armée pour «rétablir l’ordre» a causé des centaines de morts. Malgré la répression inouïe, les manifestations ont eu l’effet « boule de neige » où, en quelques heures, la contestation a pu toucher les contrées les plus reculées du pays. Le sociologue M’hammed Boukhebza, auteur de « Octobre 88, évolution ou rupture », notait à ce titre : « Octobre a été un moment d’extériorisation ou, plus exactement, un moment de contestation sociale d’une situation de crise générale latente ». Les pertes en vies humaines et les dégâts matériels sont très lourds si on se limite juste au bilan officiel. Celui-ci fait état de 176 morts, 9.000 arrestations et des milliards de dollars partis en fumée. Les chiffres sont énormes si l’on tient compte des supputations non officielles.

Cependant, contrairement aux événements de Tizi Ouzou (1980) ou de Constantine (1986), en octobre 1988 la révolte a été générale. Depuis l’indépendance, l’Algérie n’a pas connu une protestation à l’échelle nationale. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a marqué l’histoire contemporaine du pays post-indépendance. Suite à la pression de la rue, le pouvoir était obligé de lâcher du lest. Plusieurs réformes ont été mises en oeuvre. Du pluralisme politique à l’ouverture du champ médiatique, en passant par l’acceptation de l’économie de marché, l’Algérie du développement allait indubitablement être lancée. D’ailleurs, ces avancées sont considérées jusqu’à nos jours comme des acquis sur lesquels il ne faudrait pas transiger. Toutefois, ces acquis ne sont pas perçus de la même manière. Pour le pouvoir, chaque retour sur une de ces avancées est une victoire qu’il engrange.

3) Ce qui reste du 5 octobre

Après décembre 1991, le rêve de toute compétition électorale saine a disparu. L’état de siège d’un côté et les actions terroristes de l’autre ont réduit l’activité politique au strict minimum. En un mot, on pourrait même dire que la parenthèse démocratique, ouverte en 1989, a été définitivement fermée en janvier 1992. Par ailleurs, ces dernières années, la crise politique est amortie par l’aisance financière du pays. Or, c’est dans cette situation alambiquée que le pays a besoin de plus de transparence, de course électorale se basant sur la compétition sans entrave et d’une ouverture politique menant vers la création de contre-pouvoirs.

Néanmoins, ce qui reste du 5 octobre 1988, ce sont les blessures abyssales qui, bien que remontant à vingt ans, ne sont pas encore effacées. D’ailleurs, malgré une nette avancée sur le plan économique, force est de constater que des millions de nos compatriotes vivent encore dans le dénuement total. Car cette richesse n’est pas synonyme d’un développement qui mettrait le pays à l’abri des aléas de la vie, mais liée uniquement à la flambée des cours du pétrole. En effet, comme en 1988, l’Algérie de nos jours dépend à plus de 90% des revenus des hydrocarbures.

Pour conclure, les événements d’octobre n’étaient pas une occasion de se saisir d’un pouvoir vacant, mais une situation où le pouvoir n’avait aucune solution à proposer pour soulager le citoyen. Toutefois, grâce à la mobilisation des citoyens, le pouvoir a accepté, par stratégie, quelques réformes pour mieux s’installer et pouvoir les juguler dès que la situation retournerait en sa faveur. En tout cas, il est temps que le peuple soit associé à la gestion du pays. L’instauration des contre-pouvoirs permettrait de rendre possible la confiance, actuellement peu ressentie, entre le pouvoir et le peuple.


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8 Commentaires sur cet article

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  • Amrouche
    6 octobre 2010 at 19 h 58 min - Reply

    C’est un article d’une grande lucidité. Ce qui est étonnant, c’est que ce type d’article ne sont pas commentés. On dirait que les lecteurs sont assomés par cette lucidité à laquelle il doivent réagir par la raison et non par le coeur.
    Je souhaite que les lecteurs de LQA médite sur cette phrase de Giacomo Luciani. Elle permet de se rendre compte de l’immense difficulté de changer les choses en algérie et pourquoi l’opposition est très faible. en gros, le jour où le budget de l’état dependra des impôts des citoyens et des entreprises qui créent la richesse du pays, ce jour là, le citoyen sera respecté et son bulletin de vote aura de l’importance. Tant que l’état sera en mesure de financer sa clientèle tout en assurant une vie médiocre aux citoyens, l’algérie sera un long fleuve tranquille.




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  • D B
    6 octobre 2010 at 22 h 08 min - Reply

    C’est en effet un article remarquable, notamment en sa première partie, où l’état des lieux est très perspicace. Mais le film des évènements est tout à fait irréaliste, à mon humble avis. Octobre n’a pas été une réaction de colère de la population, mais l’effet pervers d’un complot concocté par des apprentis sorciers, et qui s’est retourné contre eux, au point où il a failli les emporter. Et beaucoup plus que la démocratie de façade qu’il a provoquée, Octobre a été, à mon avis, l’occasion aux barons militaires de passer du rang de seconds couteaux à celui de vrais patrons. Durant tout le règne de Boumediène, et les trois quarts de celui de Chadli, les chefs militaires ont toujours été maintenus dans le deuxième cercle, même s’ils étaient omniprésents, mais avec l’intrusion de Belkheir et de ses acolytes, Hizb frança ou non, la conquête du pouvoir s’est déroulée sur un boulevard. L’élimination de Chadli, de la scène politique, allait consacrer le vrai, et le seul, pouvoir des généraux.




