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30 March 2017

Moncef Marzouki : «Même dans le désert, il faut semer»

Un témoignage inédit de Moncef Marzouki : «Même dans le désert, il faut semer»

Par François Gèze, Mediapart, 19 janvier 2011

Comme beaucoup de celles et ceux qui suivent de longue date l’actualité tunisienne, j’avoue que j’ai été surpris par la puissance de la révolte populaire qui a conduit à la fuite sans gloire de Ben Ali. Échangeant à ce sujet avec une amie journaliste qui vit à Londres, Naima Bouteldja, celle-ci m’a signalé ses superbes photos de la manifestation du 15 janvier dernier à Paris, accompagnées des propos du docteur Moncef Marzouki, l’une des grandes figures de l’opposition en exil, qu’elle avait recueillis en mai 2010 à Paris, dans le cadre d’une recherche pour l’université d’Exeter sur les mouvements islamistes en Afrique du Nord.

Interloquée par son énergie, elle lui avait demandé ce qui lui permettait de rester si positif alors que le tableau de la situation politique en Tunisie qu’il dressait apparaissait si sombre…

La réponse de Moncef Marzouki, que je reproduis ci-après, est à mes yeux admirable. Elle est une clé qui permet de comprendre comment l’obstination et le courage des amis tunisiens engagés de si longue date dans la lutte pour les droits de l’homme, totalement minoritaires, ont joué un rôle décisif dans l’embrasement de décembre en Tunisie : ce sont leurs « graines semées dans le désert » qui ont soudain germé lors d’une « pluie » inattendue, celle de l’implosion des contradictions internes d’une dictature pourrie de l’intérieur par la corruption et le mépris du peuple.

Ce témoignage inédit de l’opposant Moncef Marzouki a une portée universelle. Il est un formidable encouragement à toutes celles et tous ceux qui, partout dans le monde, se battent depuis des années contre l’oppression. Et dans l’indifférence générale des médias dominants, si spontanément accommodants avec tous les « garants de l’ordre ». Des militants comme lui, ils sont beaucoup plus nombreux que l’on croit. Et leur combat n’est pas vain, contrairement au sentiment de découragement que peut trop souvent induire l’échec apparent de ceux qui luttent contre les dictatures apparemment inamovibles, car soutenues par les « puissants du monde ».

Je pense bien sûr d’abord à celles qui ont vérifié avant l’heure l’« axiome de Marzouki » : les mères, puis les grands-mères, de la place de Mai en Argentine, qui se sont mobilisées dans l’indifférence générale pendant près de trois décennies avant de voir fleurir les graines qu’elles avaient semées dans le désert – ce n’est qu’à partir des années 2000 qu’elles ont pu obtenir enfin le jugement des généraux criminels qui avaient enlevé et assassiné leurs enfants et petits-enfants.

Je pense aussi aux mères de « disparus » algériens, victimes dans les années 1990 de la terrible « machine de mort » déchaînée contre leur peuple par les généraux d’Alger, et qui continuent aujourd’hui à se battre pour la vérité et la justice.

C’est pourquoi, au-delà de l’émotion que nous avons été nombreux à éprouver le 15 janvier à l’annonce de la fuite de Ben Ali, au-delà de l’énervement amusé qu’a suscité chez moi le soudain enthousiasme démocratique de médias qui avaient soigneusement boycotté les divers livres dénonçant le régime tunisien publiés à La Découverte depuis une quinzaine d’années, il m’a paru essentiel de restituer ici les paroles de Marzouki (fruit d’une « rétrotraduction » de Naima, qui avait immédiatement traduit en anglais, sa langue de travail, son interview – qu’il nous excuse par avance des approximations qui peuvent en résulter).

