Édition du
20 July 2017

"Peut-être on partira, mais on brûlera Tunis"

Le Monde.fr

17.01.2011

Tunis, envoyée spéciale – Cet homme n’est ni grand ni petit. On ne peut pas le décrire. Il n’a pas de nom. Il faut lui en inventer un : Zyed. Il se terre dans une maison du quartier Bardo, à Tunis, qu’il fait surveiller depuis la rue par de jeunes parents, les nerfs à fleur de peau. « Je change d’endroit toutes les heures », dit-il en refoulant des larmes.

Conseiller de Zine El-Abidine Ben Ali au palais de Carthage, il avait pris contact de sa propre initiative quelques jours avant la chute de l’ex-président parce que, disait-il, il ne voulait pas « être complice des massacres ». Pour le rencontrer, ce dimanche 16 janvier, il faut suivre des émissaires à travers un dédale de rues.

Zyed tente aujourd’hui de fuir la Tunisie, mais son passeport français, qu’il exhibe trop brièvement, est faux. Son récit, souvent interrompu par le bruit de tirs tout proches qui le font violemment sursauter, met en scène les intrigues d’un clan familial sclérosé et une fin de règne agonisante bien avant le début, le 17 décembre 2010, des émeutes en Tunisie. « Il régnait une atmosphère délétère au palais, souligne-t-il. En septembre, il y a eu un accrochage très sérieux entre le président et sa femme, et, à partir de là, la présence de son frère Belhassen et de son fils Imed est devenue de plus en plus forte. »

L’ancien conseiller avance aussi le nom de Slim Chiboub, marié à Dorsaf Ben Ali, la fille de l’ancien président, mais écarte celui d’un autre gendre, très en vue, Sakhr El-Materi, décrit comme « un requin qui n’a pas de dents ».

« QU’IL CRÈVE »

En octobre, ce clan aurait mis au point, selon lui, un scénario « diabolique » consistant à laisser « le président en poste jusqu’en janvier 2013, puis sa démission aurait été annoncée pour raison médicale, suivie d’un appel pour des élections ». Les partis « amis » auraient été instrumentalisés pour créer une polémique en présentant de faux candidats. Des manifestations organisées un peu partout par le RCD, le parti du pouvoir, se seraient conclues par une « manif monstre d’un million de personnes à Tunis pour réclamer la candidature de Leïla ».

Mais, le 17 décembre, le suicide de Mohamed Bouazizi, immolé par le feu, change tout. « Ben Ali était totalement indifférent, il a dit quelque chose comme : ‘Qu’il crève’. A ce moment, Abdelwahab Abdallah est devenu le véritable régent, et Abdelaziz Ben Dhia le filtre sans qui rien ne passait. » Ali Sériati, le chef de la garde présidentielle, fait partie du dispositif.

L’ancien conseiller décrit des acteurs de plus en plus fébriles au fur et à mesure que le mouvement de révolte prend de l’ampleur dans le pays. Le 29 décembre, au lendemain du premier discours du président, il assiste à une réunion de crise. « Abdallah a dit : ‘Il faut que tout ça soit manipulé par un groupe affilié à Al-Qaida au Maghreb islamique. Pour nos amis français, c’est la seule solution.’ Ce à quoi a répondu Ben Ali, très cynique: ‘AQMI en Tunisie, c’est la mort du tourisme, on va se suicider’. »

DES APPELS D’ERIC RAOULT

Aux Américains, un même argument devait être présenté : Kasserine, la ville où les manifestations ont été les plus durement réprimées, était un « foyer islamiste ». « Il y a eu un air de fête après les déclarations de Michèle Alliot-Marie lorsqu’elle a proposé d’aider à former des policiers tunisiens, poursuit Zyed. Et Eric Raoult appelait tout le temps pour dire qu’il ne fallait pas ouvrir la brèche aux islamistes ; Abdallah l’avait surnommé la ‘passerelle’. »

Contacté, M. Raoult reconnaît avoir « appelé souvent », mais, assure-t-il, « des amis comme Charfeddine Guellouz ou Habiba Massabi [députée RCD], pas la présidence, ce n’est pas de mon niveau ».

