Édition du
22 July 2017

Esthétique exotico-coloniale et nostalgérie chez Patrick Buisson

Nous remercions notre Ami, Mr Le Professeur Gilbert Meynier d’avoir attiré notre attention sur cet article qui est un compte-rendu critique, qu’il avait rédigé, du livre de Patrick Buisson, La guerre d’Algérie, paru en décembre 2009.

La Rédaction LQA

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Tribune. Guerre d’Algérie

In L’Humanité.fr

Pr Gilbert Meynier

L’auteur de ces lignes n’est, lui semble-t-il, coutumier ni de l’apologie ni de la dénonciation. C’est selon les procédures rigoureuses de la méthode historique qu’il tente de dire le vrai, tout le vrai, comme tous les historiens vrais, tels d’entre eux l’ont appris à leurs dépens en étant l’objet d’attaques émanant de lobbies de mémoire ou des tenants de l’histoire officielle, que ce soit du côté français qu’algérien, tout unis symétriquement, comme le disait Jacques Berque, « comme le sont les nénuphars par leurs racines ». Certes on peut se tromper mais devant un livre tel que la superproduction en images de Patrick Buisson, le doute n’est guère permis, quels que soient les mérites de sa chaîne Histoire.

Le ton est donné dès la préface du hussard littéraire Michel Déon[2] en sympathie flagrante avec Patrick Buisson, lui aussi maurrassien originel: apologie de l’armée française, révérence à son « si formidable effort », apologie des fraternisations du 13 mai 1958, mention d’un seul massacre – celui de la rue d’Isly dont ont été victimes des Français d’Algérie le 26 mars 1962 –, et production in fine du chiffre de 220 000 Algériens qui se seraient entre-tués depuis la libération de leur terre. Non que les années de sang 1990 n’aient pas été terribles, mais quand on produit un tel chiffre, on prend la précaution élémentaire d’en citer les sources. L’historien ne peut pas plus admettre l’inflation dénonciatrice que l’inflation victimisante, d’où que proviennent celle-ci et celle-là.

Le livre est divisé en quinze chapitres. Leurs titres se passent de commentaires : « Une guerre sans nom » (1), « A la conquête des esprits et des cœurs » (2)… « Les harkis au service de la France » (6)… « L’armée gagne la guerre » (12), « La France perd la paix » (13), sans compter « les hommes bleus et l’or noir » (15) qui donne l’occasion de célébrer l’un des « combats de légende » du véritable héros du livre, le général – alors colonel – Bigeard. Les sous-titres sont à l’unisson (« la modernité en chantier », « dans les sanctuaires », « victoire sans issue », le « dégagement », « ce qui reste », « ceux qui s’en vont »… Chaque chapitre est précédé d’une citation introductive d’une référence : Albert Camus en premier, Jacques Soustelle, Jean-Paul Sartre, Jacques de Bollardière, Philippe Héduy, bachaga Boualem, Jean-Jacques Servan-Schreiber… – tout et son contraire : la diversité donne l’illusion de la pluralité, sans compter que les citations sont bien choisies pour aller dans le sens de l’auteur et que les quinze auteurs cités sont tous français, à l’exception française du Français Bachagha Boualem, dont est reproduite une citation tirée de son livre publié chez France-Empire[3] (117).

-2/ Un ouvrage de privatisation publique

L’histoire s’écrit en confrontant des documents d’origine différente. Que dirait-on d’un livre sur la guerre de 1954-1962 qui serait illustrée uniquement avec les photos du FLN ? Qu’il s’agirait d’apologie, non d’histoire. Avec cet album, on est dans le franco-français, pas dans le franco-algérien : il y a bien peu d’Algériens, ni dans les images ni dans les légendes ni dans les quelques textes de l’ouvrage. En comptant les clichés où se devine une ombre d’Arabo-Berbère, on a, sur plus de 400 photographies, 85 images d’ « autochtones » ; et, si l’on retire les supplétifs/harkî(s), ou les jeunes filles et les gamins filmés en classe, on tombe à 40 : un sur dix, tous ralliés à la France, sauf quelques rares irréductibles mis au ban de l’image.

La moindre honnêteté aurait voulu que le titre annonce la couleur : « La guerre vue par le service photographique des armées ». On s’en doute bien en regardant les pages 8 et 9 qui présentent quatre photographes militaires et qui font l’historique de l’ECPAD (Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense), héritier du SCPA (Section cinématographique et photographique des armées) fondé en 1915. L’information claire et nette ne vient qu’à la dernière page du livre, page 272, et en petites lettres (« A l’exception des images listées ci-dessous [en fait seulement deux : pages 13 et 233], toutes les images de cet ouvrage sont tirées du fonds de l’ECPAD ». Les centaines d’images, souvent de belle facture, de ce luxueux album appartiennent donc à  un fonds d’archives public, elles sont triées parmi les 120 000 photos archivées à l’ECPAD. « Au-delà des clichés, la guerre des soldats de l’image » (8), parmi lesquels, sur les quatre cités, le prolixe Marc Flament, qui fut le photographe attitré du colonel Bigeard. Ces photos, visiblement conçues et réalisées comme armes de la guerre psychologique, sont à l’unisson du pathos cultivé démonstratif qui les légende.

-3/ L’esthétique exotico-guerrière de l’idéologie coloniale

Ce qui frappe dans cet album est son caractère circulaire : l’armée se raconte à elle-même l’Algérie qu’elle a rêvée, et fait encore rêver l’auteur post bellum. Dans cette « armée de l’empire », une place de choix est dévolue aux paras et à la Légion (avec une majuscule), à l’aise parce que chez elle avec « son sable chaud et ses quartiers » (30) ; « quant au petit gars de Paname [qui caresse un iguane installé sur son épaule, NDA], il donne dans l’exotisme et les iguanes » (31). D’ailleurs, « partir en opération casse les pattes mais aère la tête » (37). Pas moins de huit pages sont consacrées à l’expédition de Suez (près de 3% du total), avec de belles images de désert et de célestes sauts en parachute. En Égypte, la joviale prestance des militaires français fait bon ménage avec les autochtones heureux de les voir chez eux. Frappe surtout dans tout le livre l’esthétique guerrière : les militaires, même blessés et souffrants, sont virils, beaux et attirants, comme ce veilleur à mitraillette aux belles jambes nues (18).

Buisson, comme Voltaire – avec des lumières diverses –,  est un « Monsieur le multiforme » : il y a de tout dans les photos qu’il produit et commente, mais non sans une insistance  appuyée sur l’esthétisme guerrier ; cela dans la lignée, en plus commercialement prude, des considérations érotico-esthétiques de haute volée politique que constituent ses réflexions sur la vie sexuelle des Français sous l’occupation – moins collaborateurs que subjugués par le charme des beaux envahisseurs germaniques, tant qu’ils ne purent que se coucher sous ceux qui enseignèrent entre autres à ces envahis attardés l’esthétique de la nudité virile[4].

Les paras, le « mythe para » (81), sont célébrés sans mesure : ils sont les « hommes peints » [qui] nourrissent l’esprit de corps et aussi de sacrifice » (80), « les rapaces qui fondent du ciel » (84). Les citations de Philippe Héduy sont certes émouvantes, qui servent de légende à une photo d’un soldat blessé pansé par deux compagnons (« Était-ce la gloire ? Au soleil naissant, le sang resplendissait », p. 112) ou d’hommage au corps d’un « frère d’armes mort dans le ciel » : « Ainsi pour moi, il n’allait pas cesser de mourir et de revivre » (114). Mais non contextualisées, elles nourrissent plus l’émotion que la réflexion quand notre époque a davantage besoin de penser que de s’émouvoir. Et la résurrection est inséparable de l’apocalypse, on en reparlera. Mais, avec Buisson, nous ne sommes pas dans la Bible : « Les dieux meurent en Algérie » (107). Cette tragédie du polythéisme martial ne fait pas l’économie d’innombrables scènes de guerre et d’images héroïques.

Le livre est un péan nostalgique au temps viril guerrier. Les femmes y ont d’ailleurs la portion congrue et, sauf exception (p. 124 : celle, martiale, d’une robuste jeune femme appartenant à un groupe d’autodéfense mis en place par l’armée française et s’entraînant à tirer au fusil) , leur beauté n’est pas vraiment magnifiée ; il faut dire que, à leur décharge, dans leur culture énigmatique, leurs visages sont quelque peu encombrés de voiles – mais, Dieu merci, pas encore calfeutrés par ces  burqa‘(s) qui suscitent, à juste titre médiatique, l’indignation de notre Président. A quelques exceptions près (le général de Gaulle, p. 170), les hommes sont dans l’ensemble plus beaux, la médaille d’or allant incontestablement au jeune garçon accroupi au premier plan de la grande photo de la page 149, séduit par les attentions portées à sa mechta par les soldats français. Mais il vrai que son sourire est en harmonie avec celui d’une jeune compatriote, une adorable petite fille touchée par la grâce de « l’aide concrète et quotidienne » que lui apportent, à elle et  à son grand-père, les même conquérants du cœur (128). Le discours de tels idéologues du sarkozysme a pour fins de réviser la « dichotomie simpliste » qui serait ourdie par les anticolonialistes, de blanchir et de magnifier l’Algérie française en maniant une rhétorique procédant de l’esprit missionnaire et de la réhabilitation du fait colonial. La suppression de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 à l’initiative du Président Chirac ne vaut pas pour eux. Au premier abord, ils semblent simplement ressusciter le nationalisme chauvin de Barrès et le nationalisme radical de Maurras, avec des thèmes de prédilection récurrents : protéger la France des étrangers qui menacent ses valeurs propres, défendre l’armée de l’affaire Dreyfus, puis celle des « fusillés pour l’exemple » de la guerre de 1914-1918, enfin celle de la répression militaire, policière et psychologique du peuple algérien en lutte pour son indépendance : l’armée, on ne touche pas, on exalte, l’armée ne peut incarner le péché. A lire Buisson, le lecteur ne ressent pas vraiment que la guerre soit haïssable, à moins que l’auteur ne veuille donner raison à l’Épitre aux Romains (V, 20) : « Où le péché abonde, la grâce surabonde ».

