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27 July 2017

Robert Fisk : nous prêchons la démocratie tout en soutenant les dictateurs

In ContreInfo.info
7 octobre 2010

« Ce que nous avons fait, c’est de sacraliser nos propres démocraties tout en soutenant au Moyen-Orient des dictatures qui sont autorisées à simuler la démocratie. » Au Moyen Orient, les prétentions de l’occident sont jaugées au poids des actes, et non pas de principes qu’il est le premier à bafouer lorsque ses intérêts sont en jeu, observe Robert Fisk, grand reporter pour The Independent, et fin connaisseur de la région.

Robert Fisk s’entretient avec New Internationalist Magazine, octobre 2010

Comment est perçue au Moyen-Orient en ce moment la démocratie de style occidental ?

Il semble qu’il y ait de moins en moins de démocratie en Europe Le présidentialisme se renforce, les parlementaires n’ont tout simplement plus de pouvoir. Au Moyen-Orient, les gens s’informent sur l’Occident comme nous nous informons sur le Moyen-Orient. Ils connaissent les débats sur le « déficit démocratique », ils savent à quel degré les électeurs occidentaux se sentent de plus en plus lointains de leurs élus. Donc, de nombreuses personnes que je rencontre au Moyen-Orient se demandent pourquoi nous voulons prêcher la démocratie lorsque nous n’en jouissons que fort peu nous-mêmes.

Le mot est utilisé avec beaucoup de cynisme.

Je pense que beaucoup de gens ici aimeraient jouir de la démocratie ; ils aimeraient prendre quelques « paquets de droits de l’homme » sur les étagères de notre supermarché. Mais ce qui les préoccupe, c’est l’injustice. Et je ne pense pas que la justice soit quelque chose que nous soyons intéressés à accorder au Moyen-Orient.

Les élections sont au cœur de l’idée occidentale de démocratie. Quel effet produisent-elles au Moyen-Orient ?

Des effets grotesques. Chaque président prétend avoir tenu des élections sincères et chaque élection présidentielle est truquée. Voila pourquoi on apprend que M. Moubarak a obtenu 98% des suffrages et que Saddam en recueillait habituellement 100%. C’est une caricature, mais ce qui est intéressant c’est que les gens paraissent croire que la tenue d’élection accroît la légitimité même si c’est totalement truqué. Ils veulent pouvoir dire : « Nous avons également des élections, nous avons un parlement, nous avons un président, nous l’avons élu », même si nous savons tous que dans les pays arabes où se tiennent des élections – à l’exception du Liban, où existe une certaine impartialité dans le processus électoral – elles ne comptent pas réellement.

Les élections ici [au Moyen-Orient], sont un outil, un instrument. Elles ne sont pas destinées à manifester l’état d’esprit du peuple : elles sont destinées à manifester celui de l’homme qui sera élu.

Au Moyen-Orient on a des simulacres d’élections qui sont censées être réelles ; en Occident, on a de vrais scrutins qui, souvent, s’avèrent être des simulacres, en ce sens que nos députés ne font pas ce que nous voulions qu’ils fassent. Mais au moins, en occident, on peut être assuré que les votes seront comptés, qu’ils ne seront pas jetés dans le Nil ou brûlés nuitamment au ministère de l’Intérieur.

Reste que ce que nous avons fait, c’est de sacraliser nos propres démocraties tout en soutenant au Moyen-Orient des dictatures qui sont autorisées à simuler la démocratie. Nous étions les meilleurs amis de Saddam durant de nombreuses années. Nous aimons Moubarak, qui est un « modéré », bien que nous sachions que les élections présidentielles en des endroits comme l’Egypte ne sont qu’une imposture.

Que faudrait-il faire ?

Sommes-nous en train de dire : adoptez un peu de démocratie et vous serez comme nous ? Ou bien les abusons-nous en disant cela ? Nous croyons en la justice, mais nous ne rendons pas justice au Moyen-Orient, n’est-ce pas ? Il suffit d’observer la situation. Nous n’avons pas l’intention de laisser les Palestiniens retrouver leurs foyers. Nous prêchons la justice mais je ne pense pas que nous nous y intéressions.

