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21 July 2017

Emeutes en Tunisie : la petite carotte et le gros bâton du gouvernement

Yassin Temlali, Maghreb Emergent, 27 décembre 2010

La Tunisie des bonnes notes et des excellents classements des institutions internationales est secouée par une vague de contestation sociale venant de l’arrière-pays. Loin de la « Tunisie utile », les jeunes chômeurs, souvent diplômés, se rappellent au bon souvenir du gouvernement qui agite la carotte et le bâton contre ceux qu’il accuse de « ternir » l’image du pays.

Pour le neuvième jour consécutif, les affrontements se sont poursuivis samedi entre la population et les forces de sécurité tunisiennes dans le gouvernorat de Sidi Bouzid (Centre-ouest de la Tunisie), rapportent plusieurs sources, dont El Djazira. Citant des syndicalistes tunisiens, la chaîne panarabe a précisé que des affrontements avaient été enregistrés à d’El Riqab et El Meknassi après avoir embrasé ces derniers jours le chef-lieu du gouvernorat et des petites localités proches comme Menzel Bouziane et El Mezzouna.

Les heurts entre les manifestants, d’un côté, et la police anti-émeute et la garde nationale (gendarmerie), de l’autre, ne se sont pas arrêtés depuis le 17 décembre, lorsqu’un jeune vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, a tenté de s’immoler par le feu devant le siège du gouvernorat pour protester contre la saisie de sa marchandise. Le 24 décembre, à Menzel Bouziane, ils ont fait un mort, un jeune de 18 ans, Mohamed Ammari, tué par balle, ainsi que plusieurs blessés. Les manifestants s’en prennent aux symboles de l’autorité publique, comme les sièges des communes et les commissariats de police, sans épargner les représentations du parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD).

Loin de la « Tunisie utile »

L’acte de désespoir de Mohamed Bouazizi a attisé la colère populaire, notamment celle des jeunes chômeurs – dont beaucoup sont des diplômés de l’université – dans cette région agraire de l’intérieur. Il a ramené à la surface les problèmes de développement dans l’arrière-pays tunisien qui ne fait pas partie de ce que l’opposition appelle la « Tunisie utile », ouverte au tourisme et à l’investissement national et étranger. A l’opinion internationale qui, souvent se représente la Tunisie, comme une paisible carte postale, il a rappelé des émeutes similaires qu’avaient connues, début 2008, le bassin minier de Gafsa (Ouest) et qui avaient été durement réprimées.

Soutien des syndicalistes

Un rassemblement de soutien à la population de Sidi Bouzid a été organisé hier samedi à Tunis par des forces syndicales et politiques devant le siège de l’Union générale des travailleurs de Tunisie (UGTT). Il a été dispersé par la police. Des sit-in de soutien s’étaient tenus la veille à Paris et à Londres, initiés par les mouvements de l’opposition actifs dans l’émigration.

Avec une direction sensible aux pressions gouvernementales mais aussi à celles de sa base radicalisée, l’UGTT a appuyé de façon mesurée les revendications des populations de Sidi Bouzid, portant principalement sur l’amélioration de l’accès à l’emploi. Dans une déclaration de son bureau exécutif rendue publique il y a quelques jours, elle a appelé à régler la question du chômage « suivant une démarche équitable et juste », et ce, afin de se prémunir contre « le sentiment d’injustice pouvant donner lieu à des réactions spontanées et à des tragédies sociales ». Employant un langage tempéré sinon euphémique, elle a mis en garde contre « les solutions sécuritaires ».

« Des tentatives de ternir l’image du pays »

Par la voix de Mohamed El Nouri El Jouini, ministre du Développement et de la Coopération internationale cité par El Djazira, le gouvernement tunisien a reconnu la « légitimité » des revendications des manifestants mais a dénoncé ce qu’il a appelé leur « exploitation » par l’opposition.

Pour tenter de calmer la contestation, les autorités ont annoncé le 23 décembre le déblocage de 15 millions de dinars (7,8 millions d’euros) destinés à financer un premier lot de 3 projets de développement à Sidi Bouzid. Elles ont également précisé qu’un avis favorable avait été accordé à 306 microprojets proposés au financement public par de jeunes chômeurs. Il n’est pas inutile de noter que depuis quelques jours, les « projets de développement dans les régions de l’intérieur » font constamment la Une du site Internet de l’agence Tunisie Afrique Presse (TAP, gouvernementale).