-4/ Sur les origines de la guerre de 1954-62.

Bien sûr, ici et là quelques allusions, à quelques couacs, aux réformes qui tardent à venir, voire même furtivement à la pratique ordinaire de la torture, et plus largement au système de racisme et de discrimination que fut le colonialisme français en Algérie. Une violence n’excuse pas une autre violence : l’évocation des drames qu’a vécus l’Algérie après 1962, et particulier durant les années de sang de la décennie 1990, ne peut valoir quitus, ni pour le système de l’ordre colonial, ni pour ses pratiques corollaires : extorsion de biens par la violence de la loi du conquérant fondée sur la logique capitaliste, racisme structurel –  le mépris pour les « bicots », le code de l’indigénat, les deux collèges…–, contraintes physiques qui relevèrent plus d’une fois de crimes contre l’Humanité, sans parler la politique obscurantiste –, œuvre scolaire dérisoire et dédain pour la culture arabe – et on en passe. Avant de parler de l’Algérie, un Buisson serait bien inspiré de balayer devant sa porte française, de réviser les mythes fondateurs de l’empire colonial au lieu de les cautionner dans l’enthousiasme nostalgique désabusé ; et plus largement de revisiter et repenser l’histoire de France.

Des gens qui critiquèrent ou voulurent réformer le système colonial, il n’est dit mot dans son album. C’est toutefois sincèrement que Charles Jeanmaire, recteur de l’académie d’Alger de 1884 à 1908, voulut appliquer à l’Algérie les lois Ferry, mais il se heurta à l’opposition déterminée des colons et il ne fut pas fermement soutenu par Paris. Réuni en 1909, le congrès des maires d’Algérie vota une motion qui réclamait la suppression de l’ « enseignement des indigène ». D’après les chiffres officiels, il y avait en 1914 5% des enfants algériens scolarisés, moins de 15% en 1954 ; et le plan de Constantine, en quatre ans, scolarisa proportionnellement plus d’Algériens que durant tout le siècle précédent : mieux vaut tard que jamais, mais un peu tard tout de même ; alors même que les Algériens passés par l’école française ont généralement rendu hommage à la compétence et au dévouement de leurs enseignants.

Et les Français d’Algérie ne sont pas sans examen à ranger dans le même moule colonial indifférencié. A l’exemple de Victor Spielmann, petit colon ruiné et libertaire, que pratiquement personne ne connaît, et qui fut le collaborateur de l’émir Khaled[5] (et qui connaît l’émir Khaled ?) au lendemain de la 1ère guerre. A la mort de Spielmann en 1938, le shaykh Ben Bâdis rendit hommage dans son Shihâb à cet « ange gardien du peuple algérien ».  Nous savons très bien qu’il y eut des Français d’Algérie pour critiquer le système colonial, mais, agents in situ et fusibles du système, ils se confondirent en définitive avec lui et l’accompagnèrent dans son effondrement : ils furent ce que les historiens américains dénomment  un peuple créole, lié à ce système, qui pâtit de ce système, même s’il n’en fut ni la seule ni la principale victime. Il y eut aussi des officiers français pour se rendre compte que la logique répressive aveugle était, au moins, contre-productive : l’anticolonialiste sans concession que fut l’écrivain anarchiste Paul Vigné d’Octon (1859-1943) était un ancien médecin militaire ; et il faut rendre grâce à Buisson de permettre au lecteur d’entrevoir la lumière à contretemps du général Jacques Paris de Bollardière (61)

Mais les maux du système colonial sont relativisés et écrasés par l’évidence d’une écrasante responsabilité unilatérale : le « déferlement de violence »  est bien dans le livre, prioritairement, le fait du FLN.

-5/ Aucun souci de pédagogie

Les légendes entortillées des photos ne permettent surtout pas de comprendre la signification des images, elles leur donnent sens dans le courant de la langue de bois, elles sont autant de messages ; en aucun cas un outil de compréhension et de réflexion. Par exemple, que penser de la notation, à propos du bachagha Boualem, sur ces « chefs traditionnels “de grande tente” (118)» ? Qui, dans le public français, saisira d’emblée ce dont il s’agit ? Plus largement, le lecteur non informé peut-il comprendre ce que sont respectivement le FLN et le MNA s’il n’a pas eu au moins une note explicative sur l’histoire du nationalisme algérien, s’il en ignore les antécédents – l’Étoile nord-africaine, le Parti du Peuple algérien, le Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques… et si on ne lui a pas présenté, simplement mais correctement, la figure historique de Messali Hadj ? Peut-il percevoir ce que signifie le « messalisme » de Bellounis (123) ? Si le lecteur n’est pas un tant soit peu instruit sur le FLN, il ne comprendra guère mieux ce qu’est son « organisation politico-administrative » (111). Il faut recourir à des livres d’histoire sur le FLN sans lesquels il ne serait guère possible de comprendre les implicites de Buisson.

Les phases de la guerre sont suggérées mais guère expliquées de manière pédagogique : tout est dans l’allusion, dans l’entre soi de ceux qui savent, ce qui – euphémisme – n’évite pas les poncifs : que dire de cette légende d’une photo de classe de SAS énonçant que « quel que soit le cadre, dans chaque classe d’école de la République, il y aura toujours un tableau noir et un bonnet d’âne » (136). Et dans l’aire des chameaux, tout au moins avant la découverte du pétrole saharien qui fait que « le liquide le plus précieux n’est plus l’eau mais l’or noir » (246), « les points d’eau sont l’objet de la surveillance de tous. Le poursuivant peut facilement y devenir le poursuivi » (101). CQFD.

Sur d’autres sujets, aussi, on reste dans le flou : par exemple, pour renseigner sur les camps de transit et les camps de triage, une historienne spécialiste comme Sylvie Thénault aurait pu être convoquée, les apports de sa recherche résumés en quelques lignes, en lieu et place de légendes noyées dans la vacuité à prétentions poétiques.

-6/ La nostalgérie coloniale ou l’ange gardien français déchu

Les « autochtones » n’ont belle figure que lorsqu’ils sont sous la tutelle des Français,  mieux, de l’armée française : « Le soldat français est ton ami » : ce panneau est écrit en français, et non en arabe (31) : naturellement tout le monde sait lire le français dans l’Algérie coloniae, où  9/10 des enfants ne sont pas scolarisés alors qu’un bien plus grand nombre ont des rudiments de Coran et, donc d’arabe… Et, à la différence de la guerre de 1914-18 où les officiers français de tirailleurs étaient encouragés à parler arabe et où nombre d’entre eux le parlaient, l’immense majorité de leurs collègues successeurs de la guerre de 1954-62 sont analphabètes en arabe. Il n’importe : l’armée française, protectrice, assiste ; angélique, elle veille. Les « harkis au service de la France », qui démangent la culpabilité française, sont aussi un hommage à l’ange gardien déchu – celui de la paix perdue sur fond de guerre gagnée. Leur sont consacrées pas moins de 34 pages (116-150), soit 12,5% du total, sans compter que l’auteur y revient dans d’autres chapitres. Dans une section de chapitre intitulée « la saga du bachaga [Boualem, NDA] », une photo représente le général Massu qui « adoube un jeune musulman.  « La remise du fusil est un rite féodal qui engage la confiance réciproque entre deux hommes et deux communautés » (119). Honnêtement le livre reconnaît que la solde dut compter pour l’engagement des supplétifs ; mais moins que « la protection des hommes et le dégout d’une guerre fratricide que les fellaghas mènent souvent avec férocité » (120) ; le sourire d’un harkî est ainsi légendé : « En témoignant les visages souvent soulagés de ceux qui s’engagent » (121). Les Algériens sous les auspices de la France, harkî(s) et soldats, sont sereins et joyeux, tellement qu’ils sourient et jouent à saute-mouton (p. 16), le temps d’une pause du moins.

