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21 July 2017

Il y a de nombreuses façons de célébrer Fanon

24 novembre 2010 publié dans: PENSEE ET LUTTES, PENSEE POLITIQUE

Par Ghazi Hidouci

I Rappel du contexte d’aliénation de la période coloniale :

(analyse suivant pas à pas la pensée de Fanon dont les citations sont en italique)

1. Définition : la colonisation est définie

comme un système dont les bases doctrinales s’opposaient quotidiennement à une perspective humaine authentique. C’est toujours un phénomène violent, un programme désorganisation des sociétés, de désordre absolu. La rationalisation de l’entreprise par le déterminisme historique et l’apport de civilisation et de valeur ne change rien. Le colonisé doit demeurer structurellement sous-homme, sinon la logique ne fonctionne pas. Comme elle ne fonctionnera pas, l’application de la violence extrême à un sous-homme n’est pas «  extraordinaire » ; Il n’y a pas d’aliénation du colonisateur ; il gère des bêtes.

Ce dernier commence à avoir des problèmes quand sa conscience lui impose de voir qu’il a affaire à des hommes. Ce qu’il a trouvé de mieux, comme solution, c’est le dépassement de la condition de colonisé par le passage par la condition de prolétaire dans le système (ce qui est en soi contradictoire puisque le système colonial refuse de classer le colonisé en tant que tel) et la lutte des classes ( ce qui sera admis plus facilement).

Fanon considérait que ces positions sont en réalité «  tissée de mensonges, de lâchetés, du mépris de l’homme ». (indigence du cœur, stérilité de l’esprit). «  le pari de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi-quotidien de l’homme étaient érigés en principes législatifs, était absurde. La structure sociale existant en Algérie s’opposait à toute tentative de remettre l’individu à sa place. Aucune morale professionnelle, aucune solidarité de classe, aucun désir de laver le linge en famille ne prévaut ici. Nulle mystification ne trouve grâce devant l’exigence d’une nouvelle pensée ».

2. « L’aliénation fondamentale vient en effet de ce que le

colonisé se vivait « non homme », ce à quoi s’opposait sa conscience. Elle lui dictait la nécessité d’un refus dans le principe avec cet état. Il prenait conscience de l’exigence d’un choix de principes et de règles de vie et d’une action politique qui doit, « de toutes ses forces, lui permettre d’accéder à la condition humaine ».

Le colonisé ne connaît que théoriquement ou à travers une rhétorique révolutionnaire ficelée la culture d’émancipation. Il n’en a pas la pratique. Tant que l’émancipation (le droit d’accéder à la condition humaine effective) n’est pas réalisé, tant que les principes et valeurs universelles qu’elle implique ne sont pas appropriés, tant que la contrainte externe à sa libération s’exerce, le colonisé est à la recherche de la personnalité qui manifeste cet état inaccessible d’être digne et développe des comportements incohérents.

Ces comportements reflètent « les contradictions entre l’état biologique d’être humain et les violences inhumaines qu’il subit, aboutissant à une dépersonnalisation absolue. » (agression culturelle, intimidation, humiliation permanentes, brutalités policières et terreur à grande échelle ; précarité sociale sans protections : pas de droits établis, interdictions travail, habitat, scolarité,…)

Deux types de manifestations de l’aliénation :
- une partie de la population se résigne au désespoir et la misère morale : elle est « esclave de l’esclavage »
- une partie « se détruit en essayant de surmonter la détresse en s’adonnant au kif et au vin, à la sorcellerie. La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. »

3. et un traitement

- mais en même temps, une partie prend conscience qu’il faut agir et s’organiser politiquement pour préserver la conscience d’une vie digne d’être humain. La prise de position de principe puis l’action, multiforme, dictée par la possibilité, nourrissent l’espoir et permettent la formation morale et militante et la résistance. L’ « exigence fondamentale de dignité », l’émancipation, sont recherchées à un n’importe quel prix pour le colonisé.

II Comment en sortir ?

