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24 July 2017

Décryptage : De l’origine des émeutes

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El Watan.com le 14.01.11 

Tout le monde en parle et chacun se pose la question : la simultanéité et la violence des émeutes sur tout le territoire national sont-elles le fruit d’un ras-le-bol national et contagieux ou de l’allumage de foyers, au même moment, dans différentes régions ?

Comme pour octobre 1988, la problématique de l’origine, émeutes spontanées ou manipulation, a trouvé un large écho dans la société, de même qu’au sein du régime, qui se confond en explications contradictoires. En tout état de cause, les conditions de l’émeute étaient bien là, malaise social, nouvelle année sans  horizons, pouvoir d’achat en baisse, harga, destructions de constructions illicites et problématique du logement, abus policiers, corruption et chômage, autisme gouvernemental et absence d’ouverture politique et médiatique. Les Algériens peuvent-ils déclarer une émeute sans personne derrière ?

Il semble que oui, les services de la gendarmerie ont officiellement dénombré pour l’année précédente 11 500 émeutes, manifestations publiques et autres rassemblements à travers le territoire national. Ce qui en dit long sur les capacités de la jeunesse à protester. Restent ces émeutes de ce janvier 2011, où plusieurs jeunes des quartiers ont dénoncé l’apparition de groupes indéterminés venus casser et saccager, et dans certaines localités, on a affirmé que des gens ont été payés pour «agresser» la population. Ce qui montrerait qu’il s’agit d’une véritable révolte qu’il fallait absolument faire déraper et passer pour un violent «chahut de gamins», ce qu’ont d’ailleurs fait l’ENTV et les médias officiels en ne montrant que des dégâts matériels, sur des biens publics et privés. Pourtant, au sein même du régime, les explications sont discordantes. Pour Abdelaziz Belkhadem, patron du FLN, il n’y a pas grand-chose, il ne croit «ni à un complot ni à une manipulation» mais juste à un mouvement de colère illégitime, qu’il a comparé à «une sortie de match» lorsqu’une équipe perd.

Pour Miloud Chorfi, porte-parole du RND, il a dénoncé «la provocation» et «les lobbies économiques», tout en expliquant qu’ils ont été «touchés par les mesures du gouvernement prises dans le cadre de l’organisation du marché et la protection de l’économie nationale». Autre son de cloche chez le MSP, pour Mohamed Djemaâ, porte-parole du parti, il s’agit de «la hausse des prix» qui a déclenché ce mouvement. Enfin, pour Louisa Hanoune, que l’on peut associer au camp officiel, le fauteur de troubles n’est autre que «Rebrab, le patron de Cevital», qui détient le quasi-monopole de l’importation du sucre et de l’huile. Trois partis de l’Alliance, trois versions différentes, à laquelle on peut ajouter celle du PT, Parti des travailleurs. Où est la vérité ? Quelles sont les réelles raisons de la révolte ? Cinq scénarii sont mis en avant.

Scénarios possible :

Scénario 1 : L’augmentation des prix des produits alimentaires de base

Le dysfonctionnement des chaînes de distribution a déréglé la machine alimentaire. En ce début d’année, le gouvernement a décidé d’en finir avec l’informel et a obligé tous les grossistes à facturer leurs opérations. Résultat, des grossistes et des revendeurs ont arrêté leurs transactions, la plupart n’ayant même pas de registre du commerce. A Semmar, quartier d’Alger qui rassemble la majorité des grossistes, l’activité a considérablement ralenti, et du fait de la rareté des produits, les prix ont flambé et tout le monde s’est révolté, quartier par quartier, ville par ville. Par contagion, comme une traînée de poudre. En sucre.

