Édition du
29 July 2017

L'échec des «intellectuels» organiques

par Mohamed Mebtoul*,

Le Quotidien d’Oran, 20 janvier 2011
La crise profonde de la société, la déliquescence des institutions, la fabrication des « représentants » de la population par les pouvoirs traduisent aussi l’échec des conseillers du prince. Ceux-ci ont, de façon dominante, privilégié la logique de l’allégeance et la mise en retrait du savoir au profit du pouvoir et des avantages multiples. Rappelons que, depuis la colonisation, la liberté de penser n’a jamais été un élément ayant intégré le mode de fonctionnement des institutions politiques. La socialisation de l’intellectuel organique ne s’opère pas dans un espace de réflexion sur les pulsions de la société ; mais doit surtout permettre d’assurer la reproduction du système politique.

La production « intellectuelle » de l’élite du pouvoir est appauvrie, simpliste et moralisante, occultant les conflits ouverts et larvés au cœur de la société, pour s’inscrire dans un discours populiste qui dit vouloir le « bien » des personnes, mais sans jamais les écouter profondément pour capter profondément leurs attentes et leurs multiples contraintes. Le savoir n’est d’aucune utilité dans un système fermé et arrimé à la rente, laissant le soin à ses auxiliaires d’assurer le rôle de « pompier » dépassés par les évènements, se limitant à justifier leurs activités par la mise en scène de chiffres dont on ignore pourtant la façon dont ils ont été fabriqués.

Le clerc est d’abord au service du clan à l’origine de sa cooptation. Il est contraint, qu’il le veuille ou non, de privilégier une posture de dépendance mais aussi de connivence en participant au mépris institutionnalisé et distant à l’égard d’une société dont la majorité des agents n’a plus la possibilité de donner sens à sa vie quotidienne, rêvant pour certains d’entre eux d’un ailleurs plus serein. Une société n’est jamais une cruche vide manipulable à merci. Celle-ci est travaillée en profondeur par les pratiques quotidiennes, les multiples résistances, la production de l’indifférence liée aux interprétations des agents sociaux sur le fonctionnement des institutions. Or, il faut bien convenir que le système politique et ses différents clercs ont été incapables de produire des réponses convaincantes sur les émeutes présentes. Le discours ne varie pas depuis de longues années. Il est focalisé encore et toujours sur l’infantilisation de la société, l’enrobant dans un paternalisme et un moralisme douteux qui permet d’occulter la dimension politique de l’émeute répétée. Celle-ci ne se réduit jamais à l’aspect explicite qui est celui de la cherté de la vie. Pour l’observateur attentif, la colère collective et le mouvement de foule qui caractérise l’émeute, même si elle ne s’accompagne pas de revendications explicites, n’en est pas moins une forme d’expression politique, « attaquant » de façon détournée le mode de fonctionnement du pouvoir. Ici, la pierre remplace la parole interdite.

Le clerc organique fait toujours référence « au droit de réserve », seul moyen de donner une visibilité à son pouvoir, en raison de son illégitimité et de sa cooptation. Il évoque la manipulation des jeunes. Or la grande erreur des clercs est de considérer les jeunes, comme étant à la marge de la société, occultant le fait important que celle-ci est incorporée dans leurs corps. Ils la connaissent beaucoup mieux que l’élite du pouvoir habituée aux salons pompeux. Ce sont plutôt les clercs qui sont en rupture avec la société. Il faudrait un jour appréhender précisément cette notion de manipulation ; elle a bel et bien une histoire en Algérie, mise en œuvre par les différents pouvoirs qui se sont succédé (mise à disposition de bus et des moyens pour permettre au « peuple » d’assister aux manifestations de soutien au pouvoir, fabrication d’élections sur mesure, soutien financier sélectif aux organisations et aux associations proches du pouvoir, financement démesuré des medias sans consistance intellectuelle, mais qui reproduisent avec volupté le discours du prince, etc.). Il importe alors d’inverser la théorie du complot qui est plutôt au cœur du fonctionnement du système politique.

