Édition du
24 July 2017

Algérie: L’autre oligarchie du maghreb

Ali Hannat

Le despotisme n’est pas une exclusivité tunisienne dans le monde arabe. Du Maroc aux pays du Golfe, les régimes en place, même s’ils se différencient par leurs techniques d’étouffer leur peuple, se partagent une constante : l’autoritarisme avec toutes ses variantes, monarchique, militaro-civil, héréditaire, féodal. En ce qui concerne l’Algérie, les similitudes sont multiples avec l’ancien régime de Ben Ali, même si les structures de gouvernance et l’exercice du pouvoir divergent sur certains aspects. Le multipartisme sélectif et le relatif pluralisme médiatique (limité à la presse écrite), dont veut se prévaloir les gouvernants algériens, ne sont en fait qu’un miroir aux alouettes qui dissimile mal la vraie nature du pouvoir. En effet, le régime algérien se caractérise par des ambivalences fondamentales : des normes et procédures formelles qui côtoient des règles informelles, un pluralisme sans démocratie, et une citoyenneté reconnue mais sans plein exercice.

Omnipotence et impuissance du président

Le président Bouteflika en accédant au pouvoir en 1999 a tenu à consolider le système politique opaque et fermé existant, tout en lui apportant une touche personnelle teintée de culte de la personnalité prononcé (ses portraits gigantesque sur des édifices à travers le pays, les médias publics écrits et audiovisuels à son service et à sa gloire). Avec la révision constitutionnelle qui a supprimé la limite des mandats présidentiels à deux, le chef de l’État a verrouillé complètement l’espace politique mettant ainsi en place une «démocratie » particulière. Une organisation du pouvoir caractérisée par un leadership personnalisé, d’élections plébiscitaires (90,2% lors des présidentielles de 2009; c’est « un retour au système du parti unique » dixit l’ambassadeur américain, David D. Pearce, source Wikileaks), et de modèles  clientélistes de vote

L’individualisme extrême de cette « démocratie délégative » et la personnalisation accentuée du pouvoir ont fait de Bouteflika un véritable « monarque républicain » avec des prérogatives aussi larges voire plus importantes que celles de ses prédécesseurs du régime monopartiste. Ainsi, le « sultanisme » algérien sous Bouteflika s’est renforcé davantage en le l’appuyant sur une oligarchie politico-affairiste et en le consolidant par un réseau de clients formé principalement de personnalités de sa famille et de sa région et sur un système de cooptation et de parrainage de personnel politico-administratif fidèle (ministres, députés, sénateurs, haute fonction publique). D’autre part, sur le plan politique, prenant conscience que l’ex-parti unique FLN (dont Bouteflika est son président d’honneur) est discrédité et abhorré, le régime a élargi sa base de légitimité en incluant un autre parti nationaliste, frère siamois du premier (le RND du premier ministre) et un parti islamiste docile, créant ainsi une coalition gouvernementale. La place de l’opposition dans ce système  » bouteflikien » n’est que pour la figuration. Le chef de l’État a réussi à laminer une opposition désorientée qui n’arrive plus à organiser une riposte concertée devant sa marginalisation dans l’espace public et médiatique hermétique et sclérosé (aucun accès aux médias lourds publics).

De plus, plusieurs normes autoritaires touchant particulièrement les violations des droits humains et les restrictions des libertés, dues à l’état de siège (en cours depuis 19 ans), perdurent, ainsi que d’importants éléments hérités du passé monopartiste. Parmi ces éléments, on retrouve le maintien voire le retour de certains caciques du parti unique (le Parlement en est l’illustration), la subordination de l’administration et de la justice au pouvoir politique, la primauté de l’administrateur sur l’élu, et la main mise du pouvoir sur les structures d’information soit en utilisant une presse publique à son service, soit en essayant de dompter la jeune presse privée (133e rang mondial en matière de liberté de la presse).

Matrice du pouvoir : l’armée

A la différence du régime tunisien, l’armée algérienne est au cœur même de l’État. En s’accaparant du pouvoir dès l’indépendance en 1962, elle s’est imposée comme le centre de décision, la détentrice de la réalité du pouvoir et la marraine de tous les présidents « en civil » qui se sont succédés.  Ainsi la création du vrai pouvoir en Algérie ne s’effectue pas dans les institutions compétentes mais au sein d’un « conclave corporatiste » qui regroupe les principaux chefs militaires. C’est dans ce forum informel que se décident les grandes lignes de la politique algérienne et les choix majeurs non seulement sécuritaires mais aussi économiques et stratégiques. Paradoxalement, le président de la République est tenu de se soumettre aux décisions de ces « grands décideurs » informels.