Scénario 2 : La guerre contre l’informel

En ce début d’année, un ordre donné à tous les walis du pays d’en finir avec les constructions illicites et les vendeurs à la sauvette. Impératif, détruire les premières sans avis et déloger les seconds sans négociation. Comme à Oued Ouchayeh et Baraki, où les émeutiers ont affronté les forces de sécurité pendant des jours avant même le déclenchement de la protestation à l’échelle nationale, le même scénario s’est déroulé la semaine dernière à Bab El Oued, où une rumeur a fait état d’une descente de police pour évacuer tous les étalages sauvages. Il n’en fallait pas plus aux jeunes pour s’en prendre aux policiers par «guerre préventive». D’ailleurs, les émeutes ont commencé par de longs affrontements entre les policiers et les jeunes, et à Bab El Oued, c’est le commissariat du quartier qui a été la première cible, bien avant le dérapage global, où tout le monde s’en est pris à tout.
Scénario 3 : Une véritable révolte populaire
Plusieurs facteurs étaient déjà là pour déclencher une émeute à caractère national. En ce début d’année, la population a réalisé que rien n’avait changé dans leurs conditions socioéconomiques, toutes les promesses gouvernementales n’ayant eu aucun effet sur la réalité, baisse du pouvoir d’achat, chômage, crise du logement et corruption à tous les étages, tout comme l’absence de canaux d’expression et d’espace de débats, dans un pays totalement verrouillé, où chacun sait que l’Etat dispose de moyens financiers considérables très mal répartis. Il a suffi d’une goutte pour faire déborder le vase. Hausse des prix et abus d’autorité ont mis le feu aux poudres.
Scénario 4 : Une guerre entre la présidence et les services
C’est le scénario préféré du paranoïaque algérien. Déjà présente d’ailleurs pour les émeutes d’Octobre 1988, la thèse d’une guerre larvée entre les institutions les plus puissantes en Algérie expliquerait le déclenchement de ces émeutes à caractère national. Ce n’est un secret pour personne que le président Bouteflika, après avoir évincé le général-major Lamari, tente depuis des années de déloger le général de corps d’armée Toufik, ou de le mettre gentiment à la retraite. Ce n’est pas non plus un secret que le général Toufik aurait l’idée de passer rapidement à l’ère post-Bouteflika, très irrité par les tentatives acharnées de succession de son frère. Le général ayant la main sur tout ce qui se passe en Algérie, des comités de quartier aux lobbies économiques alimentaires, il aurait déclenché des émeutes, ras-le-bol social aidant. Cette thèse a l’avantage d’être étayée a posteriori, comme dans les bons romans policiers. A qui ne profite pas le crime ? Le principal perdant de ces émeutes est le président Bouteflika, premier responsable de la politique actuelle. Et donc des émeutes.

Scénario 5 : Les lobbies économiques

Plusieurs personnalités officielles ont soulevé cette thèse. Devant les tentatives du gouvernement de réorganiser l’économie et de juguler l’informel, les lobbies économiques qui agissent dans les mondes parallèles de la finance se sont rebellés, par jeunesse interposée, en allumant le feu. Quand on sait que l’économie informelle pèse des milliards de dollars, contrôlée par de puissants opérateurs qui ont un pied dans l’Etat et une main dans la rue, cette explication tient la route, du fait de la nature féodale des circuits économiques ; tout le monde le sait, quand on a de l’argent en Algérie, on peut tout faire, même déclencher une émeute. Là encore, à qui profite le crime ? Aux importateurs, dont les taxes ont été supprimées, et aux opérateurs illégaux, dont les transactions vont être grandement facilitées, avec ou sans papiers, au noir ou au blanc, pour calmer les tensions sur les produits alimentaires.  Quel est le bon scénario ? L’un d’eux, peut-être tous en même temps, peut-être aucun d’entre eux. Il ne faut pas attendre les gouvernants, aveugles et autistes, secrets et paranoïaques pour apporter des éclaircissement à une population désemparée. Chacun se doit de se faire une opinion.

Chawki Amari

Nombre de lectures : 1660
10 Commentaires sur cet article
  • mohamed
    14 janvier 2011 at 14 h 16 min -

    Boutef, son frère, fantomas, rnd, hanouna, ouyahia,belkhadem….c’est à vomir, à vomir des reptiles vénimeux. Assez ,assez qu’on libère ce peuple !




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  • Salim Ahmed-Nacer
    14 janvier 2011 at 15 h 25 min -

    Scénario 6: Prévenir avant de guérir

    Vu le désenchantement du peuple, un futur sans perspectives et un présent dégoûtant, il n’est pas sorcier de prévoir un possible soulèvement, surtout qu’en Tunisie la rage populaire prenait de l’ampleur avec risque de contagion. Du coup des augmentations généreuses pour la police et juste après le soi-disant soulèvement á cause des prix. La bombe sociale fut désamorcée, dix ans après rebelote. Et bien sur c’est le petit peuple qui encaisse.




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  • MOHSEN
    14 janvier 2011 at 16 h 20 min -

    A.Belkhadem compare les émeutes en Algérie à une « sorte de match » lorsqu’une équipe perd.

    Emeutes sanglantes en Algérie : le seul moment où Belkhadem marque des points. L’infâme mène 3 morts à 0 contre l’Algérie. Encore bravo pour ce nouvel exploit du voyou!