Au pinacle, contre l’emprise des wilâya(s) qui instillent la peur, « le glaive et la truelle » des SAS (15 pages : 5,5% du total), ces « hussards kakis de la République » médecins, instituteurs, maîtres-tailleurs… De ces « soldats non-conformistes » dont de Gaulle n’appréciait pas qu’ils donnassent le biberon, l’historien reconnaîtra sans peine leur dévouement et souvent leur vraie foi pour « forger à la force du poignet une Algérie fraternelle ». Sauf que, de l’armée coloniale, la main gauche humanitaire ne pouvait ignorer la main droite répressive, que les deux mains travaillaient ensemble ; et que le contexte situait ces tentatives en contretemps, dérisoirement tardives de l’histoire qui se faisait ; si tant est que des prurits de rachat puissent jamais constituer une politique.

Le 13 mai 1958 est cité pour l’espoir qu’il suscite, pour les « fraternisations du forum », pour l’Algérie française enfin qu’elles feraient enfin advenir, et à laquelle de Gaulle allait tourner le dos dès la conférence de presse du 16 septembre 1959 sur l’autodétermination. Pour autant, par rapport aux harkî(s) ou aux SAS, le livre insiste relativement moins sur le 13 mai (12 pages lui sont consacrées: 4,4% du total) : indice que son contenu politique était d’ores et déjà promis à l’échec plus par son inanité que par une trahison de de Gaulle ? Et les « sommes colossales investies » et les réalisations mêmes du plan de Constantine (« la France prépare l’avenir », elle « construit l’Algérie nouvelle », elle met une « nouvelle modernité en chantier ») couvrent encore moins (dix pages : 3,7%). Au demeurant, la photo étroitement cadrée relatant la manifestation de fraternisation du 16 mai 1958 ne couvre qu’une demi-page (165) au regard de la grande photo qui couvre deux pages  (166-167), qui est non identifiée, mais qui doit être la manifestation du 21 juin 1958 au stade Fouques-Duparc à Oran, où les Européens sont très majoritaires, et où l’on distingue un grand nombre d’uniformes. Si sur celle-ci les visages sont peu visibles vu la foule tassée dans le stade, mais semble-t-il attentifs sans exubérance particulière, les têtes de celle-là, en plan plus rapproché, laissent voir que « l’immense ferveur populaire » est bien perceptible chez les Européen(ne)s, mais que quasiment tous les visages des Algériens sont fermés, voire inquiets : sur 21 reconnaissables sur les quatre premiers rangs de la photo, il n’y en a que deux à sourire. Plus nettement visible, la joie des quelques femmes algériennes qui ôtent leur voile devant l’objectif (169) : il y eut sans doute mise en scène de cette liesse – d’ailleurs relative –, ce qui n’empêche pas les sourires de signifier aussi peut-être l’entrevue d’une délivrance à laquelle les femmes aspirent dans toute société méditerranéenne de « harems et de cousins » (Germaine Tillion) comme l’est la société algérienne. En tout cas, les visages, tous algériens et tous masculins, de la fameuse manifestation de Mostaghanem du 6 juin lors de la visite de de Gaulle relatée par la photo de la page 173, sont peu exubérants : hormis quelques jeunes garçons, personne ne sourit, l’heure est à l’attention, voire à la gravité. De toute façon, l’or – ici du Sahara –  se termine en crépuscule des dieux : les accords d’Évian, pour les Français d’Algérie, « sonnent comme les trompettes de l’Apocalypse » ; et pourtant l’armée des anges français était plus nombreuse que les 144 000 élus du septième sceau… Le dénouement du livre de Buisson peut se lire comme une bataille d’Harmagedôn, mais à l’envers : n’y voit-on pas par prétérition une victoire du peuple ennemi des Amalécites, pourtant passés bien longtemps auparavant, sur ordre de Moïse, au fil de l’épée par Josué à la bataille de Rephidim? Variante : un triomphe de la bête de l’apocalypse. De même, le débarquement victorieux de Sidi Fredj (Sidi Ferruch) le 14 juin 1830 est démenti par Évian 132 ans plus tard.

Quatre jours après le scrutin d’autodétermination du 1er juillet 1962,  s’ouvre le chapitre de « l’horreur généralisée ». Ce 5 juillet 1962, eurent de fait lieu à Oran, notamment, des massacres d’ampleur dont la cité Petit Lac fut ce jour le théâtre – mais les historiens, qui commencent à y voir un peu clair,  n’excluent pas des provocations délibérées ourdies pour faire advenir le drame. Pourtant, l’album de Buisson est plutôt discret sur les conditions douloureuses de l’apatriement en France des Européens d’Algérie : une seule photo, sur 2/3 de page, de ces départs où la panique ne semble guère prévaloir – elle fait plus penser à la presse d’un exode estival qu’à un exil forcé définitif : « les départs sont nombreux et précipités, mais ils se font encore dans un ordre relatif » (238). Le lecteur n’aura pas d’informations sur ceux qui allaient leur succéder. Le réembarquement des militaires français et l’exil des harkî(s) ont chacun droit à une page (237, 239), et les harkî(s) débarqués en France à une page supplémentaire (243) : deux petites photos à deux angles en diagonale représentent respectivement deux vieux Algériens reconnaissables à leur costume d’autochtones dans un village de montagne du sud de la France, et  un harkî plus jeune, soignant, dans la connivence souriante, avec un vigneron du cru, les ceps de ce dernier ; et au centre, une photo plus ample de jeunes filles alignées regardant l’objectif, sans que rien n’indique qu’il s’agisse effectivement de filles de harkî(s). La légende : « Les Algériens et leur nouveau destin. Et la nostalgie des exilés pour une terre qu’ils ont tant aimée » : Une fois apatriés en « métropole », ces harkî(s) dont on avait cru comprendre qu’ils avaient choisi la France, se retrouvent « Algérien(ne)s » comme devant : les mystères de l’identité sont insondables. Ce qui reste de français au bled d’origine : rien : « “On ferme”. L’empire n’est plus qu’une légende ». Il ne reste rien, ou presque, sinon des plaques de « morts pour la France » (à Birmandreis, sur 40 noms lisibles, 6 noms « musulmans » et deux « juifs ») et une stèle commémorative de « la sidérurgie bônoise » du dispendieux plan de Constantine dont « les dépenses […] continueront de courir jusqu’en 1964, comme la France s’y est engagée dans les accords d’Évian ». On déboulonne, entre autres statues, celles du duc d’Aumale, « vainqueur [ne l’oublions pas, NDA] de la smalah d’Abd el-Kader »  (241) et du duc d’Isly : « On rembarque la casquette du “père Bugeaud”. Avec elle, cent trente ans de présence française en Algérie, pour le meilleur et pour le pire ». Plus colonial-nostalgérique, tu meurs.

Avec pour épilogue, le chapitre 15 (« les hommes bleus et l’or noir ») : pas moins de 22 pages (8,1% du total), où sont enchevêtrés oasis, abreuvoirs de chameaux, brodequins des patrouilles imprimés sur  les dunes, fantasias des sables, exploits et souffrances des parachutistes de Bigeard (qu’« on ne présente plus », du fait de ses « combats de légende ») largués fin 1957 en mission à risques – à risques mais glorieuse – ; fort militaire à la séduisante architecture saharienne, légion, dont le Sahara est « le domaine traditionnel », mais où s’ensablent malgré tout ses jeeps ; richesse pétrolière français bradée en naft arabe ; et –  l’humain aurait-il le dernier mot ? –, sur deux pleines pages, la photo couleur de deux « Sahraouis » en faction, fusil à l’épaule : « Ces hommes qui gardent farouchement les traditions guerrières du peuple sahraoui serviront la France jusqu’au bout, avec une remarquable fidélité pour la plupart » (258-259). Suivent encore plusieurs scènes de genre avec les incontournables Touareg mulaththamûn (voilés), et de grandioses paysages de ce désert dont on comprend qu’il ait pu envouter jusqu’au mysticisme un Charles de Foucauld (1860-1916), qui finit ses jours dans son ermitage de l’Issekrem ; mais aussi le général François Henry Laperrine d’Hautpoul (1860-1920), admirateur de Lyautey et ami de de Foucauld – il avait le même âge et était de la même promotion de Saint Cyr – ; sans compter leur cadet, condisciple à Saint Cyr de l’émir Khaled, le général Octave Meynier (1874-1961), radical et franc-maçon, lui, bras droit colonial et saharien du gouverneur général Maurice Viollette en 1925-27, et grand promoteur de rallyes automobiles transsahariens[6]. Mais tous ces fleurons du Sahara « français » n’ont, curieusement, pas retenu l’attention de Buisson. Certes, chronologiquement, ils sont antérieurs à la guerre de 1954-1962, mais moins que Bugeaud et le duc d’Aumale qui sont pourtant mentionnés. Il y a peut-être bien d’autres raisons,  liées par exemple à la mission Klobb, devenue Joalland-Meynier après la mort du colonel Klobb, qui fut chargée d’arrêter la meurtrière mission Voulet-Chanoine, dont les tueries qu’elle avait perpétrés en pays haoussa avaient fini par alerter le gouvernement Dupuy, alors en plaine affaire Dreyfus, et qui se souciait du discrédit qu’elle risquait d’étendre sur l’armée (1899). In fine toutefois, contrairement à ce qu’on a pu penser, ce n’est pas l’homme, c’est bien la nature qui a le dernier mot : « On a marché sur le Sahara comme on a marché sur la lune, mais le sable restera toujours le seul vainqueur » (267), in shâ’a  çâhib al-raml (si le maître du sable le veut).