Si l’émeute est radicale, répétée et souvent imprévisible quant à sa durée et à son ampleur, il faut chercher les raisons, non pas dans l’étiquetage moral du «délinquant », d’ailleurs produit socialement, mais plus profondément dans l’absence de toute dignité humaine et de reconnaissance sociale et politique d’une catégorie de jeunes contraints de crier leur désarroi et leurs frustrations. Ils ne se perçoivent pas comme des citoyens libres et égaux (« Je suis rien dans cette société ») en comparaison à « d’autres » personnes parties à l’étranger grâce à leurs soutiens relationnels, sans risquer leur vie. La racine du mal réside dans les rapports sociaux profondément inégaux et injustes produits par les différents régimes politiques qui se sont succédé depuis cinquante ans, avec la complicité des clercs qui ont accepté de mettre en touche leurs savoirs et leur autonomie, au profit de privilèges importants.

*Sociologue


Nombre de lectures : 969
9 Commentaires sur cet article
  • said
    20 janvier 2011 at 16 h 56 min -

    en algerie ce sont toujours les elites qui trahissent leur peuple et non l’inversse.leur echec reside dans leur lachete.c’est une elite khobziste.




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  • roquia
    20 janvier 2011 at 18 h 04 min -

    je souscris à l’analyse qui est présentée. Le phénomène intégriste n’a pas été érigé ex nihilo, il est issu d’un processus d’évolution de la société qui a mis très tôt au rebut toute tête pensante. Alors pour survivre les pseudos intellectuels nationaux se sont très vite fait parrainés par les tenants du pouvoir en place et ont fait dans le clientélisme le plus ignoble. Devant cet absence d’éthique, de repères, de projet de société afin d’ endiguer tous les efforts pour construire une Nation, quoi de plus démagogique que de faire de la religion le modèle sociétal par excellence. C’est ceux dans quoi se sont engouffrés les plus injustement traités par les politiques en cours. Mais ceux qui les ont guidé, ne valent pas mieux que les précédents. Les uns comme les autres expriment une attitude infantile, immature,vorace, la soif du pouvoir. Pourquoi ? me direz vous. Pas pour servir une Société et lui assurer un avenir, mais pour assouvir des égos. Oui, les Martyrs ont été trahis, qu’ils nous pardonnent , nous n’avons pas su prendre la relève.




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  • salem
    20 janvier 2011 at 22 h 12 min -

    C’est une fausse élite.Ce sont des gens qui sont intellectuellement parlent trop limité et complètement aveuglé par les avantages materiels dont ils profitent.La véritable élite et hors champs du pouvoir soit totalement marginalisée ou tout simplement exilée.Ceux qui dirigent le pays a l’heure actuelle ce sont certains generaux et bouteflika avec leurs bagaras.D’ailleurs a mainte fois il a exprimé son mépris pour ceux portent le savoir.Bouteflika a tout fait durant ces dix dernière années pour aneantir toute émergence d’une élite capable de comprendre les choses et d’apporter une issue positive a l’algerie.Bouteflika veut regner tout seul et n’accepte aucune alternative a sa stratégie qui consiste a entérer définitivement l’etat algerien.BOUTEFLIKA AUJOURD HUI ET LE DANGER NUMERO UN POUR L ALGERIE ET LES ALGERIENS.




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  • Adel
    20 janvier 2011 at 23 h 15 min -

    Fausse indépendance, faux démocrates, fausse élite…

    Vrais voleurs, vrais tortionnaires, vrais massacres…

    Tout ce qui est beau et utile est devenu faux et tout ce qui est nuisible et destructeur, vrai. Mon Dieu, quelle terrible malédiction! Qui a inversé les fils?




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  • Abdelaziz
    21 janvier 2011 at 0 h 42 min -

    « L’échec des «intellectuels» organiques »
    Tout est dans le titre !… antinomie oblige.