1. L’organisation :

La pratique longue et pénible, toujours décevante, du dialogue et de la fausse négociation dans le cadre du système colonial, aboutissent après un long cheminement, à définir des principes d’action et inscrire l’organisation hors du champ politique délimité par le système politique colonial et sa structuration sociale, en vue d’accroître les chances du projet.

2. Le projet : » Faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf« ,

Tout reposait en définitive sur l’éducation de masse, la préparation à la violence et la fusion militant/population aliénée pour porter au plus haut niveau de conscience politique l’avant-garde en lutte .

Pas de négociation possible sans changer le rapport de forces ; l’action politique intègre la contre-violence et se développe hors du champ des règles fixées par le colonisateur pour avoir des chances d’aboutir à la négociation. Elle est déterminée et exige discipline de combat, sanctions dures et détermination.

III En est-on sorti ? La décolonisation :

1. dans les pays ex colonisés

» Faire peau neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf » emprunte plus au discours révolutionnaire véhiculé par des appareils souvent éloignés des situations révolutionnaires effectives, sinon hostiles à ses dernières ou les manipulant, qu’à la conscience des colonisés, en situation. Cette conscience qui porte le projet est en réalité celle d’un « homme » et d’une « femme » anciens, même s’ils sont simultanément à la recherche d’une « pensée neuve » pour une action inédite. Cette thèse s’est avérée à la pratique contraire à l’émancipation et au sens de la dignité.

Les avant-gardes post-indépendance n’ont ainsi pas cherché à fonder à partir des sociétés les formes appropriées d’émancipation et de construction des Etats. Elles ont fondamentalement, consciemment ou non, hâtivement repris à leur compte, pour aller vite en besogne, la violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes d’appartenance, l’appropriation des valeurs universelles. La structure sociale post-indépendance déduite de ces modes de structuration des Etats issus de la décolonisation a échoué à mettre en place des institutions traversées par le souci de l’égalité de la dignité et de la justice. Les régimes héritiers de la colonisation ont acculé le décolonisé à de nouvelles situations de désespoir et de nouvelles solutions de violence qui s’expriment massivement un peu partout depuis les années 80..

2. Dans les pays ex-coloniaux, la culture coloniale fait-elle partie du passé ? L’Etat de l’ex-colonisateur, qui a attiré d’importantes migrations du fait de l’échec social de la décolonisation n’a jamais cessé d’être loin, et surtout aujourd’hui, de ce qu’il était lors des manifestations d’octobre 61 : l’ancien colonisé et sa descendance sont désignés en permanence comme l’ennemi de l’intérieur préféré. La classe politique qui a accompagné alors dans le consensus la guerre est bien proche de nouveau du consensus pour traiter les problèmes des « populations à problèmes » cette fois françaises, mais d’origine étrangère de deuxième et troisième génération.

La situation dans laquelle nous sommes ici et là-bas est le produit du système économique et politique de domination qui a fait la colonisation, avec laquelle il renoue aujourd’hui qu’il est en crise. C’est d’abord une crise du rapport de la France à son présent plus qu’à son passé.

Pour en sortir, il faut reconnaître au préalable que la référence au caractère égalitaire ou émancipateur de la « République » est un mythe et plus gravement une hypocrisie. Il n’y a pas de dialogue positif avec les hypocrites : nous sommes toujours en face de la prétendue préférence nationale qui cache la préférence aux nantis et agresse l’aspiration à l’égalité des droits de l’autre et la réprime. Nous devons répondre à partir des réalités présentes et du futur que nous voulons, en interrogeant de nouveau le national. Notre lecture du passé dépend de notre capacité politique à comprendre et nous battre dans les luttes populaires où se trouvent les ex-colonisés, mais pas tous seuls, parmi le peuple diversement opprimé. « Il faut briser les systèmes de référence particularistes et partir de principes de vie réellement universels ». Il faut pour cela, ici et là-bas, sortir de l’organisation réfléchie à l’intérieur des théories dominantes de l’Etat. «  C’est la condition du véritable retour à l’universalité perdue »..