Moncef Marzouki, mai 2010.-
« J’ai deux techniques pour rester positif psychologiquement. La première, c’est que je me dis que le temps géologique n’est pas le temps des civilisations, que le temps des civilisations n’est pas celui des régimes politiques et que le temps des régimes n’est pas celui des hommes. Il faut l’accepter. Si je m’engage dans le projet de transformer la Tunisie, vieille de quinze siècles, je ne vais pas la transformer en vingt ans. Je dois donc accepter les échéances de long terme. Et à partir de là, je ne me décourage pas, parce que mon horizon, ce n’est pas les six prochains mois ou la prochaine élection présidentielle : c’est celui des cent prochaines années – que je ne verrai pas, c’est évident.

« Et l’autre technique vient du fait que je suis un homme du Sud. Je viens du désert et j’ai vu mon grand-père semer dans le désert. Je ne sais pas si vous savez ce que c’est que de semer dans le désert. C’est semer sur une terre aride et ensuite vous attendez. Et si la pluie tombe, vous faites la récolte. Je ne sais pas si vous avez déjà vu le désert après la pluie, c’est comme la Bretagne ! Un jour, vous marchez sur une terre complètement brûlée, ensuite il pleut à peine et ce qui s’en suit, vous vous demandez comment cela a pu se produire : vous avez des fleurs, de la verdure… Tout simplement parce que les graines étaient déjà là… Cette image m’a vraiment marqué quand j’étais enfant. Et, par conséquent, il faut semer ! Même dans le désert, il faut semer !

« Et c’est de cette façon que je vois mon travail. Je sème et s’il pleut demain, c’est bien, sinon au moins les graines sont là, car que va-t-il se passer si je ne sème pas ? Sur quoi la pluie va-t-elle tomber ? Qu’est-ce qui va pousser : des pierres ? C’est l’attitude que j’adopte : semeur dans le désert… »


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7 Commentaires sur cet article
  • Abdul
    20 janvier 2011 at 12 h 30 min -

    Monsieur Marzouki,vous et vos semblables vous êtes l’honneur de notre nation.Qu’allah vous garde,car je sais que l’avenir de nos enfants sera radieux.




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  • AS
    20 janvier 2011 at 14 h 58 min -

    droit dans ses bottes et justes, militant pro-palestinien de la premiere heure… un condidat certain, est ce que les ordres aux miliatires sont de priver la Tunsise d’une voix pro-arabe, pro-palestinienne forte en Afrique du Nord ?
    En tout cas respect pour Marzouki, comme pour Salah Eddine deux vrais Hommes
    reponse avant l’ete…




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  • Abdel Madjid AIT SAADI
    25 janvier 2011 at 20 h 14 min -

    Pour ceux qui comme Sadi, tentent de récupérer la colère, pour la canaliser, voici un article qui devrait faire réfléchir plus d’un parmi ceux qui confondent laïcité et démocratie…
    Même s’il est mal séant de comparer Sadi au défenseur des droits de l’homme, qu’est le Dr. Merzougui, avec pourtant un bémol.
    Je le mets sans plus de commentaire, laissant à notre frère Si Salah, la primeur du jugement, car lui, connait les dessous, indicibles pour moi, simple observateur.

    MONDE 25/01/2011 À 13H49
    A Tunis, l’opposant historique Moncef Marzouki pris à partie par les manifestants

    Un groupe de jeunes manifestants s’est rué sur lui, en l’insultant, et le traitant d’«agent des Français et des Américains».

    L’opposant tunisien historique Moncef Marzouki a été vivement pris à partie mardi à Tunis par des manifestants sur l’esplanade de la Casbah, qui l’ont insulté et poursuivi, le contraignant à quitter les lieux précipitamment, a rapporté une journaliste de l’AFP.

    L’incident s’est produit quand l’opposant a voulu saluer la foule devant le ministère des Finances où des avocats tunisiens lançaient des slogans contre le gouvernement de transition, très décrié en raison de la présence de nombreux caciques du régime du président déchu Ben Ali.

    Immédiatement, un groupe de jeunes manifestants s’est rué sur lui, en l’insultant, et le traitant d’«agent des Français et des Américains». L’opposant a alors dû prendre la fuite, se frayant un chemin parmi la foule, poursuivi par ce groupe très agressif jusque dans les ruelles de la Médina, où d’autres manifestants se sont alors interposés.

