Édition du
30 March 2017

L’histoire de la domination coloniale.

Par Aït Benali Boubekeur

L’étude du phénomène colonial montre, au jour d’aujourd’hui, que les motifs de la colonisation furent avant tout économiques. Bien que les colonisateurs aient claironné que leur mission fut essentiellement culturelle, il n’en demeure pas moins que la situation de l’  « indigène », après plus d’un siècle d’occupation, fut misérable et surtout réduit à néant. Ainsi, après une guerre de pacification effrénée, les colons, avec une morgue qui les caractérisaient, avouaient que la conquête du territoire occupé fut légitime dans la mesure où ce fut la nature qui les prédisposait, tandis que les colonisés y étaient condamnés. Mais à force de pousser l’injustice à l’extrême, le colonisateur contribua, sans le savoir, à la fin de sa domination. L’auteur du « portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur », Albert MEMMI, explique comment ce système pourrit les âmes : «  La colonisation ne pouvait que défigurer le colonisateur. Elle le plaçait devant une alternative aux issues également désastreuses : entre l’injustice quotidienne acceptée à son profit ou le sacrifice de son nécessaire et jamais consommé. Telle est la situation du colonisateur que, s’il accepte, il en pourrit, s’il refuse, il se nie. » (1)

Du coup, les contradictions, pendant la longue nuit coloniale, n’en finirent pas. En effet, l’exploitation économico-politique nécessitait l’apport de l’ « indigène ». Mais sur tous les autres plans,  le système fit tout pour l’ignorer. Ainsi, entre une métropole démocratique et un système colonial fasciste, l’évolution du statut de l’autochtone demeurait suspendue. Car l’évolution du colonialisme vers un régime démocratique impliquait de fait la disparition du colonisé, colonisateur compris. C’est la thèse que défend Albert MEMMI en soutenant que si l’on supprimait le colonisé, la colonie deviendrait un pays quelconque. Et toutes ces vicissitudes ont créé un imbroglio nécessitant énormément d’effort pour l’étudier. En effet, il y avait  la première phase consistant à la l’occupation militaire. Ensuite, le système colonial essaya d’imposer sa domination. Enfin, il y avait une période où il atteignit, en termes de puissance, son apogée. Et c’est à ce moment-là qu’il connut une multitude de contradiction le conduisant vers une phase d’évanescence. En Algérie, cette dernière phase fut close en 1962.

I)                   Les raisons de la conquête

La crise politique interne en 1830, en France, était telle que le pays se dirigea vers un affrontement sanglant entre partisans et antagonistes du roi Charles X. Le ministre de la guerre de l’époque, le comte Clermont de Tonnerre, estima, selon Charles Robert Ageron, qu’une intervention militaire réussie contre la Régence d’Alger aurait fait une utile diversion à la fermentation politique de l’intérieur. Afin de ne pas paraître comme des agresseurs, les concepteurs du projet de conquête assignèrent à cette mission une dimension culturelle qu’elle n’en avait pas. Mais pour l’auteur des « Mythes fondateurs de l’Algérie française », Jean François Guillaume, les premiers colons ne furent pas plus civilisés que les autochtones, a-t-il écrit. Il étaye son argumentation en soulignant : « Il ne faut pas croire qu’il y avait une grande distance au point de vue de la civilisation entre les paysans et les ouvriers français,  qui ont formé la presque totalité des colons officiels à l’époque de la conquête, et les paysans arabes. » (2)

Toutefois, sur le plan militaire, eu égard à la volonté des autochtone de s’y opposer à la prise de leur terre, la victoire fut à la Pyrrhus. Bien que le pays soit pacifié, quatre décennies plus tard, la répression fut de mise, car l’exploitation des « indigènes » exigeait que soit maintenue cette violence indescriptible. Et la force ayant assuré ce climat de violence fut l’armée des Bugeaud, St Arnaud et Lamoricière, etc. Celle-ci avait pour but de déstructurer l’organisation sur laquelle s’appuyaient les autochtones.  La répression de 1871 en Kabylie fut l’exemple corroborant cette stratégie machiavélique. Et cette règle fut systématiquement mise en œuvre pour toutes les révoltes qui vinrent après elle. Selon Albert MEMMI, le but inavoué de cette répression consistait à maintenir l’  « indigène » au niveau de la bête. Il poursuit : « On ne leur donne aucun droit, pas même celui de vivre, et les conditions empirent chaque jour. » (3) Car une minorité de colons, véritables prédateurs, firent tout pour rendre la situation invivable aux « indigènes ». La majorité des colons vit bien entendu dans des conditions humbles. Et ils furent, eux aussi, victimes des abus des maîtres de la colonisation. Ainsi, d’après l’auteur du « portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur », cette majorité fut exploitée économiquement, politiquement utilisée, en vue de défendre des intérêts qui ne coïncidaient pas avec les leurs. Mais le hic c’est qu’au moindre problème avec les autochtones, ils se rangèrent du coté des grands colons.