Au Moyen-Orient, il existe une large compréhension des faits historiques, et de ce que nous [occidentaux] avons fait durant cette histoire. Donc, je ne suis pas vraiment certain qu’ils souhaitent de tout temps se procurer nos « produits », comme les droits de l’homme ou la démocratie, car nous ne leur avons pas apporté la preuve [de leur qualité]. En fait, nous les avons très souvent bombardés…

Lors de mes conférences aux États-Unis, au Canada, en Europe, pas mal de gens me demandent « que pouvons-nous faire ? » Auparavant, je répondais rejoignez Amnesty ou Human Rights Watch. Aujourd’hui, je leurs dis : venez observer le Moyen-Orient et renseignez-vous sur le sujet. Nous pouvons prendre position sur l’injustice qui règne dans la région afin que soit comprise la raison de cette fureur incendiaire que les gens ressentent envers l’occident, et les uns envers les autres. Mais nous ne pouvons certainement pas prêcher l’exemple de notre « merveilleuse » vie politique.


Publication originale New Internationalist Magazine, traduction Contre Info

Illustration : Archive


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8 Commentaires sur cet article

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  • brahmi16
    14 octobre 2010 at 11 h 34 min - Reply

    Monsieur FISK ne nous apprends rien.Ce qui est par contre terrifiant ,c est le dedoublement de personnalité dont sont victime les nations et les citoyens du monde libre.(j ‘avais crus naivement que nous étions les seuls à etre atteint de cette tare)c ‘est ainsi que chez ces gens là ,on peut etre à la fois defenseurs des valeurs universelles dans son propre pays tout en s ‘accomodant et soutenant des regimes criminels ,en méme temps.Il y a de quoi desesperer de la nature humaine. c ‘est en En quelque sorte _Dr_Jekyll_et__Mr_Hyde.quelle époque ! ! ! !Effrayant.




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  • Alilou
    14 octobre 2010 at 12 h 04 min - Reply

    Quand on sait que la planete terre, habritera dans les 5 prochaine annees 7 milliards de bouches a nourrir, pareil discours ne me fait rien.

    C’est la course pour la survie de chaque nation et chaque peuple, alors… comme conclusion fait ce que je te dis ne fait pas ce que je fais…

    Me My self and I…

    L’occident (pays dit democratiques) ne regarde en premier que leur interets, les ruchesses, dans les pays dit riches en ressources naturelles, alors la democratie passe en 6eme position, apres energie, eau, graines etc…pour noourrir leur peuples, les rechauffer, et etancher leur soif avec notre…sang.

    La liberté s’arache ne se donne pas…
    Si on veut vivre libre et digne il faut se battre…




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  • Guerriere de la lumière
    14 octobre 2010 at 15 h 02 min - Reply

    Ces dires ne renforce que ma conviction sur ce qu’à tenter de nous éclairer par sa réflexion « Ali SHARIATI » concernant la « civilisation occidentale », dont voici un passage tiré de « CIVILIZATION AND MODERNISATION : REFLECTIONS OF HUMANITY »

    « La modernité a été le meilleur moyen de détourner le monde non-européen, quelle qu’en soit la forme et le moule de sa pensée, pour leur propre moule de pensée et de personnalité.
    Soumettre les sociétés non-européennes de tout bord à la tentation de la «modernisation» est devenue l’unique tâche des Européens « Occidentaux ».
    Les Européens ont réalisé qu’en tentant l’habitant de l’Est avec un désir compulsif de «modernisation», il serait prêt à coopérer avec eux pour nier son propre passé et profaner et détruire de ses propres mains les fondements de sa propre culture, religion et personnalité.
    Alors la tentation et le désir de «modernisation» a prévalu dans tout l’Extrême-Orient, Moyen-Orient, Proche-Orient et dans les pays islamiques et les pays africains – et se moderniser est considéré comme devenir Européens.

    Strictement parlant, «se moderniser» c’est moderniser sa consommation.
    Quelqu’un de « modernisé » est celui dont les goûts se penchent pour les produits «moderne» afin de satisfaire ses besoins.
    En d’autres termes, il importe de l’Europe un nouveau mode de vie, et des produits modernes, et n’utilisera plus ni de nouveaux produits issus de la production locale ni de style de vie développé de part son propre passé original et national.
    Les Non-Européens sont modernisés pour le bien de la consommation.
    Les occidentaux, cependant, ne pouvait pas simplement dire aux autres, nous allons remodeler votre intelligence, votre esprit et votre personnalité de peur d’éveiller la résistance.
    Par conséquent, les Européens allaient devoir faire assimiler (ou confondre) aux non-Européens la «modernisation» avec
    «Civilisation» pour imposer la nouvelle tendance de consommation sur eux, puisque tout le monde a un désir de civilisation.
    La «modernisation» a été définie comme «civilisation» et donc les gens vont coopérer avec le plan européen qui prévoit de les moderniser.
    Plus encore que les bourgeois et capitaliste, le non-européen intellectuel travaillera avec acharnement afin de faire changer les habitudes de consommation et modes de vie dans sa société.