    «Ils disent que je suis un mécréant», a expliqué, essoufflé et visiblement choqué ce dirigeant de la gauche laïque âgé de 65 ans, à une journaliste de l’AFP. «D’après moi, ils ont été envoyés par le pouvoir. Il y a une campagne contre moi, y compris sur (le réseau social) Facebook», a-t-il ajouté.

    Mais pour un des manifestants qui l’a poursuivi, il s’agit seulement d’empêcher toute récupération politique de la «révolution du jasmin», d’où qu’elle vienne.
    «On ne vend pas le sang des martyrs»

    «Ca y est, tout le monde rapplique maintenant pour venir récupérer notre Révolution», explique cet homme en colère d’une quarantaine d’années, venu du centre frondeur et déshérité du pays, foyer principal de la contestation.

    Le groupe qui a pourchassé Moncef Marzouki s’est ensuite vivement fait rabroué par les autres manifestants. «Ils ne savent même pas qui c’est, ils veulent juste éviter que des politiciens viennent jouer les premiers rôles», juge un manifestant.

    «On ne vend pas le sang des martyrs», proclamait une banderole accrochée sous les fenêtres du Premier ministre, dénonçant toute récupération politique du mouvement.

    Moncef Marzouki, issu de la gauche laïque, avait annoncé le 17 janvier sa candidature à l’élection présidentielle qui doit être organisée d’ici six mois en Tunisie, qualifiant de «mascarade» le gouvernement d’union nationale où ont été nommés à des postes-clés de nombreux ministres du président déchu Ben Ali.

    M. Marzouki, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, et fondateur du Congrès pour la République en 2001 était revenu le 19 janvier en Tunisie après de longues années d’exil en France.

    Son premier geste avait été de se rendre à Sidi Bouzid (centre-ouest) pour se recueillir sur la tombe de Mohamed Bouazizi, le jeune marchand de fruits qui s’était immolé le 17 décembre à la suite d’humiliations policières, déclenchant la «Révolution du Jasmin» qui a fait tomber Ben Ali.

    (Source AFP)

    ===================================
    Il s’agit d’une grossière machination des reliques du Rat de Carthage. Notre frère Moncef Marzouki est un homme politique à principes. Il n’a jamais mangé aux râteliers du Palais de Carthage. Il a goûté par contre aux tabassages des agents de la Dakhilia.
    Il a été accueilli très chaleureusement la semaine dernière à l’aéroport de Tunis par ses compatriotes et à Sidi Bouzid où il est allé se recueillir sur la tombe du martyr qui, par son sacrifice, lui a permis de rentrer dans son pays. Il a participé à l’accord du 18 octobre avec les sociaux-démocrates, islamistes, communistes et autres courants pour un véritable Front du Changement. Il n’a jamais prôné l’éradication d’une quelconque tendance politique. Et il oeuvre actuellement avec ses partenaires de l’accord du 18 octobre et avec Ahmed Mestiri et ses compagnons à la constitution d’un gouvernement provisoire afin d’aller vers une Constituante.
    Je crois qu’il ne faudrait surtout pas comparer l’incomparable et ne pas tomber dans le piège diabolique des reliques du Rat de Carthage.
    Salah-Eddine Sidhoum




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  • Abdel Madjid AIT SAADI
    25 janvier 2011 at 23 h 18 min -

    Merci Cher frère Sidhoum, pour cette mise au point, claire et nette, car en effet, tout comme la semaine dernière à propos de la « participation de M° Ali Yahya Abdennour » à une coordination X, j’ai été plus que surpris, aussi ai-je tenu à mettre l’article pour que nul ne dise je ne savais pas.

    En effet, c’est le sort et le rôle des manipulateurs de tout acabit, de laisser filtrer telle ou telle information, ou simplement de « ratonner » un opposant quand l’occasion se présente, car après tout, tous les « manifestants », dans une rue ne sont pas nécessairement des opposants au système Ben Ali, et je parie que les girouettes qui ont bouffé du temps du Prince de Carthage, se prennent comme le PDG de la chaine Nassime à rêver d’une nouvelle carrière, dans une Tunisie « démocratique » pour y défendre la démocratie.
    N’est-ce pas ainsi qu’après toutes révolution nous avons des « 19 mars 1962 », plus moujahidines que les moujahidines, pour éliminer les candidats qui pourraient leur bloquer l’ascension.