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  • shayma
    21 janvier 2011 at 1 h 55 min -

    Analyse claire et fine qui rejoind celle de Fanon en son temps sur l’élite intellectuelle algérienne.
    Si les mêmes structures se répettent n’est-ce pas justement car les bases même du système érigé durant l’ère coloniale n’a jamais été détruite?




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  • Said Salombi
    23 janvier 2011 at 13 h 12 min -

    On peut aussi ajouter les « democrates organiques »:

    Voici celui qui veut nous ramener la démocratie: Sadi chez Toufik,
    dans l’intimité de Wikileaks:

    9. (S) Sadi told us of at least one conversation he has had
    recently with General Toufik Mediene, the head of Algeria’s
    DRS (military intelligence apparatus) who is widely viewed as
    the key figure in ensuring regime control and survival. He
    said Mediene acknowledged that all was not well with the
    health of Bouteflika and Algeria writ large. However,
    according to Sadi, Mediene said that he needed some kind of
    reassurance that any political alternative « would be viable »
    and, by implication, would not destabilize the country. Sadi
    said that many senior officers were beginning to wonder if
    they could get the army out of politics altogether, without
    fear of public retribution for past abuses during the civil
    war.

    ….

    When Sadi mentioned the corruption problem to General
    Mediene, Sadi said, Mediene acknowledged the problem.
    Motioning silently to the portrait of Bouteflika that hung
    over their heads, he indicated to Sadi that the extent of the
    problem went all the way to the top.

    Sadi dit aux américains que les généraux ont peur, si jamais ils se retiraient, de REPRESAILLES POPULAIRES POUR LEURS
    ABUS DURANT LA SALE GUERRE.

    Merci Sadi pour votre apprentissage de la démocratie chez…Toufik.

    Said Salombi




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  • LEMDIGOUTI
    23 janvier 2011 at 20 h 09 min -

    Cher Internaute @ Said Salombi,, voici le résumé de WikiLeaks ,connu de tous, sur les révélations de Said Sadi aux américains :

    « Dans un câble daté du 19 décembre 2007, révélé jeudi 16 décembre dans la soirée par WikiLeaks via le quotidien espagnol El Pais, l’ambassadeur américain résume ses discussions avec des personnalités de l’opposition et des journalistes rencontrés à Alger. Globalement, ses interlocuteurs ont dépeint un régime algérien fragile comme il ne l’a jamais été par le passé, en proie à un manque de vision, des niveaux de corruption sans précédent et des rumeurs de divisions au sein du commandement de l’armée.

    Said Sadi, président du RCD, s’est montré particulièrement bavard lors de ses rencontres avec l’ambassadeur US. Il a par exemple raconté aux Américains une conversation « récente » qu’il a eue avec le général de corps d’armée Toufik, patron du DRS, que l’ambassadeur américain décrit comme l’élément clé pour assurer le contrôle et la survie du régime. Sadi avait confié que son interlocuteur reconnaissait que les choses n’allaient pas bien, notamment en ce qui concerne la santé du président et plus globalement la situation de l’Algérie. Mais Toufik lui a expliqué qu’il avait besoin d’être assuré que toute alternative politique serait viable et qu’elle ne déstabiliserait pas le pays.

    Autre sujet abordé par les interlocuteurs de l’ambassadeur américain : la corruption. Said Sadi et Abdellah Djaballah ont expliqué à l’ambassadeur américain que la corruption avait atteint des niveaux sans précédent, et cela même au sein de l’armée. Said Sadi a confié à l’ambassadeur avoir évoqué la question avec le patron du DRS et que ce dernier aurait reconnu le phénomène. Et après un moment de silence, raconte Said Sadi, le patron du DRS, a regardé le portait du président Bouteflika avant d’expliquer à son interlocuteur que l’étendue du problème avait atteint le sommet. La conversation remonte à la fin 2007, soit deux ans avant le déclenchement des enquêtes sur la corruption.