– 7/ Fabrications de l’image et mises en scène

Sur les centaines de photos contenues dans le livre, on peut se demander combien ont résulté d’un reportage vrai, combien ont été fabriquées ou retouchées pour les fins de la démonstration. Il n’est pas besoin de beaucoup s’y attarder pour se rendre compte que le livre de Buisson est notoirement  une resucée peu distanciée de l’Action psychologique militaire française de l’époque. Le jeu de pétanque de l’intégration intercommunautaire de la page 158 est à l’évidence probablement  une mise en scène. Les photos illustrant l’entraînement au combat des femmes harki(es) brossent dans le bon sens du poil l’action bienfaisante de la France : heureusement qu’il y a les Français pour donner de la dignité aux femmes, pour les libérer, bref pour les civiliser en leur donnant des armes : « Une révolution doublement symbolique » (125). Pour évoquer la « fuite dans le désert », une grande photo sépia sur deux pleines pages (212-213) représente, sur les immensités sableuses du désert, une parade de spahis chargeant « face à une katiba imaginaire ». Là, la mise en scène n’est pas dissimulée : tous les caracoleurs dont on peut voir les traits affichent un grand sourire.

La photo de la petite fille aux côtés de son grand-père, déjà mentionnée (128), sent aussi le montage, en l’occurrence le devoir de sourire devant l’objectif, confirmé par l’attitude posée des deux personnages – on a, en gros plan, une exploitation du stéréotype du bonheur –, et au-dessus, au deuxième plan de la composition, on discerne une silhouette floue, avec un béret bien à plat sur la tête : silhouette protectrice, surhumaine, angélique : l’ange français au béret veillerait-il sur les deux autochtones du dessous ? Toutes choses qui renvoient aux stéréotypes des photos des années 50-60. Au demeurant, les légendes ne sont pas des commentaires des photos en tant que telles: leur fonction est simplement illustrative et démonstratrice : elle prouve à satiété la qualité éminente de la présence française dans ce pays d’autochtones.

-8/ Les occasions manquées ou le déni du politique

Les « occasions manquées » de la politique coloniale française ne sont, la plupart du temps, pas évoquées. Et pour ce faire de manière honnête, il aurait fallu dire que si elles furent « manquées », c’est qu’elles ne furent jamais vraiment tentées durant toute l’histoire de « l’Algérie française ». Soit la page 51 : « L’armée met fin à ces velléités » (de négociation) : pas un mot sur la conférence manquée de Tunis que l’interception de l’avion de quatre dirigeants historiques du FLN le 22 octobre 1956 par le commandement français, fit avorter sans retour. La première piraterie aérienne de l’histoire fut avalisée par le gouvernement  Guy Mollet. Cette conférence avait été concertée, en intelligence avec Alain Savary, son secrétaire d’État chargé des affaires marocaines et tunisiennes, entre les dirigeants tunisien et marocain, et en accord avec des dirigeants algériens : outre le professeur Mostefa Lacheraf, se trouvaient dans « l’avion de Ben Bella » qui les transportait du Maroc à Tunis, Ahmed Ben Bella,  Hocine Aït Ahmed, Mohammed  Boudiaf et Mohammed Khider : quatre des neuf  chefs historiques de 1954, et non des moindres, alors décidés à trouver à cette guerre une issue politique dans un cadre maghrébin pour amorcer un processus en douceur vers une solution de la crise : pour parvenir au compromis. Et, on le sait, un autre chef historique du FLN, Belkacem Krim, était lui aussi convaincu de la nécessité de négocier avec les Français.

A l’inverse, chez un chef maquisard de terrain, le colonel Ben Tobbal, à l’écoute de la radio, aussitôt qu’il apprit que les dirigeants algériens arrêtés ne seraient pas relâchés, ce fut la jubilation : on fit la fête toute la nuit au PC de sa wilâya 2 (Nord-Constantinois), et Ben Tobbal écrit dans ses mémoires qu’il y fuma de joie sept paquets de Bastos : là encore les racines des nénuphars… Symétriquement, comparaison n’étant pas raison, chacun à son niveau, les deux appareils militaires affrontés voulaient l’affrontement armé, et surtout rien d’autre, surtout pas cette définition élémentaire de la politique qui s’appelle l’art du possible. De bonne guerre, Sartre est convoqué et cité  dans l’album de Buisson (49) pour bien mettre en lumière le cheminement de son romantisme culpabilisant qui troque la figure du prolétaire contre celle du colonisé (49). Colonisé voué à prendre les armes, et à rien d’autre, et même pas à faire, ainsi que le concevait par exemple un Messali Hadj, de la lutte armée un instrument politique permettant de négocier en position de force. Sacraliser la lutte armée, cela permet d’escamoter le possible de solutions politiques.

Chez Buisson, l’édification des barrages électrifiés aux frontières apparaît comme une nécessité vitale, incontournable : aucune réflexion sur les systèmes clos dont la clôture précisément signe à terme, dans l’histoire, toujours la disparition. Les « nettoyages » des « poches “ennemies” » est saluée comme une salutaire opération d’assainissement : désormais, « l’ennemi » terré, coupé des populations, ne pourra survivre, les « katibas » (au fait, qu’est-ce qu’une « katiba » ?)  sont vouées à la disparition (203). Heureusement, dans les « villages bouleversés », « le dévouement des soldats (français, NDA) permet parfois de sauver quelques victimes civiles (207)

De Gaulle, Président de la République depuis septembre 1958, a dès lors les mains libres en Algérie. Il est salué dans le livre pour l’offensive Challe de 1959-60 (le « rouleau compresseur ») et la victoire militaire qu’elle annonce, mais dont l’homme du 18 juin ne tire pas les leçons : au lieu de promouvoir « l’intégration » Algérie française, il se lance dans l’autodétermination au moment même où les armes paraissent favorables à la France. En fait, les gens qui s’exercent quelque peu à réfléchir savent qu’une victoire militaire ne résolvait rien : le FLN marquait des points sur la scène internationale grâce à sa diplomatie et à l’entregent de ses têtes politiques, et c’était bien vers une solution politique que bon gré mal gré il fallait s’orienter : il est plausible qu’un gouvernant de la stature de de Gaulle savait dès l’origine qu’il faudrait tôt ou tard passer par la table des négociations. Le livre de Buisson ne dit au fond pas le contraire, même si l’amertume désabusée est au rendez-vous : d’après Louis Terrenoire, de Gaulle aurait prévenu les militaires qu’il allait lancer sa politique d’autodétermination (195). D’où le « temps des révoltes », la semaine des barricades de janvier 1960, et enfin le putsch du 21 avril 1961 des généraux rebelles, ce « quarteron » à contretemps dénoncé avec hauteur par le de Gaulle de ce « grand tournant » inauguré par sa conférence de presse du 16 septembre 1959 ; le de Gaulle renieur des « promesses solennelles » (217), le de Gaulle fourrier de la « tragédie nécessaire » de Raymond Aron, campé en « libéral conséquent » (234), le de Gaulle responsable de l’inévitable « vide moral et idéologique » de « la France de l’hexagone » que déplore Raoul Girardet (235) – bien que provenant lui aussi de la chapelle maurrassienne, et s’étant engagé pour l’Algérie française, il est, lui pourtant, un historien vrai.

En 1960, le « rouleau compresseur » de l’offensive Challe n’a pas complètement gagné la partie, mais la victoire est tellement en vue que « la balle est désormais dans le camp des politiques » (215). L’entrée dans une solution politique, solution de raison, est saluée, mais comme synonyme d’une reddition militaire : « Plusieurs chefs de wilayas de l’intérieur, épuisés, ne faisant plus confiance au GPRA basé au Caire ni à l’ALN basée en Tunisie et au Maroc, envisagent de se rendre » (209). Signalons au passage une erreur : l’auteur ignore que, suite à la tension dans les relations algéro-égyptiennes portée à son paroxysme fin 1958-début 1959, la quasi-totalité du GPRA déménagea du Caire à Tunis ; quant aux « wilayas de l’intérieur », la mention de celles-ci laisse entendre qu’il en existait à l’extérieur. Exact à ceci près qu’il n’y en eut jamais qu’une seule : la wilâya 7, celle de France, et encore cette dénomination doit surtout au titre du livre écrit par un  des responsables de la Fédération de France du FLN, Ali Haroun[7]. Dans les textes de l’époque, on ne mentionne jamais que la « Fédération de France ».

Revenons à l’essentiel : la tentative du commandant Si Salah, qui avait en charge par intérim la wilâya 4 (Algérois)[8] pour négocier un cessez-le-feu, exista bien : ce fut l’entrevue avec de Gaulle du 10 juin 1960, mais ce fut un fiasco car c’était en effet bien une reddition qui était envisagée dans l’offre gaullienne de « paix des braves ». Si Salah disparut vite de la scène politique : à son retour en Algérie, il est arrêté et destitué avant de périr un an plus tard dans une embuscade tendue par l’armée française près de M’chedallah (ex Maillot), au pied méridional du Djurdjura. De son côté, de Gaulle se rendit vite publiquement à la raison : il n’était guère sensé d’envisager de contourner le FLN pour entreprendre une négociation d’ensemble. Ce fut bien avec pour interlocuteurs des responsables du FLN que s’ouvrirent à Melun quinze jours plus tard les premiers pourparlers franco-algériens.