    Je ne peux avoir comparer Dr. Merzouki, dont la défense des droits de l’homme est facile d’accès sur Google, avec Sadi qui lui promettait « nous ne vous laisserons pas arriver au pouvoir »… car Sadi est DEM o CRATE, c’est-à-dire haineux des URNES et haineux du peuple sur lequel il s’est trompé, aussi est-ce pour cela qu’il a voulu durant la décennie rouge le rééduquer dans les camps avec l’aide des milices affidées et ses amis comme MOKHKHKHKHKH.




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  • Abdel Madjid AIT SAADI
    25 janvier 2011 at 23 h 29 min -

    Juste pour distinguer le Dr. Moncef Merzouki, défenseur des droits de l’homme, POUR TOUS, de notre laïcISTE Sadi, partisan des « droits de l’houma » pour ceux exclusivement qui ont perdu leurs repères, sur un petit point qui montre clairement la différence de culture entre nos politiciens.

    http://moncefmarzouki.com/spip.php?article100

    et le site, lui-même.
    http://moncefmarzouki.com/




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  • ALI
    27 janvier 2011 at 19 h 23 min -

    MERCI DE NE PAS COMPARER MERZOUKI A SAID SADI CAR CELA DONNE A CE DERNIER UN CERTAIN HONNEUR QUI NE MERITE PAS




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  • Abdel Madjid AIT SAADI
    27 janvier 2011 at 22 h 16 min -

    @ALI
    Jamais je n’ai osé comparer deux personnalités aussi éloignées l’une de l’autre du point de vue culturel, sinon pour montrer comment l’un s’agite pour faire avancer les idées de « gens qui se sont trompés de peuple » au point de se démener comme un diable pour tenter d’imposer la dictature fasciste et le sectarisme linguistique, alors que l’autre, digne fils de son pays la Tunisie, défend au contraire, non point un régime militaire ou policier, mais au contraire le droit de l’homme et des femmes tunisiennes, sans distinction !

    Mais, malheureusement derrière les rideaux, oncle Sam veille, comme de bien entendu MAM et ses commettants qui savaient que les commandes de bombes lacrymogènes étaient livrées pour « défendre la démocratie »….

    Tunisie, un modèle pour le siècle ?
    27 janvier 2011 · 18:30
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    Washington face à la colère du peuple tunisien

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    Alors que les médias occidentaux célèbrent la « Jasmine Revolution », Thierry Meyssan dévoile le plan US pour tenter de stopper la colère du peuple tunisien et conserver cette discrète base arrière de la CIA et de l’OTAN. Selon lui, le phénomène insurrectionnel n’est pas fini et la vraie Révolution, tant redoutée par les Occidentaux, pourrait rapidement commencer.

    par Thierry Meyssan*

    Le général William Ward —ancien responsable de la répression dans les Territoires palestiniens devenu commandant de l’Africom— lors d’une cérémonie en mai 2010. L’armée tunisienne a été réduite au minimum, mais le pays sert de base arrière aux opérations « anti-terroristes » régionales et dispose de ports indispensables au contrôle de la Méditerranée par l’OTAN.