Ainsi, malgré sa domination totale et sa main mise sur l’ensemble des institutions formelles de l’État, le président est diminué par son incapacité et son inefficacité à imposer ou du moins à faire adhérer les autres « décideurs de l’ombre » à certains de ses choix. En un mot, l’hyper-présidentialisme algérien est un mélange « d’omnipotence et d’impuissance ». Cette omnipotence lui est accordée par les dispositions constitutionnelles et légales qui font de lui le maître sans partage dans la prise des décisions et que les autres institutions (judiciaire, législative) ne constituent que d’infimes obstacles pour un exercice absolu de son autorité. Les seules contraintes qui peuvent limiter l’hyper-présidentialisme du chef de l’État sont les réalités du pouvoir qui l’obligent à tenir compte des intérêts et des positions du clan militaire qui a parrainé son élection. Donc, omnipotence sur les institutions formelles et impuissance devant une institution inconstitutionnelle et informelle.

Cette dernière s’appuie sur un puissant appareil militaro-sécuritaire répressif et redouté, la police politique. Un corps opaque jouissant d’une liberté absolue de manœuvres et qui  emmaille tous les secteurs de la vie politique et socio-économique du pays. Dans la périphérique de ce centre se côtoie les membres de la nouvelle bourgeoisie formée d’anciens militaires recyclés dans les affaires et leurs protégés civils qui monopolisent entre eux des pans entiers du secteur de l’import-export. A côté de cette bourgeoisie prédatrice, agissent les barons du commerce informel et de l’économie parallèle dans l’opacité et l’impunité totale reniant tous les règles élémentaires du commerce (non paiement de taxes et d’impôts et transaction sans facture et en espèces, ouvrant ainsi la voie au blanchiment d’argent du crime et de la corruption, évalué à environ 3 milliards de dollars). Un autre cercle s’y greffe constitué notamment de rentiers du système (politiciens, bureaucrates et intellectuels organiques dont le statut socio-professionnel est conditionné par leur fidélité et/ou leur appartenance à un clan).

La survie de cet organe informel «faiseur de rois», malgré la «démocratisation» du régime, et le poids de ses décisions laissent aux citoyens la désagréable impression que la  « démocratie » mise en place est  dépourvue  de  contenu et que le vrai  pouvoir n’a pas changé de titulaire et demeure ailleurs hors des institutions représentatives classiques. D’ailleurs, l’image des «élus  du peuple» est discréditée auprès de la population qui leur reproche non seulement leur indécence en s’octroyant des privilèges et des salaires démesurés (qui représentent plus de 25 fois le salaire minimum, autres frais non inclus) mais aussi leur « inutilité » en raison de leur docilité voire leur effacement total devant l’exécutif gouvernemental. La fonction d’élu est désormais associée à l’enrichissement rapide et à des passe-droits, entrainant ainsi une rupture totale avec la société qui a trouvé dans la rue le seul forum d’expression de ses revendications.

L’ensemble de ces facteurs font en sorte que la « démocratie » algérienne soit une « démocratie vide » ou une « démocratie  pauvre » non pas à cause de l’absence d’institutions pluralistes, mais par le fait que la réalité du pouvoir reste détenue par des acteurs non élus agissant dans des institutions informelles ou administratives.

Clientélisme et corruption

La « démocratie » algérienne présente une autre caractéristique : la présence d’une autre institution informelle, permanente et envahissante: le néo-patrimonialisme. Sous le règne du président Bouteflika le clientélisme comme forme de gouvernance a pris une ampleur inquiétante. Ce qui a eu pour résultats : la confusion de la chose publique et de la chose privée, la corruption généralisée avec des scandales de détournements de biens publics (105e rang mondial en matière de corruption), la déliquescence de l’État, le mépris (hogra) envers les adversaires politiques et les citoyens, l’exil des compétences, la négation des règles de la méritocratie, l’émigration aventureuse, la fraude électorale facilitée par une administration aux ordres, le statut discriminatoire de la femme, etc. En conséquence, une nouvelle conception de la citoyenneté est née. Une citoyenneté discriminatoire qui n’est que le privilège d’une minorité qui a accès aux institutions informelles, alors que les autorités publiques sont censées suivre des règles universalistes.