Mais, pour Buisson, le succès militaire en vue ne fut qu’une « victoire sans issue » (215) : le commandant du 1er REP, Élie Denoix de Saint Marc, l’un des organisateurs du putsch du 21 avril 1961, cité page 217, a expliqué à la barre qu’on « nous a dit qu’il fallait apprendre à envisager l’abandon de l’Algérie, de cette terre si passionnément aimée, et cela d’un cœur léger. Alors nous avons pleuré. L’angoisse a fait place en nos cœurs au désespoir ». D’où le titre du chapitre 13 du livre : « La France perd la paix ». Le responsable : de Gaulle ; de Gaulle pour lequel « la réalité impose de traiter vite, et il n’y a à ses yeux qu’un seul interlocuteur possible, le FLN, ce qui incite ce dernier à ne faire aucune concession malgré sa défaite militaire » (216). Au vrai, en politique, de Gaulle avait (bon gré mal gré ?) réalisé que, dans un tel conflit, dont la cruauté résultait d’un si lourd contentieux, il n’était pas possible de se choisir ses interlocuteurs tant ils s’imposaient à lui, et que les interlocuteurs fabriqués, non seulement ne servaient à rien, mais qu’ils étaient contre-productifs.

– 9/ Eux et nous

Pour désigner les ennemis de la France, Buisson emploie sans jamais mettre de guillemets le terme de  « rebelles », parfois celui de « rebelles indépendantistes », de « fellaghas » aussi, le fellagha étant parfois confondu avec fellah (p. 36) : « Il n’est pas toujours paisible de faire la différence entre un fellah et un paisible citoyen » (36). Et le lecteur non arabisant ignorera que « fellagha » est le pluriel de fallâq, qui signifie coupeur de routes, et par extension bandit de grand chemin (de falaqa : fissurer, fendre, crevasser). Cet ennemi coriace, insaisissable, aime à se réfugier dans les grottes, comme pendant la conquête de l’Algérie où le général Pélissier procéda dans le Dahra en juin 1845 aux célèbre enfumades des Ouled Riah  – aux dires d’un témoin français, elles firent 800 morts au bout de deux jours d’asphyxie. Dans la continuité, en plus rapidement policé, chez Buisson, « les grottes sont attaquées à l’explosif » pour déloger les fellaghas retranchés « dans les sanctuaires » karstiques « quand l’ennemi se révèle inexpugnable » (209). Même quand ils ne sont pas « fellaghas », les Algériens sont bien eux, face à nous. Soient les pages 46-47 : face à face, sur deux pleines pages, un soldat casqué blond aux yeux bleus et moustachu parlant dans un micro moderne, et un vieil Algérien hors du temps, coiffé d’un chèche, barbu, grisonnant, regardant au loin, les yeux mi-clos, la tête penchée vers le ciel – avec en arrière-plan un jeune soldat français rigolard calot sur la tête. Légende : « Deux figures emblématiques de cette guerre : le militaire et le vieil autochtone qui sait que les civilisations ne font que passer ». L’auteur suggérerait-il un contraste, d’une rive à l’autre de la Méditerranée, entre un sage millénaire et un jeune benêt d’aujourd’hui ?

Il reste que, à la différence des soldats français, les Algériens sont violents, en tout cas c’est leur violence seule qui est mentionnée dans l’album de Buisson : sont recensés (p. 65) cinq attentats, avec un bilan total de 53 morts pendant la « bataille d’Alger » (nulle part n’est indiquée la source de ces chiffres). Nulle part n’est dit non plus que, parmi d’autres, l’attentat de loin le plus meurtrier, et qui donna le branle à tous les autres, fut celui du 10 août 1956, rue de Thèbes, en plein quartier algérien d’Alger : les 30 kg de plastic, déposés par Philippe Castille et Michel Fechoz, avaient fait 15 morts d’après les pompiers et les policiers accourus l’injure aux lèvres contre les « bicots », et soixante selon des sources FLN : paré des couleurs du « contre-terrorisme », le terrorisme européen est absent du livre de Buisson. Pas un mot sur les victimes de la « bataille d’Alger » sur lesquelles les chiffres disponibles fournissent des évaluations différentes qui suscitent des débats[9]. L’historien a le devoir de comparer ces évaluations et de les jauger en comparant et en critiquant les sources : il ne fait, là, que son travail d’historien. Rien de tel dans l’album de Buisson. Rien non plus chez ce mémorialiste sur les raids sanglants sur la vieille ville de Constantine, en mai 1956, qui, selon les évaluations, auraient fait de 26 à 230 victimes.

La semaine des barricades fait vingt morts (quatorze gendarmes et six Français d’Algérie) : chaque fois qu’il y a à déplorer des victimes européennes, elles sont signalées dans le livre, précision évidemment hors de propos lorsque les victimes sont des « autochtones », quand bien même elles aient été de 1954 à 1962 incomparablement plus nombreuses. En janvier 1960, à l’inverse de « la population européenne [qui est] tout entière derrière eux » (NDA : les insurgés, Ortiz, Lagaillarde…), « les musulmans sont moins nombreux et moins optimistes qu’en 1958 ». Comment l’expliquer ? Et pourquoi donc « les communautés européenne et musulmane vont [-elles] vers l’affrontement » lors de la tournée de de Gaulle en Algérie de décembre 1960 ? Le livre mentionne bien les manifestations des Algériens qui, à cette occasion, drapeaux algériens et slogans nationalistes à l’appui[10], brandissent aussi des pancartes « Vive de Gaulle ! », apparemment fournies par « certains officiers [qui] ont eu l’idée de demander à la Casbah de lui manifester son soutien » (228) : inévitablement, cette inconséquence – conforme, il est vrai, à la logique de l’apostasie –  a dégénéré en « émeute pro-FLN », où des adolescents, et même des enfants, furent nombreux à manifester. Pas un mot chez Buisson sur le bilan de la répression qui s’ensuivit. D’après les chiffres officiels français, le bilan des journées de décembre 1960 aurait été de 120 morts (90 à Alger), dont 112 Algériens (84 à Alger) et de plusieurs centaines de blessés. Notons que, de source algérienne, le bilan fut estimé plus lourd. A s’en tenir aux seules évaluations officielles françaises, plus de 90% des cadavres étaient algériens alors même que c’étaient les ultras européens qui défiaient la politique gaullienne : jusqu’au bout, la discrimination coloniale régna dans le sang.

Sont enfin bien sûr notés les bilans sanglants de Bab el-Oued (22 mars 1962 : six morts du contingent et 35 morts parmi les Français de Bab el-Oued) et de la fusillade du 26 mars 1962 (46 morts) de la rue d’Isly – curieusement le nom n’en est pas indiqué (233). ». La tragédie vraie des harkî(s) n’autorise pour autant pas à dire sans nuances qu’« ils furent massacrés sur place » (237) : il y eut de fait des tueries et un abandon à leur sort peu enviable de nombre d’entre eux, mais précisons que rien n’autorise l’historien à avaliser les chiffres produits ici et là par tels groupes de mémoire : on est allé jusqu’à 150 000 morts. Compte tenu du nombre de supplétifs, pour un peu il n’y aurait eu aucun survivant. Buisson, un peu moins non-historien qu’à l’accoutumée, précise page 239 : « Abandonnés au FLN, plusieurs dizaines de milliers d’entre eux finiront massacrés ».

Ceci dit, s’il est honnête, l’historien ne peut pas avaliser l’inflation victimisante qui n’est pas davantage  admissible que dans le cas des harkî(s) quand, symétriquement, les officiels algériens martèlent tout uniment le chiffre de 1 500 000 morts algériens en 1954-1962. Le démographe Kamel Kateb, qui est un vrai scientifique, après avoir méticuleusement examiné la question, estime que le chiffre des victimes dut se situer autour de 400 000 – chiffre révisable, avertit-il, mais qui, tel quel, est proportionnellement du même ordre de grandeur que les morts français de la boucherie de 1914-1918. Il existe bien en Algérie une légitimation permanente du pouvoir, construite sur une vraie souffrance, et dont les promoteurs sont parfois eux-mêmes issus de familles ayant souffert des répressions colonialistes, mais qui est devenue une rente officielle de situation, une rente résistante qui favorise entre autres l’accès aux cravatages boursouflés et aux palais de la République restaurés à grands frais.