    Depuis que les non-Européens ne peuvent plus produire de nouveaux produits, ils sont devenus automatiquement dépendant de la technologie qui produit pour eux et attendent qu’ils achètent d’eux n’importe quel produit. »

    Je pense que leur formatage est réussi et à présent même la démocratie se vend comme un pack sous licence avec option : light! dans les supermarchés de plus et à des prix concurentiels genre ‘Are discount’!
    lisez bien : »Je pense que beaucoup de gens ici aimeraient jouir de la démocratie ; ils aimeraient prendre quelques « paquets de droits de l’homme » sur les étagères de notre supermarché. Mais ce qui les préoccupe, c’est l’injustice. Et je ne pense pas que la justice soit quelque chose que nous soyons intéressés à accorder au Moyen-Orient. »

    « FA I3TABIROU YA OULI EL ALBAB!!! »
    —————————————————————–
    @ Rédaction : j’aimerais soumettre à lecture et réflexion tout l’article d’Ali Shariati qui mérite de nous une lecture très appronfondie car je pense qu’il explique avec rigueur le pourquoi de la crise existentielle que traverse le monde non-occidental en général! Seulement le texte original est en anglais.




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  • Noor
    15 octobre 2010 at 11 h 55 min - Reply

    Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
    Certains politiques de haut rang ou intellectuels engagés nous avaient bien éclairés sur les véritables intentions des puissances d’argent occidentales et sur les trahisons multiples des cliques mafieuses au pouvoir :

    « Nous avons accaparé une part tout à fait disproportionnée de la richesse et des échanges du monde. Territorialement, nous avons tout ce que nous voulons, et notre prétention à jouir sans encombre de nos immenses et splendides possessions, acquises essentiellement par la violence, consenties par la force, parait souvent moins raisonnable aux autres qu’à nous-mêmes. »

    Churchill

    Frantz Fanon, dans le chapitre « Mésaventure de la conscience nationale », du livre Les Damnés de la Terre, qui disait, il y a plus d’un demi-siècle, au sujet des pays qui ratent leur sortie du colonialisme et :

    « où, selon la règle la plus grande richesse côtoie la plus grande misère, l’armée et la police constituent les piliers du régime. Une armée et une police qui, encore une règle dont il faudra se souvenir, sont conseillés par des experts étrangers. La force de cette police, la puissance de cette armée sont proportionnelles au marasme dans lequel baigne le reste de la nation. La bourgeoisie nationale se vend de plus en plus ouvertement aux grandes compagnies étrangères. A coups de prébendes, les concessions se multiplient, les ministres s’enrichissent, leurs femmes se transforment en cocottes, les députés se débrouillent et il n’est pas jusqu’à l’agent de police, jusqu’au douanier qui ne participe à cette grande caravane de la corruption. »




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  • Noor
    15 octobre 2010 at 12 h 30 min - Reply

    NE PAS CONFONDRE L’ACTUALITE ET L’HISTOIRE.

    « Ils ont la montre, nous avons le temps » , la résistance afghane said ( a dit ) .

    A LIRE

    « L’ Irak – « Les armées du chaos » (Editions Economica, Prix d’Estienne d’Orves).

    « Irak, terre mercenaire » — Par Georges-Henri Bricet des Vallons

    Michel Goya avait livré en avril 2009 une étude pénétrante, et unanimement saluée sur l’Irak.
    Ce lieutenant-colonel des troupes de marine, issu du corps des sous-officiers, y disséquait pour le grand public un conflit qui apparaît comme une sévère remise en question de la puissance militaire occidentale (1), et plus largement comme une crise, peut-être irréversible, du modèle occidental de la guerre et, en particulier ,de son avatar états-unien, basé sur le fétichisme technologique et l’application aussi massive que distanciée du Warfighting (Schock and Awe) – un « dogme du feu » littéralement basé sur le choc et l’effroi dont s’enorgueillit l’armée US alors que ses résultats sur le terrain sont pour le moins mitigés…

    Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, doctorant en sciences politiques, Georges-Henri Bricet des Vallons complète fort opportunément l’ouvrage fondateur du colonel Goya en s’attachant ici à un aspect spécifique – mais particulièrement révélateur – de cette « guerre impensée » : le recours massif et systématique à la force mercenaire – ou comment Les armées privées remplacent les troupes américaines.