La somme de toutes ses ambivalences a fait en sorte que l’organisation actuelle du pouvoir en Algérie répond davantage à la définition de la « democradura », de la « démocratie autoritaire » ou « Illiberal Democracy » c’est-à-dire de cette forme particulière d’organisation politique où les arrangements institutionnels et constitutionnels servent de façade pour assurer la pérennité de l’autocratie.

Cette « démocratie » risque de se perpétuer sans un changement fondamental de la structure du pouvoir en Algérie à travers la négociation d’un contrat social et politique entre toutes les composantes représentatives de la société. Les luttes de clans qui ont déjà commencé en prévision de la succession de Bouteflika, amoindri par l’âge et la maladie, ne portent pas sur des choix idéologiques divergents mais sur le contrôle des leviers de commandement et de la rente pétrolière. Les différents intérêts et castes se rejoignent dans l’impératif de préserver un système qui leur assure le pouvoir et l’enrichissement. L’écho venant de l’Est sera-t-il entendu et assimilé?

Ali Hannat

Politologue, Ottawa


Nombre de lectures : 1604
10 Commentaires sur cet article
  • Smaïl Medjeber
    28 janvier 2011 at 23 h 33 min -

    Pleure, ô pays bien-aimé ! Par Smaïl Medjeber
    Pleure, ô pays bien-aimé ! Pauvre Algérie ! Une Algérie qui devrait être un grand paradis, par ses belles montagnes, ses magnifiques collines, ses belles plages, son soleil, ses belles filles et ses beaux garçons, en plus de ses ressources souterraines. Cette Algérie qui fut le grenier à blé de Rome. Ce pauvre et pourtant riche pays, est devenu un enfer pour le peuple. Ce peuple qui se retrouve écrasé par les tenants du pouvoir totalitariste, des généraux j’m’en foutistes, des sans âme, des prédateurs, entourés de leurs larbins, leurs bonniches, leurs sous fifres, leurs valets, leurs majordomes, leurs lèche bottes, leurs baise mains et baise c…ls. Tous ces pourris, ces malpropres, ces malfrats sans scrupules, tous ces voyous, ces truands, ces mercenaires, ces vampires, ces concierges du pouvoir, qui ne pensent qu’à se remplir les poches. Tout ceux à qui, en Algérie, depuis l’indépendance à ce jour, profitent les crimes de l’usurpation, de l’imposture, de l’oppression et de la répression. Tout cela, au détriment des intérêts et des droits du peuple. Comme l’avait si bien écrit, le grand écrivain, l’intellectuel révolté, Kateb Yacine, dans sa préface à l’ouvrage, Histoire de ma vie, de Fadhma Aït Mansour : « Trop de parâtres exclusifs ont écumé notre patrie, trop de prêtres de toutes religions, trop d’envahissements de tout acabit se sont donné pour mission de dénaturer notre peuple, en l’empoisonnant jusqu’au fond de l’âme, en tarissant ses plus belles sources, en proscrivant sa langue ou ses dialectes et en lui arrachant jusqu’à ses orphelins.»
    C’est vraiment dommage, mille fois dommage, que dis-je ? Des millions de fois dommage, que cette belle Algérie, alors qu’elle venait juste de renaître, de se libérer de l’emprise colonialiste, elle retombe, sans même avoir eu le temps de jouir de cette renaissance et de cette libération, dans une autre emprise, celle d’un gang militariste, avide de pouvoir et de richesses, des spoliateurs, des rapaces, des sanguinaires.
    Sous le joug de ces dictateurs auto proclamés, de cet Etat policier omnipotent, barbare, l’Algérie continue donc de souffrir…
    (Extrait de La Grande Poubelle, Journal d’un ancien détenu politique en Algérie)




    0
  • Sami
    28 janvier 2011 at 23 h 47 min -

    Moubarek est tombé!!
    MERCI LE PEUPLE TUNISIEN , VOUS NOUS AVEZ TRACE LA ROUTE DE LIBERTE !!!
    Le peuple egyptien a dit son mot !!
    C est notre tour , mes freres et soeurs algeriens , on a une banque de données claire , comment faire une revolution !!




    0
  • Hamma
    29 janvier 2011 at 0 h 36 min -

    @Sami, c’est pas encore fait! C’est le gouvernement qui est tombé pas lui. Pas encore en tout les cas. Demain, sera une autre longue journée pour lui.