Il y a de nombreuses façons de célébrer Fanon.


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5 Commentaires sur cet article

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  • M. L
    2 décembre 2010 at 12 h 22 min - Reply

    Bonjour M. Hidouci,
    Merci pour ce formidable rappel en ce moment de crise où, faut-il le dire, Fanon ne peut être vraisemblablement qu’un précieux repère. Je l’ai en fait de toujours considéré comme éclaireur et référence incontournable aussi bien au plan militant qu’académique en raison de ses visions trés rigoureuse de l’épistémologie des sciences humaines et sociales (Implicitement, il a proposé dans l’ensemble de son œuvre une révision, du coté des intellectuels issue des pays colonisés et ex-colonisés, de l’aspect pédagogique des sciences humaines et sociales). En ces moments de crise en effet, où les universitaires algériens sont devenus-je m’excuse pour le termes mais c’est une réalité- de vulgaires fonctionnaires se contentant de réchauffer ce qui est cuit dans les labos américains et français ou anglais et structurant ainsi, sans le moins du monde se rendre compte de la gravité de ce qu’ils font, les cervelles des étudiant algériens selon les règles d’une véritable « épistémologie de l’oppression », je crois qu’il est impératif que tout un chacun d’entre eux revisite cet immense penseur qu’était et qu’est toujours Frantz Fanon.
    Fraternellement
    Mahieddine Lachref




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  • Zineb Azouz
    2 décembre 2010 at 14 h 48 min - Reply

    Cher Mahieddine Lachref,

    Vous n’avez pas à vous excuser pour la description que vous faites de nos universitaires, elle est pertinente et juste.

    Le pire c’est qu’en effet de l’école à l’université, c’est la culture de la vassalité et de l’aliénation qui est enseignée pour que de l’instituteur au médecin, tout le monde soit lobotomisé et reste inconscient de son statut d’indigène moderne.

    C’est comment rendre un peuple impuissant, inefficace et passif qui fait la priorité des enseignements.

    En mathématiques cela fait des années que les démonstrations ont été supprimées des programmes et que la philosophie n’est presque plus enseignée, ce n’est pas le fait du hasard que de décapiter l’enseignement du « pourquoi du comment ».

    Merci encore monsieur Mahieddine Lachref.

    Zineb Azouz




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  • AMOKRANE NOURDINE
    2 décembre 2010 at 15 h 21 min - Reply

    Le texte est limpide; je l’avais tout de suite apprécié. Depuis toujours , du moins depuis 500 ans l’hégémonie de L’occident (Europe et Amériques) et j’ai si peur comme l’avait affirmé dans une interview à un journal, un écrivain célèbre algérien que notre colonisation durera toute la vie , l’éternité. Les raisons de la drogue de toutes les défaillances sont là soulignées. On en redemande de ce genre de textes pour notre ÉVEIL




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  • khaled
    3 décembre 2010 at 15 h 03 min - Reply

    L’essence de la pensée de Fanon, nul mieux que Jean-Paul Sartre ne l’a exprimée. Dans sa fameuse préface de 1961 au livre de Frantz Fanon Les Damnés de la terre, il écrivait que la violence du colonisé « n’est pas une absurde tempête ni la résurrection d’instincts sauvages, ni même un effet du ressentiment : c’est l’homme lui-même se recomposant. (…) Le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes ». Et le philosophe d’ajouter que ce « fils de la violence » puise « en elle à chaque instant son humanité : nous étions hommes à ses dépens, il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité ».

    Pour moi Fanon, Shariati et le Che restent des icônes de la pensée révolutionnaire face aux hégémonies des seigneurs de la guerre et du capital.