Le parti au pouvoir, le RCD, tente de mobiliser ses troupes contre ces protestations populaires qui menacent de s’étendre après le retour des élèves des vacances d’hiver. Son secrétaire général Mohamed Ghariani a ainsi tenu le 24 décembre un meeting à Sid Bouzid au cours duquel il a dénoncé les « tentatives de ternir l’image de la Tunisie ». Il ne s’est pas privé de mettre l’accent sur « la mutation qualitative dans tous les domaines » qu’a connu, selon lui, Sidi Bouzid « à l’instar des différents gouvernorats du pays, notamment les gouvernorats de l’intérieur ».


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2 Commentaires sur cet article

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  • Rédaction LQA
    27 décembre 2010 at 21 h 50 min - Reply

    EN MARGE DU PARADIS

    par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 27 décembre 2010

    La Tunisie est un paradis pour ceux qui la gouvernent. C’est sans doute pour cela que le discours de ses officiels face aux émeutes consécutives à une hogra qui a libéré des colères contenues chez de jeunes chômeurs paraît fortement décalé. Ainsi un ministre peut reconnaître du bout des lèvres que les revendications exprimées par les manifestants sont légitimes mais il s’empresse de dénoncer leur exploitation par les opposants. On a là une magnifique synthèse d’un état d’esprit. Les faits qui ont pris un tour dramatique – un manifestant à la fleur de l’âge, 18 ans, a été tué vendredi à Menzel Bouzayana, distante de 60 km de Sidi Bouzid, l’épicentre de l’actuelle contestation – semblent secondaires.

    Le seul souci du gouvernement tunisien, c’est ce que pense ou dit l’opposition tunisienne. Le parti au pouvoir, le RCD, surenchérit en dénonçant des «tentatives de ternir l’image de la Tunisie». En somme, ces Tunisiens qui contestent et demandent à être écoutés sont coupables de ne pas se rendre compte qu’ils sont dans un paradis… Dans la Tunisie du libéralisme économique et de la performance, on n’hésite pas à tenir des discours anachroniques dignes des partis uniques staliniens. Ceux qui gèrent le «paradis» et en vivent sont incapables de concevoir que des Tunisiens se sentent parfois presque en enfer. Ils ne sont pas outillés pour cela. Le système tunisien – que certains en Algérie apprécient et prennent pour un modèle souhaité – est trop fermé et trop ouvertement fondé sur le principe du contrôle policier. Rien ne doit bouger ! Et quand les choses bougent et que des Tunisiens perdus dans le paradis qui leur est imposé contestent ou protestent, ils cherchent immédiatement des fauteurs de troubles présumés, les éternels «mouchaouichine» que l’on sort à chaque fois.

    Bien entendu, les ministres en Tunisie sont intelligents. Ils peuvent «intellectuellement» comprendre que le paradis n’existe pas sur terre et que la Tunisie n’est pas peuplée par des anges ou des démons… mais ils sont pris dans un système où ils doivent reproduire un discours typé. Ce n’est pas une découverte, les systèmes très policiers fabriquent de la déshumanisation. La lecture policière submerge tout. Il n’existe pas de conflits sociaux, il n’y a que des complots ourdis. Les aspirations à exprimer un point de vue différent ne sont que des pulsions de quelques individus pervers, etc.

    Bien entendu, les institutions financières internationales qui multiplient les louanges sur les performances de l’économie tunisiennes ne font pas dans la pure propagande pour le RCD au pouvoir. Elles ne font qu’évaluer le pays à partir du point de vue qui les intéresse: la possibilité pour les entreprises étrangères, occidentales surtout, d’y faire de bonnes affaires. Ces institutions ne s’intéressent pas au revers de la médaille, à l’autre Tunisie qui n’apparaît pas dans les dépliants destinés aux touristes ou hommes d’affaires. Cette autre Tunisie existe pourtant. Et il lui arrive, face à un système structurellement autiste, de s’ébrouer. De manifester sa présence et d’exprimer son refus d’être à la marge du «paradis». Comment ne pas éprouver de la sympathie pour ces humains qui contestent ce paradis glacé ?




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  • Si Salah
    28 décembre 2010 at 15 h 12 min - Reply

    C’est Chirac qui disait qu’il ne fallait pas trop embeter Benali à propos des droits de l’homme car « le premier des droits de l’homme est celui de manger à sa faim »…

    Mais maintenant que des diplomés universtaires s’immolent car ils ne peuvent pas manger à leur faim?….

    Si Salah




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