    Les grandes puissances n’aiment pas les bouleversements politiques qui leur échappent et contrecarrent leurs plans. Les événements qui ont fait vibrer la Tunisie depuis un mois n’échappent pas à cette règle, bien au contraire.
    Il est donc pour le moins surprenant que les grands médias internationaux, suppôts indéfectibles du système de domination mondiale, s’enthousiasment soudainement pour la « Révolution du jasmin » et multiplient les enquêtes et reportages sur la fortune des Ben Ali qu’ils ignoraient jusque là malgré leur luxe tapageur. C’est que les Occidentaux courent après une situation qui leur a glissé des mains et qu’ils voudraient récupérer en la décrivant selon leurs souhaits.
    Avant toute chose, il convient de rappeler que le régime de Ben Ali était soutenu par les Etats-Unis et Israël, la France et l’Italie.
    Considéré par Washington comme un Etat d’importance mineure, la Tunisie était utilisée au plan sécuritaire, plus qu’économique. En 1987, un coup d’Etat soft est organisé pour déposer le président Habib Bourguiba au profit de son ministre de l’Intérieur, Zine el-Abidine Ben Ali. Celui-ci est un agent de la CIA formé à la Senior Intelligence School de Fort Holabird. Selon certains éléments récents, l’Italie et l’Algérie auraient été associés à cette prise de pouvoir [1].
    Dès son arrivée au Palais de la République, il met en place une Commission militaire jointe avec le Pentagone. Elle se réunit annuellement, en mai. Ben Ali, qui se méfie de l’armée, la maintient dans un rôle marginal et la sous-équipe, à l’exception du Groupe des Forces spéciales qui s’entraîne avec les militaires US et participe au dispositif « anti-terroriste » régional. Les ports de Bizerte, Sfax, Sousse et Tunis sont ouverts aux navires de l’OTAN et, en 2004, la Tunisie s’insère dans le « Dialogue méditerranéen » de l’Alliance.
    Washington n’attendant rien de spécial de ce pays au plan économique, il laisse donc les Ben Ali mettre la Tunisie en coupe réglée. Toute entreprise qui se développe est priée de céder 50 % de son capital et les dividendes qui vont avec. Cependant, les choses virent au vinaigre en 2009, lorsque la famille régnante, passée de la gourmandise à la cupidité, entend soumettre aussi les entrepreneurs états-uniens à son racket.
    De son côté, le département d’Etat anticipe sur l’inévitable disparition du président. Le dictateur a soigneusement éliminé ses rivaux et ne dispose pas de successeur. Il faut donc imaginer une relève s’il vient à mourir. Une soixantaine de personnalités susceptibles de jouer un rôle politique ultérieur est recrutée. Chacune reçoit une formation de trois mois à Fort Bragg, puis un salaire mensuel [2]. Le temps passe…
    Bien que le président Ben Ali poursuive la rhétorique anti-sioniste en vigueur dans le monde musulman, la Tunisie offre diverses facilités à la colonie juive de Palestine. Les Israéliens d’ascendance tunisienne sont autorisés à voyager et à commercer dans le pays. Ariel Sharon est même invité à Tunis.

    La révolte

    L’immolation par le feu d’un vendeur ambulant, Mohamed Bouazzi, le 17 janvier 2010, après que sa charrette et ses produits aient été saisis par la police, donne le signal des premières émeutes. Les habitants de Sidi Bouzid se reconnaissent dans ce drame personnel et se soulèvent. Les affrontements s’étendent à plusieurs régions, puis à la capitale. Le syndicat UGTT et un collectif d’avocats manifestent scellant sans en avoir conscience l’alliance entre classes populaire et bourgeoisie autour d’une organisation structurée.
    Le 28 décembre, le président Ben Ali tente de reprendre les choses en main. Il se rend au chevet du jeune Mohamed Bouazizi et s’adresse le soir à la Nation. Mais son discours télévisé exprime son aveuglement. Il dénonce les manifestants comme des extrémistes et des agitateurs stipendiés et annonce une répression féroce. Loin de calmer le jeu, son intervention transforme la révolte populaire en insurrection. Le peuple tunisien ne conteste plus simplement l’injustice sociale, mais le pouvoir politique.

    Le producteur Tarak Ben Ammar, propriétaire de Nessma TV et associé de Silvio Berlusconi. Il est le cousin de Yasmina Torjman, épouse du ministre français de l’Industrie, Eric Besson.

