Édition du
29 July 2017

Les actes d’immolations acte désespéré ou nouvel outil de revendication politique

In Le Maghrébin

La multiplication des suicides par le feu, au delà de l’horreur suscitée par de tels actes, interpelle violemment l’opinion publique. Expression ultime et atroce de la protestation des sans-voix et des déshérités, l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres de la révolution tunisienne. Mohamed Bouazizi qui suscite de nombreux émules à travers le monde arabe, et même ailleurs, n’est à aucun égard un moyen politique acceptable aux plans humain et éthique. Shayma Marion Renaud, Master en anthropologie à l’université Paris VIII, déchiffre ce phénomène.

Par Shayma Marion Renaud

Du latin immolare, l’immolation renvoie au niveau sémantique à la notion de sacrifice sacré. Il ne fut pas fait mention, dans les premiers siècles, d’une méthode spécifique telle que l’utilisation du feu.
Profondément inscrite dans un ensemble de structures socioreligieuses contribuant au maintien de l’équilibre d’une société, l’immolation était un acte collectif ( au sens où il était mis en scène par la société, pour son bien).
Il s’agissait donc d’un acte religieux, contribuant à rattacher une société à ses racines mythiques et lui permettant ainsi de reconduire son sens d’humanité et d’identité collective. Si l’on s’en tient aux religions monothéistes, le sacrifice n’était en aucun cas humain.
Il faudra attendre le 20ème siècle pour que l’immolation prenne un sens particulier et précis, renvoyant au fait de se mettre le feu. A ce moment là un tournant de taille est pris : il ne s’agit plus d’un acte collectif permettant la reproduction du social, mais d’un acte individuel de protestation extrême. L’image contemporaine la plus célèbre d’un suicide par le feu est celle d’un bonze à Saigon le 11 juin 1963.
Avec l’immolation de Mohamed Bouazizi un nouveau pas est franchi. Cet acte de désespoir, par la réaction qu’il engendre et le mimétisme qu’il suscite devient un outil revendiqué de contestation politique. Mais pour autant, s’agit-il réellement d’un nouvel mode de revendication à inscrire dans le cadre du répertoire d’action collectif ? Les actes d’immolations auxquels nous assistons, impuissants, depuis plusieurs semaines sont-ils des expressions politiques, clairement pensés et conscientisés, devenant ainsi une nouvelle donnée de mouvements sociaux, ou sont-ils des actes purement émotionnels, teintés tout à la fois de mimétisme, d’idée de suicide. Nous ne sauront jamais ce qui traverse l’esprit de tous ceux qui, femme, jeunes et moins jeunes, en sont venus à passer à cet acte. Et ce n’est pas à nous de les juger. Mais il devient urgent de tenter de percevoir ce qui est en jeu derrière, tant pour tenter de briser ce qui semble devenir une chaine de reproduction ininterrompue, que pour éviter toute instrumentalisation d’un tel phénomène.
Un point tout d’abord est à souligner : le fait que ces actes d’immolations s’inscrivent dans des sociétés à tradition musulmane extrêmement forte, donc des sociétés où la notion de suicide est considérée comme péché, une transgression majeure. Par leurs actes ces citoyens brisent un tabou social. Aussi pour y faire face, et s’appuyant sur les origines ayant précipitées ce passage à l’acte, on commença à parler de martyre, de sacrifice ultime, réconciliant ainsi un acte individuel avec l’emprise social et collective. L’immolation devenant dès lors un acte au profit du grand nombre, le martyre réconcilié avec le dogme et l’esprit religieux. Il est habituel pour tout ensemble social de tenter de réintroduire en son sein tout ce qui le remet en cause en construisant des codes de compréhensions, afin de maintenir une homogénéité nécessaire. Toutefois si cette analyse est valable pour le cas de la Tunisie, quand est-il pour les autres pays.
Ayant produit tant des blessés que des morts, les actions d’immolations actuelles en Egypte, en Mauritanie, en Algérie ne sont plus dans le même cadre d’analyse que celui de Mohamed Bouazizi. Bien qu’il soit possible de parler de mimétisme sur le recours à l’acte en lui-même, on ne peut plus sans tenir à cette analyse quand on tente d’interroger les motivations sous-jacentes. Réapproprier comme nouvel outil de contestation dans des pays où même les expressions de contestations subversives (telles que les émeutes) ont échoué, l’immolation semble devenir un langage politique pour un peuple, sans droits et privé de libertés, trop longtemps muselé. Il se veut la mise en lumière brutale, violente de l’oppression et de la misère endémique, de société écrasée par la dictature et ayant exclue le peuple de sa propre sphère d’expression collective. Il s’agit de diriger la violence d’un système contre soi afin de dénoncer cette même violence. A ce titre les immolations actuelles peuvent être rapprochées des actions de grèves de la faim. C’est un acte politique d’interpellation extrême.
Interrogeons maintenant la possible capacité de changement suscitée par ces actions. Et sur ce point je suis pessimiste. Dans le monde des rapports sociaux et quand l’humain est en jeu les mêmes actions n’entrainent pas forcément les même conséquences, des résultats identiques. Si le but était de mettre l’accent sur le malaise profond des sociétés mises ainsi en avant le but est atteint. Si le désir était de susciter des révolutions et la remise en cause du système à l’origine de ces actions, l’échec parait inéluctable. Notamment car dans une société surmédiatisée, où la violence et l’horreur sont diffusés quotidiennement, ceux-ci sont devenus une composante de l’inconscient collectif pleinement admise, une fois passé le choc de la première confrontation à cette nouvelle horreur. Il serait nécessaire de se lancer dans une surenchère du spectaculaire. Mais peut-on aller plus loin que cette autodestruction de soi par le feu? Je ne le pense pas, et cela ne doit surtout pas avoir lieu.
Il est donc urgent que les citoyens et les collectifs sociaux, les membres de la société civile dans toutes ses composantes, les partis d’opposition jettent un regard lucide sur leur propre société : des sociétés où la violence mise en jeu par les dictatures, les gouvernants a été pleinement intégrée par le Sujet individuel et pensant, des société où le lien entre bourreaux et victimes est la violence vécue, subie puis dirigée contre soi. Il est de la responsabilité humaine et éthique de ces partis d’oppositions mais également des simples citoyens de réagir au plus vite pour que l’immolation ne devienne pas un nouvel outil de revendication politique et sociale banalisé (comme semble le démontrer l’immolation d’un jeune mardi en France).