    0
  • Sami
    29 janvier 2011 at 6 h 53 min -

    @ Hamma!!
    Il ne sera plus comme avant !!! La page a ete tourne et si le peuple reste quelque jour et apparament il va le faire , il va fuire !!!! La liberte une idee a la tete avant tout , quand on pense qu’on est libre , on serai libre c est just une question de temps !!!
    A mon avis il a quelque jours juste, mais c,est deja du passe !!!
    Et même s’il reste a cause des pression des états unis d’après leur déclaration qui doit être lu au contraire ce qui est lance publiquement, et même avec cette donne ca sera plus comme avant .. Le régime d’hier allait pas agir comme avant




    0
  • amel
    29 janvier 2011 at 9 h 38 min -

    Merci monsieur Hannat ,votre analyse rend compte ,on ne peut mieux ,de la situation politico-financière qui prévaut en Algérie




    0
  • Sami
    29 janvier 2011 at 9 h 56 min -

    @ Hamma!
    Juste pour vous expliquer, cher frere, la logique dans laquelle, a mon avis bien sur, s’inscrit les mouvement du peuple : c est tres difficile de faire bouger une masse d’un grand poids, mais le moment ou ca commence a bouger il est tres difficile de l’arreter, c’est ca !!
    Moubarek a certainement reçu l’aide a travers l’armée egyptienne sous une pression americaine a cause des enjeux qui impliquent Israel, et ca explique la sortie de l’armée apres la visite du chef de l’etat major egyptien !! Mais maintenant si le peuple insiste a imposer son mot en restant dans la rue, avec L’APPUI D’UNE CLASSE POLITIQUE SEREINE QUI EST LOYALE AU PEUPLE vous allez réaliser cher frère que le PEUPLE EST La seule source de la légitimité et que ces régimes de honte ne sont que des statues en papier
    C’est ca ce que j’ai apris de l’histoire de l’humanite
    ESPERANT LE MIEUX POUR NOS PEUPLES ET QUE LE CHANGEMENT ET LE MOUVEMENT SOIENT SANS ACCIDENTS




    0
  • Boumed
    29 janvier 2011 at 11 h 50 min -

    La dernière intox du crouton dEgypte.
    Boutef c’est ton tour Inchallah,

    23h20. Hosni Moubarak a finalement pris la parole à la télévision en fin de soirée ce vendredi. La principale annonce est celle de l’installation d’un nouveau gouvernement pour une « nouvelle ère ».

    Contrairement aux rumeurs le donnant en partance pour la Suisse, le Président tient bien les commandes du pays et ne compte pas encore les rendre. Il a souligné que « sans les libertés autorisées dans le pays », les manifestations des derniers jours n’auraient pu avoir lieu.

    Il déclare regretter les « victimes innocentes et les blessés des deux côtés ». Hosni Moubarak a également pris soin de distinguer le « chaos » des « manifestations de liberté », en appelant le pays à être un modèle de rempart contre le chaos dans le monde arabe.

    Affirmant son attachement au peuple égyptien, à ses souffrances et à ses préoccupations, le raïs en place depuis trente ans a promis le « changement à travers le dialogue » mais pas dans le chaos et le désordre. Il a appelé le peuple à garder son calme pour le « bien de l’intérêt public égyptien » et à faire confiance à « son action et à son sacrifice » depuis trente ans pour le pays.

    Bref, rien de neuf, ni de convaincant pour les manifestants qui dans les rues crient encore « A bas Moubarak ! A bas Moubarak ! »




    0
  • Hamma
    29 janvier 2011 at 14 h 58 min -

    Ils (les dictateurs) font tous des discours après coup et celui de Moubarak présente le même schéma de peur insprirée par la perte du pouvoir, des privilèges et la crainte de se voir un jour rattraper par la justice de son pays et le TPI.

    Le discours de Moubarak à une heure tardive de la soirée n’a convaincu personne sinon son régime et lui-même. Il a du attendre les supplications de l’occident pour réagir alors qu’il aurait dû le faire à l’instant même où le rue Egyptienne s’est exprimée pacifiquement. Nos frères Egyptiens comme Tunisiens ne sont pas dupes, ils savent que c’est le tournant de l’histoire et qu’ils n’auront peut-être pas une autre chance.

    @Sami, tout à fait d’accord avec toi. L’idée (liberté) est là, faut y aller jusqu’au bout.




    0
  • Hakim
    29 janvier 2011 at 15 h 48 min -

    Mr Hannat

    Une excellente synthèse sur la nature réelle du système algérien et un diagnostique sur le fonctionnement du pouvoir

    Merci




    0
  • Sadek
    30 janvier 2011 at 1 h 04 min -
  • Congrès du Changement Démocratique