    A Washington, on constate que « notre agent Ben Ali » ne maitrise plus rien. Le Conseil de sécurité nationale Jeffrey Feltman [3] et Colin Kahl [4] s’accordent à considérer que le moment est venu de lâcher ce dictateur usé et d’organiser sa succession avant que l’insurrection ne se transforme en authentique révolution, c’est-à-dire en contestation du système.
    Il est décidé de mobiliser des médias, en Tunisie et dans le monde, pour circonscrire l’insurrection. On focalisera l’attention des Tunisiens sur les questions sociales, la corruption des Ben Ali, et la censure de la presse. Tout, pourvu qu’on ne débatte pas des raisons qui ont conduit Washington à installer le dictateur, 23 ans plus tôt, et à le protéger tandis qu’il s’accaparait l’économie nationale.
    Le 30 décembre, la chaîne privée Nessma TV défie le régime en diffusant des reportages sur les émeutes et en organisant un débat sur la nécessaire transition démocratique. Nessma TV appartient au groupe italo-tunisien de Tarak Ben Ammar et Silvio Berlusconi. Le message est parfaitement compris par les indécis : le régime est fissuré.
    Simultanément, des experts Etats-uniens (mais aussi Serbes et Allemands) sont envoyés en Tunisie pour canaliser l’insurrection. Ce sont eux qui, surfant sur les émotions collectives, tentent d’imposer des slogans dans les manifestations. Selon la technique des prétendues « révolutions » colorées, élaborée par l’Albert Einstein Institution de Gene Sharp [5], ils focalisent l’attention sur le dictateur pour éviter tout débat sur l’avenir politique du pays. C’est le mot d’ordre « Ben Ali dégage ! » [6].

    Anonymous (un paravent de la CIA) hacke le site internet officiel du Premier ministre et place un message de menace en anglais sur la page d’accueil. Le logo est celui du Parti pirate international, dont le membre tunisien Slim Amanou sera propulsé par l’ambassade US ministre de la Jeunesse et des Sports du « gouvernement d’union nationale ».

    Masqué sous le pseudonymeAnonymous, le cyber-escadron de la CIA —déjà utilisé contre le Zimbabwe et l’Iran— hacke des sites officiels tunisiens et y installe un message de menace en anglais.

    L’insurrection

    Les Tunisiens continuent spontanément à braver le régime, à descendre en masse dans les rues, et à brûler commissariats de police et magasins appartenant aux Ben Ali. Avec courage, certains d’entre eux payent le prix du sang. Pathétique, le dictateur dépassé se crispe sans comprendre.
    Le 13 janvier, il ordonne à l’armée de tirer sur la foule, mais le chef d’état-major de l’armée de terre s’y refuse. Le général Rachid Ammar, qui a été contacté par le commandant de l’Africom, le général William Ward, annonce lui-même au président que Washington lui ordonne de fuir.
    En France, le gouvernement Sarkozy n’a pas été prévenu de la décision états-unienne et n’a pas analysé les divers retournements de veste. La ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, se propose de sauver le dictateur en lui dépêchant des conseillers en maintien de l’ordre et du matériel pour qu’il se maintienne au pouvoir par des procédés plus propres [7]. Un avion cargo est affrété le vendredi 14. Lorsque les formalités de dédouanement sont finies à Paris, il est trop tard : Ben Ali n’a plus besoin d’aide, il a déjà pris la fuite.
    Ses amis d’hier, à Washington et Tel-Aviv, Paris et Rome, lui refusent l’asile. Il échoue à Riyad, non sans emporter avec lui 1,5 tonne d’or volée au Trésor public.