La situation, cependant, s’aggrave en Tunisie. Le conseiller, qui révèle que l’ancien chef de l’Etat s’était réfugié dans sa propriété d’Hammamet avant de quitter le pays et avait préenregistré son dernier discours, rapporte cette dernière réunion : « Sériati a prévenu que les militaires, ces ‘fils de bâtards’, a-t-il dit, fraternisaient avec la population. Il a ajouté: ‘Peut-être on partira, mais on brûlera Tunis : j’ai 800 bonhommes prêts à se sacrifier. Dans deux semaines, les mêmes qui manifestent vont nous supplier de reprendre les choses en main.' » Zyed, alors, est parti de son côté.

Isabelle Mandraud

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10 Commentaires sur cet article
  • belka
    17 janvier 2011 at 16 h 19 min -

    et si c’était l’Algérie il y aurait combien d hommes prêts à brûler mon pays?????? Ça fait froid dans le dos.




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  • abed
    17 janvier 2011 at 17 h 22 min -

    je me permets de vous proposer cet interessant article suivant parue dans algerie focus .
    signé fayçal(avec votre autorisation bien sur)
    Beaucoup d’Algériens se demandaient comment serait la réaction des
    autorités algériennes par rapport à la révolution tunisienne.
    Désormais, on l’a connaît : La stratégie des responsables algériens
    consistent à prévenir tout effet de contagion venant de l’Est.

    Pour se faire, tous les moyens sont bons : Blocage des SMS par plages
    horaires, censure habile des réseaux sociaux «Facebook» et «Twitter»,
    surveillance accrue des espaces de discussion sur le Net et
    arrestations «préventives» contre les opposants (syndicalistes
    notamment). Ceci, en plus de la méthode classique habituelle, tel que
    l’interdiction de manifester et le verrouillage de l’espace
    médiatique.

    Ainsi, le régime algérien, au lieu de tirer les leçons de l’épisode tunisien, où ni l’oppression et la répression, ni la censure, ni la violence n’ont pu sauver un régime ancré depuis 23 ans, a donc choisi sa voie et opté pour l’affrontement et le verrouillage de l’espace public.

    Un choix absurde qui pourrait bien lui être fatal dans ce moment d’euphorie populaire. Le désespoir des Algériens a atteint son paroxysme et une révolte n’est pas à exclure.

    En 48 heures, 3 jeunes chômeurs algériens se sont immolés dont l’un d’entre eux est décédé. Bien qu’étant un pays riche, l’Algérie regorge de cas comme celui de Bouazizi : Des jeunes instruits et victimes de l’injustice sociale que la déception pousse aux limites du supportable.

    Pour y répondre, Alger sort les grands ciseaux et les menottes.

    Dangereuse stratégie !

    Ali B.




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  • Med Tahar
    17 janvier 2011 at 17 h 25 min -

    La révolution menée par le peuple héroique tunisien est en ce moment dans une situation difficile et l’injonction étrangère des dictateurs voisins et des restes de la pourriture des relais de Ben Ali manoeuvrent pour faire avorter cette révolution et le retour à la case de départ.

    Les signes de ces injonctions que je n’arrive pas à expliquer sont les suivants :

    – Intervention du colonel K.
    – Entretien telephonique Khadafi/ Ben Ali
    – Arrivée à Alger pour un entretien avec Bouteflika d’un haut responsable du Ministère de l’intérieur Saoudien.
    – Déclaration à France 24 par le Premier Ministre Tunisien Med Gannouchi d’un entretien phonique entre lui et Ben Ali.
    – En Algérie c’est toujours le silence radio.

    A méditer.




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  • jeff
    17 janvier 2011 at 18 h 04 min -

    Bonjour, Salam

    Tapez sur ce lien et faite vous plaisir d’entendre Sieur Eric RAOULT faire l’apologie de BENALI et de son régime : http://www.mecanopolis.org/?p=21397

    Ce que a été dit dans l’article est la vérité pure.

    Bonne vision.

    Jeff




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  • Abdelkader DEHBI
    17 janvier 2011 at 18 h 35 min -

    Et voilà que de vulgaires criminels, tout aussi traîtres et lâches que leur chef Ben Ali, se mettent maintenant à s’imaginer dans le rôle de Scipion Emilien, le destructeur de Carthage !… Si tant est que ce genre de vermine policière possède quelques bribes sur l’Histoire.




