Édition du
30 March 2017

Algérie : les raisons d’un soulèvement

Le Monde Diplomatique

jeudi 13 janvier 2011

En 2010, l’Algérie a connu entre 9 000 à 10 000 émeutes. Et l’année 2011 a commencé par une semaine de violentes manifestations d’ampleur nationale : des jeunes en colère ont pris pour cibles les édifices publics et les commerces privés des « protégés de l’Etat », comme les présente Kamel (1), un jeune de Bab el-Oued. Le 5 janvier, c’est justement de ce quartier de la banlieue d’Alger qu’est partie la révolte, à la suite, toujours d’après notre interlocuteur, de l’agression d’un marchand ambulant dont l’étalage a été renversé par des policiers en civil. Les jeunes de Bab el-Oued ont refusé cette énième provocation, eux qui ont cru vainement que leur sort allait s’améliorer quand les autorités locales leur avaient promis l’octroi d’emplacements légaux sur le marché de la ville. La répression a fait quatre morts et des centaines de blessés.

Loi financière catastrophique

La rapide propagation de ces manifestations à tout le pays a été interprétée comme la conséquence de la flambée des prix de l’huile et du sucre (2). En réalité, le coût de ces deux produits de première nécessité n’est pas le seul à avoir connu une hausse vertigineuse (plus de 20 % entre le 31 décembre 2010 et le 1er janvier 2011). Depuis le vote parlementaire de la Loi de finance complémentaire (LFC), le 21 juillet 2009, le portefeuille du citoyen algérien est soumis à un régime drastique (3). A cela s’ajoutent les multiples pénuries comme, ce dernier mois, celles du lait et de la farine.

La LFC 2009 prône le « patriotisme économique » et compte donner la chasse aux « fraudeurs ». L’Etat algérien entend ainsi occuper le terrain qu’il a abandonné depuis plus de vingt ans, ce qui a permis l’explosion du marché informel – qui représente, selon El Watan, 40 % de l’économie du pays. Mais il est passé en force, sans consulter aucun des acteurs économiques et sociaux, et n’a proposé aucune amélioration structurelle pour faciliter la réalisation de son projet. Rappelant qu’en Algérie « le monde du travail n’accapare pas plus de 20 % du PIB [alors que] le pouvoir et ses clientèles s’en attribuent 80 % sans créer de richesses », M. Athmane Mazouz, chef du groupe parlementaire du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), a voté contre cette loi, car, selon lui, elle ne repose « sur aucune vision à même d’offrir une perspective de développement national ».

Les dirigeants algériens ont oublié que l’Etat avait encouragé le marché informel dans les années 1990 pour résister aux pressions du Fond monétaire international (FMI), ou, dans le cas du marché de l’alcool, pour résister aux islamistes. Le président Abdelaziz Bouteflika et son premier ministre Ahmed Ouyahia ont donc mis en place une batterie de lois pour assurer la traçabilité des transactions financières des importateurs et des commerçants algériens, afin de les imposer. Interrogé sur les effets de cette loi, un « négociant de café vert travaillant avec l’Algérie depuis 1996 » dénonce une « gestion des importations archaïque » assortie d’une « manne pour les banques » ; pour lui, trop de documents et de garanties sont exigés, avec un coût supplémentaire allant de 500 à 1 000 dollars par dossier… A ses yeux, l’augmentation des prix que connaît actuellement l’Algérie n’est qu’un début, car de moins en moins d’exportateurs veulent travailler avec le pays, ce qui va provoquer une raréfaction des produits. « Il y a trop de risques financiers, le CREDOC (4) n’est plus utilisé nulle part ailleurs dans le monde, et la marchandise peut vous être renvoyée pour un simple problème d’étiquetage en arabe. »

Un petit pansement et on recommence

Face à la colère des Algériens, MM. Abdelaziz Bouteflika et Ahmed Ouyahia ne se sont pas encore exprimés publiquement. Cependant, une réunion interministérielle s’est tenue trois jours après le début des manifestations pour décider de l’annulation des taxes et des droits de douane sur les huiles et le sucre roux jusqu’au 31 août prochain (5). L’exécutif pose donc un pansement sur le front d’un corps social enfiévré… « On avait espéré que la rue soit écoutée, au lieu de cela 1200 jeunes ont déjà été arrêtés, déplore Mustapha Bouchachi. Beaucoup d’entre eux ont subi des violences policières et sont incarcérés. » Le président de la Ligue algérienne des droits humains (LADDH) craint que les manifestations de ce début d’année ne se reproduisent ; selon lui, le pouvoir doit lever l’état d’urgence instauré en 1992, dont le maintien « ne vise plus les intégristes mais la société civile ».

Au moment où les étudiants, les syndicats et les partis d’opposition s’organisent pour poursuivre le mouvement de manière pacifique, les autorités publiques sont accusées d’empêcher l’accès au réseau social Facebook. A une société assoiffée de liberté, l’Etat n’a que des verrous à offrir…

Ali Chibani

(1) Le prénom a été changé.