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4 Commentaires sur cet article
  • salem
    19 janvier 2011 at 19 h 27 min -

    CES ACTES DÉMONTRENT BIEN LA SAUVAGERIE ET LA DÉSHUMANISATION TOTALE DE CE SYSTEME.NOUS N’AVONS PAS UN ETAT QUI NOUS ÉCOUTE, NOUS AVONS LE MUR DE BERLIN DEVANT NOUS.IL FAUT DÉTRUIRE CE MUR POUR RETROUVER NOTRE DIGNITÉ ET CHASSER LES FASCISTES DE NOTRE PAYS.




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  • SALIM
    21 janvier 2011 at 0 h 06 min -

    C’est l’injustice qui nous tue, et c’est elle que nous tuerons, des innocents en prison pour rien ou bien ils payent pour d’autres, tel que l’affaire de la CNAN , l’affaire du port d’Alger , ou de l’ANBT, et j’en passe .
    Mais comme on dit il faut se méfier d’une bête blessée, Ce pays sera détruit et brulé a cause de l’injustice, on y reviendra.




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  • Koulou
    21 janvier 2011 at 5 h 54 min -

    Le gouvernement Algérien a trouvé la solution idéale aux actes d’immolations. Ils ont passé une commande de 30 Millions d’extincteurs(Voir EL-WATAN du 20/01/2011), comme ça il y aura pour chaque famille Algérienne UN EXTINCTEUR GRATUIT. N’est-ce-pas là une initiative intelligente de la part des autorités Algériennes. Vous voulez vous brûler on a la solution; les extincteurs et gare aux récalcitrants. Même un macaque ne pourra pas s’empêcher de rire en lisant cet article. Le génie de la classe politique en Algérie, ils trouvent toujours la solution aux problèmes de leur peuple non pas pour les soulager de leurs misères mais les humilier encore d’avantage. La prochaine mode à mon avis se serait le suicide collectif par pendaison, il y aura des kms de cordes qu’ils ont passer à l’étranger si ce n’est dèjà fait à l’heure qu’il est maintenant(prévenir mieux que guerir), comme ça on va se débarrasser une fois pour toute de ses chialeux qui n’arrêtent pas d’harceler nos élites politiques. Bientôt nos dirigeants et ceux des pays arabes vont se retrouver dans le livre des records guiness de 2011. Ils auront ainsi battu tous les records du monde en matière d’injustice dans le monde civilisé du 21 eme siécle.