Dans l’album de Buisson, Massu et Bigeard – les vrais héros – apparaissent à plusieurs reprises sur les photos (respectivement cinq et six fois) quand les responsables algériens n’apparaissent que deux fois en tout et pour tout sur plusieurs centaines d’images : Ben Bella photographié après son arrestation en octobre 1956, de même que le célèbre activiste Yacef Saadi, après son arrestation en 1957. Le lecteur ignorera, du côté algérien, quels étaient les hommes qui conduisaient leur combat, il ne saura rien, ni des valeureux officiers de l’ALN que furent les colonels Si M’hamed, Lotfi ou Mohand Ou l Hadj, ni des patrons de l’appareil militaro-policier du « système Boussouf », ni des vrais politiques constructifs que furent Ben Youssef Ben Khedda, Abdelkader Chanderli, Saad Dahlab, M’hamed Yazid. Et, par les images, les choix politiques apparaissent sans vergogne côté français aussi : la seule photo de pleine page (p.170) que le livre propose du général de Gaulle est littéralement la plus laide que l’on puisse choisir (170).

Est mentionnée, à propos du FLN sa mystique politique (13), si tant est qu’une conviction  – même religieuse –  et une détermination relèvent forcément de la mystique. Bien sûr, le FLN fut un système autoritaire implacable, mais il eut aussi des politiques raisonnés, bien éloignés de la mystique – ce furent eux qui négocièrent en 1961-62 avec les Français contre l’avis manifeste de l’Etat-major de Boumediene qui les dénonçait publiquement comme des traîtres. Et, sous le couvert du fragile fusible qu’était Ben Bella, ce furent ces militaires qui l’exportèrent dans le sang à l’été 1962. Le livre ne voit pas que, si les accords d’Évian n’ont pas été appliqués, c’est que ceux qui les avaient conclus et étaient résolus à les appliquer avaient été chassés du pouvoir, et que, sans doute plus profondément encore, le dénouement fut plombé par les logiques d’affrontement qui avaient si longtemps prévalu et avaient plombé le destin de l’Algérie et des humains qui l’habitaient.

Il faut prendre le temps de regarder la petite vignette, en bas de la page 111 : un « rebelle », accompagné de guerriers en tenue léopard, est debout, les mains ligotées derrière le dos, et reliées à un licol qui l’attache à la ceinture du soldat qui l’a à l’œil, comme on surveille un animal en laisse. Et la comparaison avec les pages suivantes est instructive, qui montrent de vaillants blessés, magnifiquement soignés, ce mort auquel on rend les honneurs (114) : les chevaliers contre des animaux. Erreur de jugement ? Non, grosse ficelle ; l’album ne montre qu’une splendide armée, équipée des moyens les plus modernes, jeune, pleine de combattivité, une armée qui nécessairement avait gagné. Malgré elle, contre elle, la France a perdu.

-10/ Nostalgérie coloniale, identité et médiatisation

L’album de Buisson, au diapason de la guerre psychologique française entreprise en 1954-62, fait partie, pour l’actualité, de la campagne de propagande orchestrée pour exalter « l’identité nationale » : Buisson-Besson, les deux octobasses du te deum, sont en harmonie. Comme si en histoire l’identité était autre chose qu’une identification, une suite d’identifications, mouvantes, jamais fixées, révisables, et aussi multiples. La mixité est un fait dans le monde entier, en France comme ailleurs ; un orchestre ne se concevrait pas sans la pluralité des instruments, dont le violon, qui a quatre cordes, et la harpe 47. A l’époque coloniale, les enfants algériens n’ont jamais cessé ni de parler leur arabe ou/et leur berbère, ni de fréquenter l’école coranique ; mais, aussi, les rares jeunes gens chanceux qui furent immergés dans le système d’enseignement français ont aussi appris à maîtriser souvent remarquablement le français, et à réfléchir avec des maîtres français qui les ont souvent marqués. Cela ne veut pas dire qu’ils aient été français, mais cela ne veut pas dire non plus qu’ils aient été étrangers à la France. Ainsi que l’a remarqué Jacques Berque, « on ne s’est pas entrelacé pendant 130 ans sans que cela ne descende très profondément dans les âmes et dans les corps ». L’auteur de ces lignes a des amis algériens, de naissance, de nationalité, de culture et de cœur, qui sont pourtant bien plus « parisiens » que lui.

On peut être, et l’on est souvent deux choses, et plus, à la fois ; c’est entre autres le cas des frontaliers qui ont parfois des parents des deux côtés d’une frontière et qui parlent la même langue, même s’ils n’apprennent pas la même à l’école : le platt de Forbach (France) est sensiblement le même dialecte germanique que celui de Saarbrücken (Allemagne) ; le provençal gavot naguère encore parlé était sensiblement le même à Saint Véran (France) qu’à Châteaudauphin (Casteldelfino, Italie). Mais à Forbach et à Saint Véran on apprend le français à l’école, à Saarbrücken l’allemand et à Châteaudauphin l’italien… On peut très bien être d’origine libanaise, avoir passé son enfance à Rabat, être un virtuose de la polyphonie politique et devenir un grand ministre carillonneur monodique de « l’identité nationale » qui veut faire accroire au sens commun qu’appartenance et identité sont synonymes – ce qui est faux, bien entendu. Dans le maître livre qu’est L’incandescent, Michel Serres a finement montré combien composites étaient les humains, qui sont autant d’habits d’Arlequin constitués de tas de bouts de tissus divers, cousus ensemble tout au long de leurs vies.

Ceci dit, les Algériens des nouvelles générations sont bien différents de ceux de l’époque coloniale. Sur le plan de la langue, que cela plaise ou non, ils sont maintenant arabisés, ce qui ne les empêche pas d’être à l’écoute, aussi, de l’outre-Méditerranée. Eux aussi sont des produits de la mixité : un téléspectateur algérien a volontiers pour particularité de zapper en continu de France 2 à al-Jazîra ; et quelle famille algérienne n’a pas des parents dans l’hexagone ? C’est pourquoi nous sommes d’accord avec Buisson (« le désert n’est plus tout à fait ce qu’il était ») pour penser que l’émir Abd el-Kader ne voyait pas tout à fait juste quand il disait aux Français « la vague qui se soulève quand l’oiseau l’effleure de son aile, c’est l’image de votre passage ici » (266). Car, « aujourd’hui Reggane et Hassi Messaoud sont de grosses villes anarchiques. Le désert n’est plus tout à fait ce qu’il était ». Buisson ne peut s’empêcher de noter qu’est est revenue en force la fawda (anarchie, désordre) algérienne pour obscurcir ces changements : pour lui, dès lors que le FLN a gagné la partie et que les Français, qui y étaient pourtant chez eux, en sont partis, l’apocalypse de 1962 change radicalement l’Algérie, jusqu’à son nature, jusqu’à son climat : quelle Algérie les photos des militaires français reproduites publiées par Buisson présentaient-elles ? Un pays de merveille, au ciel bleu, au soleil permanent, de ces pays de rêve au temps idéal pour se promener en petite tenue. Pourtant il existe bien aussi de tous temps une Algérie de la neige, de la pluie, du froid, mais l’autre climat de cette Algérie maussade ne survient qu’au chapitre 13 (« La France perd la paix »). Certes c’est peu subtil, mais c’est à l’unisson de l’ensemble des grosses astuces de l’album : le temps a changé lorsque les Français sont partis.

Dans sa postface, quoique n’apportant rien de bien neuf par rapport à ce qui précède, l’auteur dit avoir présenté une « Algérie des images », une « autre guerre ». En fait il permet au lecteur de vérifier que la caméra fut bien une arme. L’évocation d’une « réalité enfouie » est un retour de fait sur l’esthétisme guerrier : on peut douter de la sincérité de  la nostalgie d’une « troisième voie » avortée quand on remarque que le livre donne principalement la parole en images aux guerriers français et qu’il ne mentionne pas la tentative vraie de « troisième voie » entreprise sous l’égide d’Alain Savary, qui a été sabotée par le rapt aérien militaire français du 22 octobre 1956 : en ce que la politique est, à l’instant où cela est encore possible, l’art du possible, le compromis a été submergé par la logique des armes qui a campé sur les positions obtuses de l’appareil militaire français avec l’aval du gouvernement Guy Mollet. On peut critiquer la nostalgérie pied-noir d’Alexandre Arcady, on peut critiquer l’appareil de pouvoir algérien qui se légitime  « moins dans les urnes que dans le rappel de l’étreinte coloniale », on peut critiquer la « dichotomie simpliste ». Mais il n’est pas sûr que le public français « boude » vraiment les œuvres, cinématographiques notamment, qui ont pour thème la guerre de libération algérienne, il aurait fallu le démontrer, ou alors indiquer que, si elles ne suscitent pas de grandes polémiques, c’est peut-être que nombre d’œuvres de qualité de sont imposées et que « le pays éloigné » de Racine n’est pas forcément « un continent englouti dans l’oubli » : Et quand bien même. Tout historien sait que, aussi, l’oubli est constitutif de mémoire. Et tout simplement, le corps français citoyen n’aurait-il pas majoritairement choisi sur la guerre de 1954-62 un point de vue déplaisant pour l’auteur ?