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  • AMOKRANE NOURDINE
    3 décembre 2010 at 16 h 55 min - Reply

    Si quelqu’un a ce livre ou peut me dire où le trouver en Algerie je le lirai l’acheterai volontiers MERCI
    Algérie, la libération inachevée

    Dans les coulisses du pouvoir, de 1965 à 1991

    Suzanne BUKIET, Pierre Yves GUIHENEUF

    08 / 1995

    Le livre de Ghazi Hidouci nous guide dans les coulisses et les arrière-cours du pouvoir en Algérie depuis l’indépendance. Une analyse menée de l’intérieur même de l’administration par un économiste longtemps fonctionnaire au Plan, puis ministre de l’économie entre 1989 et 1991. Pas à pas, minutieusement, obstinément, en ne s’appuyant que sur des faits et des situations concrètes, il démonteet décortique un système de gouvernement qui, s’il a été poussé jusqu’à la caricature en Algérie, peut se retrouver en bien d’autres endroits du globe.

    La démarche de l’auteur consiste à démasquer sans cesse, derrière les apparences et les discours, des réalités d’autant moins reluisantes que ces discours sont plus pompeux, que, dit-il, « la plume est lourde et l’expression puérile ». On avance dans cette lecture un peu comme dans un roman policier où, derrière tous les faux-semblants et les rideaux de fumée, il faut constamment revenir aux faits pour tenter de comprendre le dénouement. Et c’est fascinant, car, au fil des pages on a l’impression de commencer à entrevoir l’enclenchement des erreurs politiques, économiques, sociales, culturelles qui, peu à peu, inéluctablement, a conduit à l’effroyable situation présente. En matière éducative par exemple, l’opposition entre une arabisation précipitée, supposée ouvrir les portes des emplois dans l’administration, et une scolarisation bilingue conduisant, en principe, à des débouchés plus diversifiés, n’aboutit, de part et d’autre, qu’à des frustrations génératrices de conflit et d’affrontements. En ce qui concerne l’agriculture, le technocratisme régnant dans les années soixante-dix interdira aux responsables du développement rural de se pencher sur les motivations des paysans ou sur la compréhension de leurs pratiques. Accrochés à un développement « par le haut « , ils se heurteront à des résistances qu’ils s’évertueront à expliquer par l’insuffisance de leurs moyens budgétaires. Là comme dans l’industrie et les autres secteurs, l’abondance des ressources provenant des réserves pétrolières habitue le régime à dépenser sans compter et à gérer sans rigueur. Le réveil sera douloureux…Lorsque, en 1986, la chute du prix du pétrole oblige l’Algérie à engager des réformes, l’appareil politique fait obstacle à tout changement structurel. L’opposition politique se renforce, le Front islamique du salut (FIS)monte en puissance, maladroitement manipulé par le pouvoir. De dérives en dérapages, les années quatre-vingt-dix voient se créer progressivement une situation inextricable.

    Luttes de pouvoir, incurie de certains dirigeants, complaisance des firmes et des experts étrangers qui profitent de la situation : ce regard porté de l’intérieur sur les rouages d’une machine étatique nous porte à réfléchir sur toutes les dérives possibles d’un pouvoir sans contrôle, uniquement soucieux d’intérêts personnels et claniques s’exerçant sur une population dépossédée de sa culture, tant traditionnelle que moderne.

    Aujourd’hui, nous dit Ghazi Hidouci, les apprentis-sorciers sont discrédités et la société algérienne cherche une issue à la violence, ce qui passe inévitablement par l’ouverture du champ politique. Elle se poursuivra par le débat social et le véritable travail de construction du pays.
    Palavras-chave

    Estado e sociedade civil, administração pública, violência política, violência do Estado, papel do Estado, planificação, nacionalização, decolonização, poder, ditadura, deferenciação social , Argélia
    Fonte

    Livro

    HIDOUCI, Ghazi, Algérie, la libération inachevée, La Découverte, 1995 (France)

    GEYSER (Groupe d’Etudes et de Services pour l’Economie des Ressources) – Rue Grande, 04870 Saint Michel l’Observatoire, FRANCE – Franca – http://www.geyser.asso.fr – geyser (@) geyser.asso.fr




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