II)                 Les fondements de la colonisation

L’exploitation des « indigènes » a été tout le temps justifiée par des discours. Or on le sait désormais qu’en dehors de l’asservissement des autochtones, il n’y eut aucune autre voie explorée par les impérialistes coloniaux. Mais comment cette minorité avait-elle fondé le système d’usurpation  consistant à exploiter  sans vergogne les « indigènes », s’interroge Albert MEMMI, qualifiant celle-là de minorité d’élite d’usurpateurs conscients de leur médiocrité. L’auteur apporte une réponse laconique résumant  l’état d’âme des colonialistes : « Abaisser le colonisé pour se grandir. » (4)

Par ailleurs, bien qu’il y ait des disparités de niveau de vie des colons, il n’en reste pas moins qu’il y eut un principe sur lequel tout monde s’accordait : la solidarité du semblable avec le semblable. Mais pourquoi le petit colon se retrouva-t-il dans l’obligation de soutenir et de cautionner un système qui l’écrasait lui aussi ? La réponse, à mon humble avis, ne souffre d’aucune équivoque : le colon ne voulut jamais la fin de la colonisation, fut-elle injuste. Car la colonisation fut conçue et perçue comme étant une relation de peuple à peuple. Du coup, le plus gentil des colons continua à soutenir indéfectiblement les grands seigneurs de la colonisation. En effet, le modeste colon pouvait compter sur ses compatriotes pour l’obtention d’un poste correspondant à ses compétences quand cette perspective était illusoire pour un « indigène ». Cette motivation est résumée par Albert Memmi en écrivant : « A tout hasard il [le colon] justifie tout, les gens en place et le système. Faisant mine obstinément de n’avoir rien vu de la misère et de l’injustice qui lui crèvent les yeux ; attentif seulement à se faire une place, à obtenir sa part. » (5)

Cependant, cette situation a été créée par la concomitance de plusieurs facteurs. Le plus apparent fut incontestablement le racisme. Ce phénomène fut bien sûr généralisé. Et il constitua un pilier dans la relation colonisateur-colonisé. Dans l’analyse du comportement du colonisateur à l’égard du colonisé, Albert Memmi dégage trois éléments définissant cette relation : «

1) Découvrir et mettre en évidence des différences entre colonisateur et colonisé,

2) Valoriser ces différences, au profit du colonisateur et au détriment du colonisé,

3)      Porte ces différences à l’absolu en affirmant qu’elles sont définitives et en agissant pour qu’elles le deviennent. » (6)

III)              Les contradictions du système colonial

L’une des contradictions les plus répandues fut l’attitude de l’homme de gauche par rapport au système colonial. Bien qu’il ait été plus sensible, par rapport à l’homme de droite, à la souffrance de l’« indigène », il n’en reste pas moins qu’il n’osa pas défendre ces positions auxquelles il adhérait en métropole. Albert MEMMI argue dans son livre déjà cité le comportement d’un colonisateur de gauche en colonie : « Je suis plus à l’aise avec des Européens colonialistes, m’a avoué un colonisateur de gauche au-delà de tout soupçon, qu’avec n’importe lequel des colonisés. » (7)

Cependant, se trouvant dans une situation ambivalente, le colonisateur de « bonne volonté »s’il y eut vraiment parmi les colonialistes, qui dénonça les conditions de vie des « indigènes », serait combattu par les siens. D’ailleurs, le colonialiste ne fut-il pas le colonisateur qui s’acceptait en tant que tel, explique Albert MEMMI. Ensuite, il s’évertua ou s’ingénia à légitimer sa situation en tentant des explications hasardeuses. Selon Albert MEMMI, la situation coloniale « impose à tout colonisateur des données économiques, politiques et affectives, contre lesquelles il peut s’insurger, sans réussir jamais à quitter, car elles forment l’essence même du fait colonial. » (8) Cette situation créa, chez les colonialistes, des réactions violentes. Dans la longue Période d’occupation, le colonialiste fut plus radical que le métropolitain du même bord politique.  Dans ces conditions, les autochtones, qui auraient voulu s’intégrer, trouvèrent toute sorte d’entraves pour qu’ils ne soient pas leurs égaux. Bien entendu, il  ne s’agissait pas de caïds et autres bachaghas qui ont vendu leurs âmes.