Et reste bien vivante la mémoire douloureuse des « jeunes des cités » victimes du capitalisme rentier, à la différence de leurs ainés des usines Renault ou Berliet qui, eux, ont connu le capitalisme productif. Ils peuvent d’autant plus s’affirmer « musulmans » et « algériens » qu’ils sont d’une profonde inculture sur l’islam, qu’ils ne connaissent pas l’histoire de l’Algérie, et guère l’histoire tout court. Mais qui est responsable ? A un gouvernement qui envisage de rendre facultative l’histoire en classe de terminale S, il faut aussi rappeler que le sens commun est mal venu de pleurnicher sur le fait que tels de ces jeunes aillent apprendre l’arabe avec des barbus obscurantistes quand la lumineuse et pluriculturelle République française ne trouve pas indécent que ne soient formés  par an que trois professeurs d’arabe : pour l’année 2010-2011, trois postes sont ouverts au concours à l’agrégation et 0 au CAPES…  Il est évidemment indispensable de faire tout ce qui est possible pour diffuser auprès de ces jeunes désemparés un vraie analyse historique, ce qui n’est guère promu de nos jours tant la « dichotomie » est partagée – et en un sens le pouvoir n’aurait-il pas intérêt à l’entretenir ? Que deviendrait sans cela le thème favori de la sécurité qui a largement permis de siphonner le Front national aux présidentielles de 2007, et qui continue à être un fond de commerce précieux ? Oser affirmer que les images du SCA (Service cinématographique des armées) échappent à la « dichotomie simpliste », c’est rester arrimé à ladite dichotomie et la cautionner. Le rappel de l’intérêt du général américain Petraeus – celui de l’Irak et de l’Afghanistan –, nommé par Bush, pour le livre de David Galula Contre-insurrection, théorique et pratique qu’il a préfacé est significatif de la révérence à l’œuvre de cette armée bienfaisante chantée par Buisson : 80% de politique, 20% de militaire. C’est un coup de pied de l’âne aux solutions politiques réalistes à prendre en temps voulu que l’auteur, ou ignore, ou méprise, peut-être les deux, mais cela correspond à la détermination de ne pas remettre en question la solution militaire, même à raison de 20%. Cela alors que les vraies préoccupations, implicites, du général Petraeus ne seraient-elles pas tout simplement l’art et la manière de sortir du bourbier ?

In fine, récurrence, s’il en était besoin, de mythe fondateur du livre (motif religieux et/ou chant de volupté nationaliste ?) : c’était la France : « L’Algérie n’était pas une colonie, mais la France prolongée jusqu’au Sahara » (270). Soit, mais imagine-t-on ce qu’il en aurait coûté pour en faire « la France » ? Notre collègue Daniel Lefeuvre a publié un maître livre, Chère Algérie[11], tiré de sa thèse, dans lequel il dissèque tout ce que l’Algérie coûta à la France : chère en effet, elle l’était. Peut-on imaginer ce qu’il en aurait coûté d’appliquer en temps voulu à ces « trois départements français » les lois Ferry sur l’école ? Très cher, assurément, un prix insupportable. Comparons l’incomparable : dans l’hexagone, les Hautes-Alpes, département originellement occitanophone, fut très tôt alphabétisé en français : les communautés de la vallée de Névache créèrent des écoles dès le XVIe siècle. Le séminaire jésuite d’Embrun fut fondé en 1705, entre autres pour contrer le protestantisme dans ces régions infestées de Vaudois. Dès la Révolution française, la plupart des habitants du Briançonnais savaient lire et écrire ; et des protestants fondèrent en 1821 une école normale d’instituteurs dans les Hautes Alpes, à Mens : ce fut dans l’histoire de France, la première école normale à avoir été fondée. Dès la loi Guizot (1832), puis sous la IIIe République, la production et l’exportation d’instituteurs dans le Sud-Est de la France devint une spécialité du Briançonnais ; mais instituteurs désormais publics avec la généralisation des écoles normales dans tous les départements français (loi Guizot, 1833), et surtout l’œuvre scolaire de Jules Ferry qui leur offrit davantage encore d’occasions de carrière. Et, dès 1839, le chef-lieu des Hautes Alpes, Gap, avait son école normale de filles. On n’imagine pas ce que cette œuvre scolaire coûta à la France. On s’étonne d’ailleurs que, avant l’Algérie, un historien comptable de renom n’ait pas consacré une thèse à ces chères Hautes Alpes gavées de deniers publics.

Pour revenir à la guerre, entre protagonistes affrontés, « eux » étaient si différents de « nous » que « nous » ne pouvions pour sûr « les » comprendre. Bousculant ses penchants pour l’intégration c’est ce que laisse entendre Buisson : « Une question cruciale se pose : “ Que pense, que veut la population musulmane“» (63) ? La population musulmane est évidemment impénétrable alors que, quels qu’ils soient, et quelles que puissent être par ailleurs leurs divergences, les historiens dignes de ce nom savent fort bien que le peuple algérien fut bien majoritairement à l’unisson du combat du FLN, quoi qu’on puisse penser de ce même FLN : ce fut tout bonnement, pendant le conflit, la raison de cette impénétrabilité. Pourtant, la postface de Buisson laisse entendre que l’armée française aurait pu faire, voulait faire des sauvages algériens ce que l’école a fait des sauvages gavots des Hautes Alpes, en mettant en œuvre la « discrimination positive avant la lettre » du plan de Constantine…, « avec son abandon , en pratique, lorsque le même général de Gaulle lance dans une fameuse conférence de presse le mot “autodétermination” ». Inéluctable ? Même si, pour l’auteur, « “l’inéluctabilisme” est le péché des historiens » (271), il en arrive à reconnaître in summa que « les possibles de l’Algérie étaient en nombre réduit et la “pacification-intégration” sans doute le moins probable de tous ». Dont acte. Mais alors, pourquoi s’être échiné à faire un tel livre quand il est établi que les non civilisés refusent de se faire civiliser ? Quant à ces historiens qui ont la fatuité de se croire un peu historiens, ils laissent à d’autres les téléologies idéologiques, quelles qu’elles soient.

Voyons enfin au-delà, ou en-deça, des représentations de l’idéologie. De mauvaises langues ont dit que Buisson était un spécialiste de la surtraitance des sondages élyséens, confiés notamment à son entreprise Publifact. En tout cas, avec son livre, nous ne sommes plus, ou plus seulement, dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne de 1954-62, guerre durant laquelle les images étaient produites avec un objectif politique. Avec Buisson, on n’est plus seulement dans l’effet de vitesse acquise : ce qui est extrait du congélateur, en termes de nationalisme colonial et d’esthétisme guerrier congelés, est décongelé dans la médiatisation rentière : le livre a été coédité conjointement par Albin Michel et la chaîne Histoire d’une part et  par des institutions de l’État, de la puissance publique française – il n’est pas exclu que les photographies aient été fournies à bon compte, peut-être pour rien, par l’ECPAD. Il faut que le public le sache. Ouvrage semi-privé semi-public, il s’inscrit déjà dans la privatisation publique, tout comme La guerre d’Indochine du même Patrick Buisson. En témoigne la promotion qu’en fait sur son site le secrétaire d’État à la Défense et aux Anciens combattants que son œil de faucon a su repérer et apprécier :

« Ces deux livres, récemment coédités par Albin Michel, la chaîne Histoire et le ministère de la Défense, renvoient une image à la fois terrible et humaine de ces deux conflits où les reporters de guerre ont risqué leur vie aux côtés des soldats. Au-delà du succès qu’ils ont emporté auprès des lecteurs, ces deux ouvrages abondamment illustrés symbolisent la qualité d’une association originale entre le public (la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives – DMPA, l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense – ECPAD) et le privé (chaîne Histoire et Albin Michel), en matière de mémoire et d’histoire ».

No comment. Scoop publicitaire encensé et officiellement recommandé, il est fait pour être vendu et bien vendu, même s’il n’est pas avéré qu’il soit un best-seller : à la veille de Noël 2009, à la FNAC on le dénichait non sans peine dans un coin au milieu d’une montagne de livres cadeaux beaucoup plus attrayants.  En tout cas, son esthétisme colonial-guerrier à sens unique est de nature à décourager un peu plus la réflexion en général et les historiens en particulier. Nulle part, d’ailleurs, ils ne sont convoqués dans la prose de Buisson : où sont-ils donc ? S’ils n’y sont pas, c’est qu’ils ne font rien, et  ils n’ont que ce qu’ils méritent : quand bien même tels d’entre eux prétendent s’acharner au travail, ils sont dans le lot des médiocres, indignes de publifacts, et qui ronronnent dans leurs gourbis intellectuels bien chauffés. Heureusement que, pour tourner en rond dans le politiquement correct et le médiatiquement payant[12], le public français peut disposer de sommes telles que celles de Buisson. Il ne trouvera pas sans mal un tel chef d’œuvre aussi insouciant de la dimension historique de la colonisation, produit avec une telle suffisante légèreté et aussi peu de vergogne.

Gilbert Meynier

[1] La guerre d’Algérie, préface de Michel Déon de l’Académie française, Albin Michel, DMPA (Direction de la Mémoire, du Patrimoine, et des Archives/Ministère de la Défense), ECPAD (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense), Histoire, 2009, 271 p. + DVD.

[2] Où il est écrit que l’Algérie était « un » département français alors que tous les gens normalement informés savent qu’il y en avait trois. Rappelons que sous Vichy M. Déon fut secrétaire de rédaction de L’Action française de Maurras, dont il fut l’un des admirateurs, et pas seulement pour les poèmes en provençal  (Mar e Lono…) de ce félibre aussi académique qu’était  radical son nationalisme français.