    Said Sadi a comparé le gouvernement Bouteflika à une « bande de Tikrit » –allusion à l’ancien régime de Sadam Hussein en Irak– dans laquelle un nombre important de ministres et de généraux est issu d’une même région, Tlemcen. Le leader du RCD a mis en garde les Américains contre le danger de garder le silence sur la détérioration de la démocratie algérienne. Selon lui, un soutien extérieur est essentiel à la survie de la démocratie et à l’engagement productif de la jeunesse algérienne. »

    Après cette lecture, démontre aux internautes que :
    1/- Said Sadi montre une complicité avec le régime algérien.
    2/-Qu’il est allé apprendre la démocratie chez … toufik
    3/- Est-ce qu’il a critiqué le régime ou est-ce qu’il la vénéré ?
    Cà c’est une chose. L’autre chose c’est que tu n’as pas remarqué que Abdellah Djaballah est allée aussi chez les américains « apprendre la démocratie » comme tu le dis. Ce que tu n’ignore pas c’est que les service de renseignement dde tous les pays du monde entier cherche à avoir l’avis de la société civile, des partis politiques, des personnalités influentes ou importantes sur la situation du pays. C’est leur Job. Il est vrai que tous les services ne sont pas les mêmes et les méthodes aussi. Mais, tous les chefs (ou des responsables à un certains niveau) de partis politiques sont passés par là. Said Sadi n’est pas le seul à se rendre chez les services pour des entretiens. Cher internaute @ Said Salombi,,montre moi une seule ligne dans ce texte où Said Sadi est de connivence avec le régime algérien et que c’est un traître à la nation. Si tu as des preuves formelles contraires, tu m’en fait part, et je te suivrais. C’est commode de crier « haro sur la baudet ». Moi je pense que le problème de Sadi, c’est plus sa façon de diriger son parti. De plus, la dernière décision d’organiser une marche à Alger (presque seul) est pour moi une erreur. Tu as le droit par contre de le critiquer pour sa décision de participer au gouvernement à une certaine époque.
    Pour finir, démontre-moi, si possible que Sadi Sadi n’est pas dans l’opposition et qu’il est complice du régime. Est-ce que tu as visionné des vidéos de députés RCD à l’APN ? La virulence des interventions est bien connu des algériens et les observateurs savent que ce n’est pas du cinéma La vie politique évolue, il faut donc la suivre de près. Ceci étant, chacun d’entre nous a le droit le plus absolu de critiquer tel ou tel parti ou responsable de parti. Je réagis de cette manière car le seul parti qu’on montre du doigt, c’est le RCD. Je trouve que c’est injuste et que l’objectivité est parfois défaillante.
    Il ne faut pas qu’on particpe inconscienmment ou consciemment à différer le rendez-vous pour la changement où doit être tous sur la ligne de départ contre le système dictaoriel qui sévit depuis 1962.




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  • Amad Malik
    30 janvier 2011 at 23 h 28 min -

    « INTELLECTULES ORGANIQUES » dites-vous?
    Vous avez parfaitement raison, car se sont les pires incompetents que le systeme pourri et corrompu jusqu´a la moelle aie enfante depuis 1962 a ce jour. Ce sont les valets du pouvoir, les executants et la voix de leur maitres… A cause de leurs crimes le pays est maudit depuis 1962, apres l´imposture de la soit-disante « INDEPENDANCE » a l´origine de tous nos maux…Cette malediction poursuit tout le pays ainsi que son peuple.
    Mais aujourd´hui LA LIBERTE, LA DEMOCRATIE SONT EN MARCHE et prions pour qu´elles les emportent tous en enfer pour toujours…
    VIVE LA LIBERTE, VIVE LA DEMOCRATIE.. A BAS LES MOUTONS OU QU´ILS SOIENT.
    MALIK




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  • Congrès du Changement Démocratique