(2) Certains politiques, le ministre de l’intérieur Daho Ould Kablia en tête, ont accusé les « lobbies » industriels mécontentés par la Loi de finance complémentaire de 2009. D’autres sources politiques et syndicales nous ont aussi parlé de probables règlements de comptes entre les clans militaires composés de pro et d’anti-Bouteflika.

(3) Ainsi, la hausse des prix à la consommation entre octobre et novembre 2010 a atteint 0,8 % à Alger.

(4) Le Crédit documentaire est l’une des contraintes mises en place par la LFC 2009.

(5) Avec une réserve de change estimée à 155 milliards de dollars, l’Etat algérien estime pouvoir résoudre tous les conflits sociaux par de petites augmentations de salaire sectorielles ou par des décisions « exceptionnelles et limitées » comme les détaxations.


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4 Commentaires sur cet article
  • Nourredine BELMOUHOUB
    13 janvier 2011 at 23 h 48 min -

    Une réserve de change estimée à 155 milliards de dollars, dites-vous,mais il faut soustraire :
    _ La Partie que les Capos *,détournent;
    – celle en voie de l’être
    – celle qui doit servir à l’achat de matériels de dissuasion et de répression.
    – celle réservée pour corrompre,
    – celle pour plaire et obtenir le soutien de Fafa.
    – Celle pour acheter le silence de la société civile,des organisations de masse l’ugta et autres larbins de service,
    que restera-t-il en fin de comptes si ce n’est que la hogra et la répression. Ainsi est bazardée notre chère Algérie.

    * caporaux de Fafa, et chefs de clans




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  • Amrouche
    14 janvier 2011 at 0 h 05 min -

    je retiens deux points importants de cet article:
    1- le monde du travail n’accapare pas plus de 20 % du PIB [alors que] le pouvoir et ses clientèles s’en attribuent 80 % sans créer de richesses. En terme simple, 80% de la richesse du pays (revenu des hydrocarbures) est mangée par le pouvoir et sa clientèle.
    2- des jeunes en colère ont pris pour cibles les édifices publics et les commerces privés des « protégés de l’Etat. Ce qui prouve que les émeutes sont bien de type politique. Ces émeutes remettent en question le fondement même du pouvoir en Algérie: Gouverner par la rente.

    En Tunisie, la révolte semble donner des fruits. Ben Ali donne concession sur concession. Il vient d’ordonner de ne plus tirer sur les manifestants et IL S’EST ENGAGÉ À NE PAS SE REPRÉSENTER AU PROCHAIN MANDAT. Apparemment, ces concessions ne sont pas entendues par le peuple qui continue de manifester.

    En Algérie, les émeutes n’ont même pas fait réagir ni le premier ministre et encore moins le président. De plus, le ministre de l’intérieur vient de siffler la fin de la récréation en interdisant la manifestation auquel appelle le RCD. En réfléchissant un peu, je trouve qu’il a raison. Il sait ce que le peuple veut, et de toute façon le pouvoir n’est pas prêt à le donner et il nous fait l’économie d’une marche.

    Ce




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  • MOHSEN
    14 janvier 2011 at 0 h 31 min -

    LES TERRIBLES AVEUX DE CHIRAC

    Quand Chirac dérape en disant la Vérité :
    Publiée le 17/08/10
    Par 950tilmajd

    « on oublie qu’une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation de l’Afrique, depuis des siècles pas uniquement, beaucoup vient de l’exploitation de l’Afrique. Alors il faut avoir un petit peu de bon sens, je ne dis pas de générosité , pour rendre aux Africains je dirai ce qu’on leur a pris d’autant que c’est nécessaire si on veut éviter les pires convulsions ou difficultés avec les conséquences politiques que cela comporte dans le proche avenir. »

    Actu et Politique http djamelitoinfo.blogspot.com

    — Vidéo à visionner sur : http://www.dailymotion.com/video/xegziy_les-terribles-aveux-de-chirac_news#from=embed

    Note perso : Mr le Président, en ce qui concerne les « pires convulsions » que vous redoutiez, c’est loupé ! Trop tard : le sang des opprimés et des déshérités a coulé dans les rues. Il reste à votre successeur d’assumer les « conséquences politiques », à défaut d’une traduction devant un Tribunal des peuples.
    L’Histoire retiendra vos aveux entachés d’impunité totale dénuée de repentance qui est dans l’air du temps pour certains. Mais pas pour les Africains.




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  • Ammisaid
    14 janvier 2011 at 9 h 19 min -

    Avant une élection le système décide du taux de participation et du taux avec lequel sera élu ou réélu le banquier de chaque pays Africain et ce pourcentage qui correspondra à quelques unités prêts au pourcentage de richesse qu’ils voleront au peuple. 20% iront au système et le reste aux puissances étrangères.
    Fraternellement




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  • Congrès du Changement Démocratique