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  • AS
    17 janvier 2011 at 19 h 36 min -

    Signé Sarkozy Netanyahu! … le bougre de Tel Aviv dit que la Tunisie fait partie du moyen orient … il a deja integré l’afrique du nord a israel…




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  • aomar
    17 janvier 2011 at 20 h 47 min -

    @med tahar
    Les grands guignols a la tete de la grande muette se penchent en ce moment sur un projet d’attributions d’indemnites qui serait comme suit:
    -12 000 DA aux universitaires sans emploi
    -8 000 DA aux foyers de plus dr 3 enfants.
    -6 000 DA aux chomeurs sans qualification
    -4 000 Da aux femmes au foyer.
    -3 000 DA pour le reste.
    Le seisme tunisien quand il les tient.




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  • khaled
    17 janvier 2011 at 22 h 20 min -
  • tacili
    18 janvier 2011 at 23 h 44 min -

    Veto de Kadhafi contre Rached Ghannouchi

    Mardi, 18 Janvier 2011 16:58

    Juste après la fuite du président tunisien déchu Zine El Abidine Ben Ali, les Algériens et les Libyens ont décidé en urgence de boucler leurs frontières avec la Tunisie.
    Lundi, les deux pays ont fait savoir au premier ministre désigné ainsi qu’au ministre des Affaires étrangères Kamel Morjane qu’ils n’accepteraient, en aucun cas, qu’un quelconque rôle politique soit accordé au leader du parti islamiste interdit Ennahda, Rached Ghannouchi qui vit en exil à Londres depuis 1989. Si le DRS -services du renseignement algérien- et El Mouradia se sont montrés très discret à ce sujet pour ne pas se mettre à dos l’opinion publique algérienne solidaire de la révolution du Jasmin, les Libyens sont au contraire montés au créneau et ont formulé explicitement que la Jamahiriya ne « pouvait tolérer la présence d’islamistes dans le gouvernement tunisien ». Les dirigeants libyens sont même allés plus loin. Ils ont fait savoir à leurs amis au sein du RCD -parti de Ben Ali- ainsi qu’à certains dirigeants de l’opposition notamment à Nejib Chebbi, qu’ils pourraient geler tous les accords bilatéraux signés avec la Tunisie ainsi que tous les investissements et mettre fin aux aides et aux dons. De sources concordantes à Tripoli, Maghreb-intelligence a appris qu’une cellule de crise chargée par le guide de la révolution libyenne de suivre heure par heure les développements en Tunisie a été mise en place. Elle se compose du ministre des Affaires étrangères Moussa Koussa, du patron des services de sécurité Abou Zeid Dordah et du ministre de l’Economie Mohamed Lahouej. Le principal dossier sur lequel devrait plancher cette cellule est le sort des 5000 membres de la garde rapprochée de Zine El Abidine Ben Ali qui ont trouvé refuge en Libye. Mouammar Kadhafi aimerait les garder sur le sol libyen pour les utiliser si jamais Rached Ghannouchi venait à faire une percée en Tunisie.




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  • tacili
    19 janvier 2011 at 0 h 56 min -

    Tunisie : un avion contenant du matériel de maintien de l’ordre bloqué vendredi à Roissy

    Selon nos informations, un avion cargo chargé de matériel de maintien de l’ordre à destination de la Tunisie a été bloqué vendredi 14 janvier par les douanes françaises, avant son décollage de Roissy (Paris).
    Il s’agissait d’une commande du gouvernement de Ben Ali auprès d’un groupe français, spécialisé dans l’exportation d’uniformes et d’équipement de police. En l’occurrence, des tenues, des protections et des grenades lacrymogènes, soufflantes ou éclairantes, mais pas de matériels militaires.
    L’avion devait partir en fin de matinée et les douaniers se sont soudain montrés très pointilleux, ce qui a conduit le patron du groupe à se rendre sur place. Il a alors reçu un appel d’une haute autorité de l’Elysée, lui signifiant que cette livraison était hors de question. Dans les heures qui ont suvi, le président Ben Ali a quitté la Tunisie.

    Mardi 18 Janvier 2011
    Jean-Dominique Merchet




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  • Congrès du Changement Démocratique