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  • Abdelkader DEHBI
    6 octobre 2010 at 22 h 42 min - Reply

    «  » »L’ordre public sera maintenu sans faille ni faiblesse… souligne le Bureau Politique. » » »
    — Quelle étrange ressemblance, sonnant comme en écho 15 ans plus tard, à cet autre titre : « l’ordre règne à Santiago », sorti des rotatives de la presse pro putschiste puis repris par toute la littérature internationale, tout au long de la tragédie vécue par le peuple du Chili, à la suite du sanglant Coup d’Etat – CIA-Pinochet – perpétré le 11 Septembre 1973 à Santiago du Chili contre le Président légitime Salvador Allende, mort en héros, les armes à la main, en se défendant contre la soldatesque aux ordres des multinationales américaines du cuivre et du bois. –
    Ceci pour dire que rien n’a tellement changé depuis, de si fondamental. D’un coté, l’ogre impérialiste, hégémonique et insatiable ; de l’autre, des ambitions politiques subalternes, prêtes à toutes les compromissions, à tous les crimes contre leurs propres peuples. Il n’y a aucune différence entre des Pinochet au Chili, des Chalabi et autres Maliki en Irak, des Karzaï en Afghanistan ou des Nezzar et autres Toufik en Algérie et j’en passe….
    Dieu merci, exemple de cette admirable révolution pacifique qui se déroule quotidiennement sous nos yeux en Turquie, devrait nous inciter à un certain optimisme, sous réserve de continuer notre travail de dénonciation permanente du pouvoir illégitime en place mais surtout, d’élargir autant que faire se peut, le front des luttes citoyennes pour la restauration de la souveraineté du Peuple.




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  • benbrahim
    6 octobre 2010 at 23 h 08 min - Reply

    c’est l’histoire du medecin dont le diagnotstic a duree le temps de la mort du patient.




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  • Arezki Nait Amar
    6 octobre 2010 at 23 h 09 min - Reply

    Les événements du 5 octobre 1988 est l’aboutissement de la conjugaison de la lutte entre un FLN nationaliste conduit par Mohamed-Chérif Messadia et une présidence de la République pro-française incarnée par le chef de file de Hizb França,en l’occurence,le général Larbi Belkheir d’une part et de l’opposition clandestine contre le régime d’autre part.Les intérêts des uns et des autres se sont enchevêtrés et a donné l’explosion des événements du 5 octobre 1988.Cette lutte entre ces trois pôles s’est déroulée sur fond de crise économique du pays et du scandale financier de la BNA des pins maritimes dont le fils aîné du président Chadli,le dénommé Tewfik, se serait rendu coupable durant l’été 1988.
    Les généraux n’ont fait qu’exploiter l’incompétence politico-économique et les faiblesses en tous genres du président Chadli pour s’emparer définitivement du pouvoir.




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  • iker
    6 octobre 2010 at 23 h 21 min - Reply

    @amirouche, les violences(économiques, sociales et politiques) de la RENTE ne peuvent s’appliquer que dans le cas des pays arables.
    LA NORVEGE pays pétrolier à réussi à diversifer son économie et devenue un pays prospère cité mondialement par son progrés social.




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  • amrouche
    7 octobre 2010 at 15 h 43 min - Reply

    Tout à fait d’accord avec toi iker. Le problème ce n’est pas la rente, qui est plutôt une bénédiction pour notre pays, si elle était utilisée comme un moyen pour le développement au sens global. Ce qui n’est malheureusement pas le cas. Le plus inquiétant est que si les revenus du pétrole et du gaz diminuent de façon significative, on se retrouverait à brève échéance, dans la même situation que dans les années 80 (pénurie, émeutes, et ça recommence).




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  • Nourredine BELMOUHOUB
    8 octobre 2010 at 12 h 36 min - Reply

    Ce baril de pétrole, ce cadeau empoisonné, source de corruption, à l’origine du drame algérien, n’à t-il pas ravi à l’Algérie sa véritable vocation : l’agriculture, un trésor regrettablement bradé par les fossoyeurs de l’Algérie, je parle des requins à deux pattes.
    Et si l’Algérie n’avait pas ce pétrole, y aurait-il des coups d’État ? des morts des disparus, les camps du Sud, du sang et des larmes, des femmes et des enfants qui gitent dans les rues qu’il pleuve, vente ou qu’il neige, enfin tant d’injustice, d’arbitraire et de dénis de droits




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