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  • brahmi 16
    14 janvier 2011 at 16 h 56 min -

    pourquoi ne pas enqueter, faire des investigations? N y a il aucune ONG ,ni parti, ni mouvement citoyen capable de le faire?On saurait l’ origine de ces emeutes, c ‘est pas sorcier!!! Il n’ y a pas de fumée sans feu, ces emeutes ont embrases tout le territoire, il y a au moins une personne qui a été Approché ou payé et par qui! A moins que quelqu’ un parmi les instigateurs peut prendre son courage à 2 mains et tout…. divulguer .




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  • Algerien de passage
    14 janvier 2011 at 17 h 01 min -

    « Rebrab par exemple n’est pas un politicien et n’a jamais participé au mal de l’Algérie »

    Moi qui pensais naïvement que rebrab représentait la partie financière de la mafia militaro/politico/financière qui règne sur l’Algérie !!!
    Ces derniers jours Je vois fleurir des Pub sur certains forums pour nous le faire passer pour le Bill Gates Algerien …

    Voici ce que dit wikipedia sur lui: http://fr.wikipedia.org/wiki/Issad_Rebrab

    a aucun moment on ne comprends d’où vient la fortune colossale ? Le baratin de l’entreprise de l’époque de Boumediene ca peut marcher avec les moins de 20ans amnésiques, mais faire une entreprise (Capitalisation 2800 millions de $ et Chiffre d’affaires: 3.589 milliards de $) en moins de 10 ans c’est faire mieux que Gates.

    Comme il dit « Pour nous il est vital, pour vous Cevital. »….




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  • said
    14 janvier 2011 at 17 h 12 min -

    c ‘est facile qu’ une ONG ou un mouvement citoyen declenche une enquète et les langues se delieront, il n’ y a pas de fumée sans feu.Pour que des emeutes embrasent un pays de plus de 2 millions de km2 ,il existe forcemment une logistique .

    > Une commission d’enquête pour être efficace, ne doit compter que trois membres, dont deux sont absents.
    [Georges Clemenceau]




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  • Brahim
    14 janvier 2011 at 19 h 44 min -

    Quelque soient les raison de linsurrection populaire bouteflika sa famille et les generaux criminels DOIVENT partir et on doit barrer la route aussi a leurs enfants parce qu’ils sont déjà dans les institutions de l’etat avec de postes importants .
    Aussi tous les responsables algeriens meme les plus integres et nationalistes doivent partir en retraite




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  • radjef said
    14 janvier 2011 at 19 h 49 min -

    Bonsoir tout le monde. Décidément la presse algérienne n’écrit pas pour combattre l’obscurantisme, l’asservissement, la clochardisation des élites et des institutions, l’injustice et l’ignorance. Elle écrit pour semer le doute, refroidir les ardeurs du peuple, corrompre l’imaginaire collectif et assurer le maintien d’un régime considéré comme l’un des plus pernicieux et des plus pervers dans l’histoire de l’humanité. Pour qui roule El Watan ? En lisant l’article mis en ligne par LQA, je me pose la question : est ce que plus d’un demi siècle de dictature et de mensonges ponctués par des crimes abominables, des abus sadiques, d’un véritable génocide intellectuel…n’est pas une raison suffisante pour faire sortir au même moment le peuple pour revendiquer le départ de la famille de Bouteflika et le retour de l’armée dans les casernes ? La seconde question que je me pose est celle-ci : comment LQA a-t-il accepté de mettre un tel article en ligne ?

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    Mon cher Saïd,
    Il ne faut pas prendre nos compatriotes pour du « ghachi » qui ne sait pas lire entre les lignes. Laissons les apporter la contradiction à cet article comme vous l’avez fait.
    La Rédaction LQA




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  • radjef said
    14 janvier 2011 at 20 h 47 min -

    Celui qui prend nos compatriotes pour du ghachi et un tas de canailles, est l’auteur de cet article.je refuse de sponsoriser inconsciemment un auteur (un journal) attrape mouches et attrape nigauds qui cherche a refroidir les ardeurs du peuple et assurer le maintien du régime totalitaire.




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  • Burnous noir
    15 janvier 2011 at 11 h 19 min -

    Je suis du même avis que Radjef Said. A quoi bon répercuter les analyses autorisées publiées par le journal de belhouchette?
    Histoire de se rappeler de « bons » souvenirs je vous invite à cliquer sur ce lien :
    http://www.youtube.com/watch?v=GSaeW_EL0vs




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  • Congrès du Changement Démocratique