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  • HANAFI
    20 juin 2011 at 18 h 18 min -

    Concernant ce paragraphe
    « Il s’agit de diriger la violence d’un système contre soi afin de dénoncer cette même violence. A ce titre les immolations actuelles peuvent être rapprochées des actions de grèves de la faim. C’est un acte politique d’interpellation extrême. »

    Je découvre en toi le bon sens de l’humain et votre attachement à démontrer les erreurs, c’est un signe détresse à des populations agonisantes mais qu’il ya des solutions si tout le monde se penchent à les résoudre.

    Concernant votre article à l’immolation dans le paragraphe suivant je partage complètement votre avis car les populations arabes en général et Algérienne en particulier ont été longuement marginalisés par les pouvoirs publics , d’autres actes semblables telles que l’aventure des traversées de mer souvent agitée et trop dangereuse du point de vue climatique et des gardes de sécurité qui ouvrent le feu sans sommation aux jeunes aventuriers qui cherchent refuge dans un pays du nord ou ils espèrent couvrir leur droit à la vie considérant leurs pays d’origine comme des prisons à ciel ouvert ou il ne trouve aucun gout à la vie par rapport un chômage galopant et des restrictions sur les droits et libertés de vivre, devant la multiplication des prisons et d’autres moyens employés pour traquer les jeunes sur les coins des rues et des surveillances inopinées dans les cybercafés employés sous forme de lutte de criminalité cybercafé alors qu’on réalité ce n’est qu’un moyen pour empêcher les jeunes à s’informer et se mobiliser en association pour défendre leur intérêt communs.
    Devant tous ces fléaux et ces méthodes draconiennes et le bras de fer levée par l’ancien et l’actuelle gouvernement Ouyahia ( Ouyahia et lui ancien et nouveau depuis 1999 à 2011) qui ne cesse de menacer les moins jeunes et les plus jeunes de les faire comparaitre devant les tribunaux aux moindres tentatives de moyens servant à la recherche d’un pain quotidien pour se nourrir et nourrir sa famille comme l’ a fait Bouazizi . Alors ma chère sœur et ma chère fille Shayma comment ces jeunes vont ils réagir devant ce monstre de gouvernement et sa violence qui les traque sans merci dans des barrages de gendarmerie, de policiers de douanes et des agents secrets, vont-ils réagir alors qu’il n’ont rien fait de mal que de chercher des moyens de ce nourrir et de subsister à la vie dans l’espoir de voir des jours meilleurs .
    Perdant toutes espoirs ces jeunes cherchent à manifester leur colère contre la violence du gouvernement qui n’a créer aucune alternance en parallèle pour remplacer ce soit disant marchée informelle pour le présenter aux jeunes afin qu’il abandonnent les abords des trottoirs pour chercher leurs pains. Devant ce plan de durcissement l on a observé plusieurs moyens de manifestations contre la violence du système avant d’arrivée à celui de m’immolation parmi eux nombreuses es aventures de naufrages en mer jusqu’à ce jour, bien qu’ils présentent un danger imminent les tentatives sont toujours en augmentation et on observé ces dernières années des émeutes dans des cartiers fermants accès aux routes, fermants des APC, des blocs administratifs, des établissements publics.
    Et je vois que ta recherche au paragraphe suivant :
    « Il est de la responsabilité humaine et éthique de ces partis d’oppositions mais également des simples citoyens de réagir au plus vite pour que l’immolation ne devienne pas un nouvel outil de revendication politique et sociale banalisé (comme semble le démontrer l’immolation d’un jeune mardi en France). »
    Mercie Shayma et je te souhaite bon courage dans ta recherche et beaucoup de succès n’hésite pas à demandé mon avis et les avis de tous les frères et sœurs qui t’aiment pour le combat que tu mène pour réussir ton ouvrage , nous sommes près à t’aider pour que tu réussisses, ta réussite est la notre car nous chaque jour qui passe on découvre en toi plus en plus ta valeur.




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  • Congrès du Changement Démocratique