    Ce mouvement classique de concentration et de légitimation des acteurs privés de la guerre par l’idéologie libérale traduit à la fois l’industrialisation de la violence privée et son institutionnalisation par le marché. (…) Longtemps substrat clandestin du capitalisme (…) de guerre américain, le mercenariat professionnel en est devenu une simple norme »
    . Même porté par la mondialisation libérale, le développement actuel des forces mercenaires multiethniques n’est pas sous-tendu par les seules lois du marché. Il est également le fruit de l’effondrement des croyances collectives, du désenchantement qui tend à délégitimer l’esprit de sacrifice propre au métier des armes, bref d’« un poison plus puissant que l’argent : le chant de sirène de la Fin de l’Histoire. (…) Quel horizon spirituel et patriotique un jeune officier saint-cyrien a-t-il en 2008 ? Se bat-il encore pour l’armée française ou pour un gouvernorat européen au service des intérêts transatlantiques ? » . La réponse est bien évidemment dans la question.

    L’ISSUE EST PREVISIBLE LORSQUE DES PEUPLES REPUS , VIEILLISSANTS ET RONGES PAR LA PERTE DE SENS DU SACRE S’EN REMETTENT A DES FORCES MERCENAIRES , DE SURCROIT MASSIVEMENT ALLOGENES , POUR ASSURER LEUR SECURITE.

    http://www.polemia.com/article.php?id=2806

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  • balak
    16 octobre 2010 at 15 h 30 min - Reply

    @merci Noor,merci d’avoir porté à notre connaissance ces vérites ineluctables du grand homme,du grand visionnaire ,que fut Frantz fanon.cette cruelle verité comment pouvons nous faire en sorte d’ y echapper?




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  • Noor
    16 octobre 2010 at 17 h 23 min - Reply

    @Balak
    Nous avons été prévenus depuis des lustres par des hommes exceptionnels mais, ils n’ont pas été écoutés. Les pensées personnelles, les souhaits et les imprécations restent encore et toujours de mise !

    Hélas, pour l’immense majorité, toute la vie tourne autour du mot magique de la « démocratie ». Et uniquement de la « démocratie ». Un assez bel exemple d’enfermement total dans une certaine vision du monde dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est aussi ciblée qu’étriquée. On a vraiment envie de leur conseiller de ne pas se contenter de regarder leurs pieds mais d’ouvrir grandes leurs oreilles et d’écouter ceux dont l’œil plonge dans les coulisses de la vie politique internationale.

    Quelques références à lire, à bien comprendre et à retenir :

    LA CROISADE DES « DEMOCRATIES » TOTALITAIRES :

    Question = Un énième conflit au nom d’une énième « croisade des démocraties »… Dans votre livre, « Au delà des droits de l’homme », vous dénoncez ce néo-impérialisme, à la faveur duquel les missionnaires catholiques ont été supplantés par de nouveaux évangélistes. Imposture ?

    Réponse = On peut y voir une imposture, mais il y a là une parfaite logique. Si je m’estime porteur de la vérité, alors je suis fondé à éradiquer l’erreur, c’est-à-dire à faire disparaître tout ce qui contredit mon point de vue. Et à le faire par tous les moyens. C’est le principe même de la “guerre juste”. Prétendre se battre au nom de l’humanité (les « droits de l’homme ») conduit immanquablement à placer ses adversaires hors humanité. Ceux-ci deviennent alors des ennemis absolus, des figures du Mal, avec qui une paix négociée est impossible. Le but de la guerre n’est plus la paix, mais l’extermination.

    Alain de Benoist

    —————————————————

    Il l’a dit…

    « Nous sommes exceptionnellement bons.
    Nous sommes le peuple élu »
    GW BUSH
    « We’re uniquely good,
    we’re God’s special nation! »

    ——————————————————–

    « Nous avons tiré sur un nombre considérable de personnes et en avons tué beaucoup, et pour autant que je sache, aucune de ces victimes ne représentait une menace établie pour nos forces ».
    Stanley McChrystal, ex Commandant des forces armées U.S en Afghanistan
    (Propos publiés dans l´hebdomadaire « Época » , Brésil, n° du 12 avril 2010).
    ———————————————————–

    « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique « .
    Guy DEBORD

    Cordialement




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  • khaled
    16 octobre 2010 at 20 h 21 min - Reply

    Mon héros est né devant moi.
    Il est le garçon de chez moi
    Mon ami ne peut être contre moi
    Il travaille et étudie pour être comme moi
    Il heureux et pleure devant les grands pour dire, ce n’est pas lui c’est moi
    Dites nous Histoire, est le destin ou le malheur est en moi
    Cet héros, ne peut être que MOI……




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  • Congrès du Changement Démocratique