IV)              Le déclin du système colonial

Tout système qui atteint son faîte de puissance devrait connaître, tôt ou tard, une phase d’évanescence. Ce fut en partie l’histoire de la colonisation. En effet, après avoir connu une phase ascendante vers la fin du XIXème et début du XXème siècle, la colonisation entama une phase descendante. Cette dernière coïncida avec la période correspondant à l’éveil des colonisés. En fait, devant la persistance de la répression, il ne restait au colonisé que le recours à la violence pour se libérer. C’est la thèse que soutient  Albert MEMMI lorsqu’il écrit : « la révolte est la seule issue à la situation coloniale qui ne soit pas un trompe-l’œil, et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis. » (9)

Cependant, bien que le rapport de force ait été inégal, le combat libérateur galvanisa les nationalistes. Ils furent prêts à payer un lourd tribut pour y parvenir à cette indépendance tant rêvée. Ceci exigea évidemment d’énormes sacrifices. Et en agissant ainsi, le colonisé combattit pour recouvrir sa liberté, et par ricochet, quitter cette situation de mouise sempiternelle que lui infligeait le système colonial. Ce rapport est décrit de la façon la plus nette par Albert MEMMI : « Il [le système colonial] détruit et recrée les deux partenaires de la colonisation en colonisateur et colonisé : l’un est défiguré en oppresseur, en être partiel, incivique, tricheur, préoccupé uniquement de ses privilèges, de leur défense à tout prix ; l’autre en opprimé, brisé dans son développement, composant avec son écrasement. » (10)

Par ailleurs, lors d’une révolte, et il y en avait plusieurs, l’engagement fut toujours chèrement payé par les autochtones. L’auteur du portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur estime, pour sa part, que pour un colon tué, des centaines d’  « indigènes » seraient assassinés. Cette situation fut récurrente tant que la soumission des autochtones ne fut pas totale. Et pourtant, la domination fut illégitime dés le début de la colonisation. Car, de par sa place d’étranger, le colon réussit, en un temps record, à se faire une place de choix  voire prendre celle de l’authentique habitant en accaparant tous ces biens. Toute l’efficacité, tout le dynamisme, écrit A. Memmi, semblent accaparés par les institutions du colonisateur. Il poursuit : « Le colonisé a-t-il besoin d’aide? C’est à elles qu’il s’adresse. Est-il en faute ? C’est d’elles qu’il reçoit la sanction. » (11) Mais jusqu’à quel point ce système inique pouvait-il encore sévir. En tout cas, dans les années cinquante, les « indigènes » furent amplement conscients pour ne pas tolérer de telles injustices. Et ils furent prêts à défendre leur liberté au grand péril de leur vie. En ne voulant pas comprendre cela, la colonisation fut contrainte à la disparition ou l’extermination des autochtones jusqu’au dernier.

En guise de conclusion, il va de soi que tout système de domination ne peut pas survivre éternellement. La colonisation a privilégié dés son avènement le recours systématique à la violence.  Cette dernière a survécu pendant des décennies. Toutefois, bien que le colonisé se soit plié à la loi du plus fort, cette faiblesse ne fut qu’une manœuvre visant à éviter une éventuelle extermination. Mais, dans les années cinquante, des pays furent unanimes à critiquer les méthodes employées en colonie. Dés lors, cette  exploitation politico-économique du colonisé n’avait pas un grand avenir. Du coup, le système colonial n’avait d’autre alternative que de laisser les autochtones reprendre leur liberté.

Par Ait Benali Boubekeur.

Notes de renvoi :

1)      Albert MEMMI, « Portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur », page 157

2)      Quotidien d’Oran du 4 août 2008

3)      Albert MEMMI, id, page 26

4)      Id, page 24

5)      Id, page68

6)      Id, page 90

7)      Id, page 62

8)      Id, page 72

9)      Id, page 143

10)  Id, page 108

11)  Id, page 102


Nombre de lectures : 1628
UN COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

*

*

  • hani
    28 octobre 2010 at 20 h 52 min - Reply

    Réponse à Mr Hani : L’interview de notre Ami Lounis Aggoun a déjà été publiée à la une sur notre site. Nous attendons la 2e partie.
    La Rédaction LQA




    0
  • Congrès du Changement Démocratique