    Du jasmin pour calmer les Tunisiens

    Les conseillers en communication stratégique US tentent alors de siffler la fin de la partie, tandis que le Premier ministre sortant compose un gouvernement de continuité. C’est là que les agences de presse lancent l’appellation « Jasmine Revolution » (en anglais s’il vous plaît). Les Tunisiens assurent-elles viennent de réaliser leur « révolution colorée ». Un gouvernement d’union nationale est constitué. Tout est bien qui finit bien.
    L’expression « Jasmine Révolution » laisse un goût amer aux Tunisiens les plus âgés : c’est celle que la CIA avait déjà utilisée pour communiquer lors du coup d’Etat de 1987 qui plaça Ben Ali au pouvoir.
    La presse occidentale —désormais mieux contrôlée par l’Empire que la presse tunisienne— découvre la fortune mal acquise des Ben Ali quelle ignorait jusque là. On oublie le satisfecit accordé par le directeur du FMI, Domique Strauss-Kahn aux gestionnaires du pays quelques mois après les émeutes de la faim [8]. Et on oublie le dernier rapport de Transparency International qui affirmait que la Tunisie était moins corrompue que des Etats de l’Union européenne comme l’Italie, la Roumanie et la Grèce [9].
    Les miliciens du régime, qui avait semé la terreur parmi les civils durant les émeutes les obligeants à s’organiser en comités d’auto-défense, disparaissent dans la nuit.
    Les Tunisiens que l’on pense dépolitisés et manipulables après des années de dictature s’avèrent forts matures. Ils constatent que le gouvernement de Mohammed Ghannouchi, c’est « du benalisme sans Ben Ali ». Malgré quelques ravalements de façade, les caciques du parti unique (RCD) conservent les ministères régaliens. Les syndicalistes de l’UGTT, refusent de s’associer à la manip états-unienne et démissionnent des postes qu’on leur a attribués.

    Ahmed Néjib Chebbi, un opposant « Made in USA ».

    Outre les inamovibles membres du RCD, il reste des gadgets médiatiques et des agents de la CIA. Par la grâce du producteur Tarak Ben Amar (le patron de Nessma TV), la réalisatrice Moufida Tlati devient ministre de la Culture. Moins show-bizz, plus significatif, Ahmed Néjib Chebbi, un pion de la National Endowment for Democracy, devient ministre du Développement régional. Ou encore, l’obscur Slim Amanou, un bloggeur rompu aux méthodes de l’Albert Einstein Institute, devient ministre de la Jeunesse et des Sports au nom du fantomatique Parti pirate relié à l’auto-proclamé groupeAnonymous.

    Le vrai siège du pouvoir n’est plus au Palais de la République, mais à l’ambassade des Etats-Unis. C’est ici que l’on a composé le gouvernement Ghannouchi. Située hors de Tunis, dans un vaste campus barricadé, l’ambassade est un gigantesque blockhaus hautement sécurisé qui abrite les postes centraux de la CIA et du MEPI pour l’Afrique du Nord et une partie du Levant.

    Bien entendu, l’ambassade des Etats-Unis n’a pas sollicité le Parti communiste pour faire partie de ce soi-disant « gouvernement d’union nationale ».
    A l’inverse, on fait revenir de Londres, où il avait obtenu l’asile politique, le leader historique du Parti de la Renaissance (Ennahda), Rached Ghannouchi. Islamiste ex-salafiste, il prêche la compatibilité de l’islam et de la démocratie et prépare depuis longtemps un rapprochement avec le Parti démocrate progressiste de son ami Ahmed Néjib Chebbi, un social-démocrate ex-marxiste. Dans le cas d’un échec du « gouvernement d’union nationale », ce tandem pro-US pourrait fournir une illusion de rechange.
    Une nouvelle fois, les Tunisiens se soulèvent, élargissant eux-mêmes le mot d’ordre qu’on leur avait soufflé : « RCD dégage ! ». Dans les communes et les entreprises, ils chassent eux-mêmes les collaborateurs du régime déchu.

    Vers la Révolution ?

    Contrairement à ce qui a été dit par la presse occidentale, l’insurrection n’est pas encore terminée et la Révolution n’a pas encore commencée. Force est de constater que Washington n’a rien canalisé du tout, hormis les journalistes occidentaux. Plus encore aujourd’hui que fin décembre, la situation est hors de contrôle.
    Thierry Meyssan
    Analyste politique français, président-fondateur du Réseau Voltaire et de la conférence Axis for Peace. Il publie chaque semaine des chroniques de politique étrangère dans la presse arabe et russe. Dernier ouvrage publié :L’Effroyable imposture 2, éd. JP Bertand (2007).




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