[3] Les harkis au service de la France, 1963.

[4] 1940-1945, années érotiques. 1, Vichy ou les infortunes de la vertu, Albin Michel, 2008 ; 1940-1945, années érotiques. 2, De la grande prostituée à la revanche des mâles, ibid., 2009

[5] Petit-fils de l’émir Abd el-Kader (1875-1936), capitaine (« à titre indigène ») de l’armée française, initiateur de la revendication anticoloniale politique au lendemain de la première guerre mondiale (sa principale revendication fut la représentation des Algériens au gouvernement français) ; exilé en Orient à l’été 1923.

[6] D’une famille de militaires, Octave Meynier était le fils du général François Meynier et l’oncle du géographe André Meynier. Son frère aîné de cinq ans était l’historien du Directoire Albert Meynier.

[7] La 7e wilaya: la guerre du FLN en France, 1954-1962, Seuil, Paris, 1986

[8] Suite à la mort, près de Blida en juin 1961, du colonel en charge de la wilâya 4, Si M’hamed (Ahmed Bouguerra).

[9] Il y aurait eu officiellement 314 morts européens ; et pour le premier trimestre de 1957, Paul Teitgen, secrétaire général de la préfecture d’Alger chargé de la police, a recensé 3024 disparition d’Algériens ; mais le général Massu a estimé que cela ne signifiait pas un nombre équivalent de morts, lequel, d’après lui, ne dut pas dépasser le millier, voire même se situer autour de 300.

[10] Les slogans étaient notamment : « Algérie algérienne ! », Algérie musulmane ! », « Vive le FLN ! », « Abbas au pouvoir ! ».

[11] Chère Algérie : comptes et mécomptes de la tutelle coloniale : 1930-1962, Société française d’histoire d’Outre-Mer, Paris, 1997, 397 p.

[12] Si cet article prend le temps –  et la précaution –  de tant analyser les images de ce livre et leurs légendes, c’est pour éviter aux lecteurs potentiels d’avoir à débourser pour l’acheter les 29,90 euros qu’il coûte.


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3 Commentaires sur cet article

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  • Noor
    16 octobre 2010 at 12 h 14 min - Reply

    Les « intelectuels arabes »

    Où sont-ils donc ? S’ils n’y sont pas, c’est qu’ils ne font rien, et ils n’ont que ce qu’ils méritent : quand bien même tels d’entre eux prétendent s’acharner au travail, ils sont dans le lot des médiocres, indignes de publifacts, et qui ronronnent dans leurs gourbis intellectuels bien chauffés.

    Quelle gifle sonore pour ces « zintellos » auto-proclamés qui se taisent et observent, tels des ruminants dans le pré, le train passer !

    Hormis quelques très rares d’entre eux, le courage intellectuel n’est plus de mise et la lâcheté devenue un point de vue !

    Les opprimés, les déshérités, les damnés de la terre continueront à subir, car sans défense, l’arrogance de cette impérialisme Occidental, à la fois militaire, économique et culturel, sûr de lui et dominateur.

    Remettons nous donc aux autres pour exprimer notre indignation, défendre la vérité historique et, remercions à sa juste valeur Monsieur Meynier d’être un Honnête homme, un Gentleman qui nous réconcilie quelque peu avec la nature humaine .

    Merci encore pour cette leçon infligée à « nos zintellos » qui vous liront !




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  • AS
    16 octobre 2010 at 17 h 34 min - Reply

    Buisson ardent recruté au FN par les israeliens de France qui ont l’air de vouloir saboté l’histoire des algeriens comme ils le font avec celles des palestiniens…. et des arabes en general…. mais en scrutant bien les elements du gouvernement francais et certains algeriens on comprend mieux la haine qu’ils ont des algeriens




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  • Abdel Madjid AIT SAADI
    17 octobre 2010 at 19 h 13 min - Reply

    Merci cher professeur Gilbert Meynier, pour certains rappels de notre histoire contemporaine partagée avec la France coloniale, et surtout, pour certains rappels si utiles qui concernent tout aussi bien ceux de « l’oeuvre de la France, en Algérie », quand on venait nous « civiliser », que lorsque l’on venait nous « pacifier ».
    Ainsi à travers cette revue de livre de Besson que je n’ai pas eu encore l’occasion de lire, j’ai pu le parcourir virtuellement, en vous lisant, tout en notant que de nouveau, et malgré les effets du temps, qui aurait dus être d’amener les historiens à plus de recul pour rappeler des faits historiques, certains, comme Buisson, se sont murés derrière leurs idéologies, et au lieu d’analyser sereinement une phase vitale de l’histoire coloniale française, ils se sont comportés en simples journalistes, relatant, la guerre d’Algérie, sous le seul angle du centurion « héros », mais trahi par le « politique » de Gaulle, qui l’a frustré de « sa victoire militaire ».
    Les rappels historiques, concernant le personnel politique algérien, qui a négocié les Accords d’Evian, mais qui ont été « évincés » du gouvernement algérien post-indépendance, tout comme le « père du nationalisme » que fut, sans nul doute, Messali Hadj, renvoient le lecteur algérien, à cette « indépendance confisquée », pour ne pas dire « inachevée », qui aura succédé à la présentation française de ce peuple « absent » de l’histoire, 132 années durant.
    Buisson, à sa manière, a présenté cet Algérien, comme un simple aspect du relief ou du paysage de ce pays, « nostalgérien », mais était-il le seul, quand Albert Camus, lui aussi le présentait comme simplement faisant partie du paysage, ce que fut cet arabe de « l’Etranger » !
    Pour Buisson, et les thuriféraires de la colonisation, l’Arabe, le Berbère, l’Algérien, n’ont pas de sentiments, autant donc, ne pas décompter leurs morts, contrairement à ceux de la « famille Hernandez »…
    C’est cette profusion de photos des mâles soldats français, qu’un soudain rappel de votre part, de ce que furent les Allemands occupant la France, « race supérieure », qui renvoient aux clichés de ces images que les médias, diffusent à propos des soldats « sionistes israéliens », face à des lanceurs de pierres palestiniens, qui suscitent en moi, le dégout vis-à-vis de ce genre d’album, que me semble être le livre de propagande de Buisson.
    En effet, au lieu d’humaniser aussi bien la victime, que son bourreau, et de respecter la symétrie des drames, tant chez les uns que chez les autres, ce genre de littérature exhumée, à l’occasion de la discussion sur « l’identité française », pour servir non point à faire une catharsis salutaire du drame algérien, vient au contraire, par le moyen de chiffres fantaisistes, servis en pâtée, relancer les polémiques sur des faits que le bon sens voudrait qu’au contraire, l’on taise et qu’on leur substitue plutôt, à défaut d’analyse, un mea culpa, aussi sincère que le puisse exprimer un acteur de faits que l’on voudrait tout simplement « oublier » à défaut de les regretter.
    En effet, il ne sert à rien aujourd’hui de continuer de déblatérer sur des responsabilités politiques, mais au contraire de les analyser une fois restituées dans leur contexte, et cela ne peut être qu’œuvre d’historiens et non d’idéologues partisans, ou de politiques pour qui les stéréotypes se limitent à des clichés, à la façon des camelots ou de spécialistes de la publicité, qui tentent de vous accrocher autour d’un mot choc ou d’une expression, pour vendre leur produit.
    Que l’on ait recours aux Archives de l’armée, que le ministère de la défense français, se soit allié à Albin Michel, les uns, pour « blanchir l’armée française », comme le fait l’armée US, qui tente de se blanchir d’Abu Ghrieb, ou les sionistes des massacres de Ghaza, l’autre, pour exploiter le filon juteux de la mort et des braves « léopards » que l’on encense, au nom de l’édition rentable, et du livre vendu au nostalgiques de ce « pays perdu », je trouve indécent qu’au lieu de rendre justice aujourd’hui, après près d’un demi siècle, aux victimes de part et d’autre, on continue encore à exalter le « brave tortionnaire », au lieu de le juger, à rendre hommage ceux qui ont plongé leur concitoyens ou coreligionnaires dans l’autisme qui a duré 132 années et s’est terminé, comme lorsque les américains ont fuit le Vietnam, dans un indescriptible et impitoyable débandade.

    Est-on en train de refaire la même erreur, en relançant le débat sur la nationalité et sur l’identité nationale, de l’autre côté de la Méditerranée, en occultant la dimension humaine et historique qui se sont imposées d’elles-mêmes comme données que l’on ne peut plus occulter, du fait de la simple politique coloniale, du XIXè, mais aussi du fait qu’aujourd’hui la globalisation qui enjoint la « libre circulation des biens », ne peut demeurer à contre courant de la « libre circulation des personnes », sinon à penser que la « libre circulation des mouvements de capitaux », est en sorte une nouvelle façon de « piller les pays sous-développés » et que les pays dotés de technologie veulent empêcher de l’acquérir après leur avoir fait miroiter un utopique « transfert de technologie », comparable à un mythe de Sisyphe.




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