Édition du
26 March 2017

La propagation en Algérie est une question de jours

Peut-on vraiment parler de propagation de la révolution tunisienne dans le reste du monde arabe?

L’impulsion des manifestants qui ont renversé le régime dictatorial de Zine El Abidine Ben Ali a soulevé des inquiétudes et des espérances chez les peuples arabes, de l’Atlantique au Golfe. Pour une explication profonde et un aperçu d’initié sur ce qui se passe au sud de la Méditerranée, nous avons interviewé Djamaledin Benchenouf, rédacteur en chef du journal en ligne Le Quotidien d’Algérie.

par Pedro CANALES, correspondant Maghreb.


– Quelles sont les causes profondes de cette révolte qui s’étend dans le monde
arabe?

Les causes en sont multiples et complexes. Mais nous pouvons dire, en substance, que depuis les périodes de décolonisation, des opportunistes politiques se sont embusqués derrière les mouvements de libération, et ont détourné, par nature, le cours naturel de l’histoire. En réalité, les peuples arabes n’ont jamais été réellement décolonisés. Un colonisateur a remplacé l’autre. Mais le nouvel occupant, qui est sorti du peuple, a souvent utilisé des méthodes de domination et de répression, encore plus brutales, et plus meurtrières que celle du colonialisme. Comme cela fut le cas en Algérie.
Mais je crois que le facteur aggravant de ces systèmes despotiques se trouve dans les ressources naturelles de ces pays, notamment celles des hydrocarbures. Sans ces richesses naturelles, ces régimes médiocres n’auraient pas pu tenir une seule année. Cette manne leur a permis, en plus de piller le pays, de corrompre de larges pans de la société. En Tunisie, le schéma est différent, parce que le régime Benali, qui a hérité d’une Tunisie déjà prospère, et construite sur des fondements rationnels, a squatté le pouvoir, sans détruire l’économie. Alors qu’en Algérie, le régime de Boumediène, pour asseoir son pouvoir, a détruit l’ensemble de l’économie, l’agriculture, l’artisanat, et le tourisme.

Quelle est la pire chose qui s’est passé dans ces pays?

Le pire a été la dévastation des valeurs civiques de ces sociétés. C’est ce qui explique deux phénomènes en apparence séparés, mais qui sont intimement liés: Les flux migratoires vers les pays du nord, et l’islamisation de la société. Parce que d’un côté, les populations tentent de fuir des sociétés où n’existent plus que les lois de la jungle, et que d’un autre côté, les sociétés aspirent à un renouveau moral et civique. Et elles croient le trouver dans un retour aux sources de l’islam.

– Certains pays sont déjà atteints. D’autres peuvent-ils suivre?
Oui, je crois que nous sommes partis pour une véritable déferlante. Aujourd’hui, grâce aux nouvelles techniques de communication et d’information, les sociétés prennent connaissance de l’actualité en temps réel. Et tous les peuples, non seulement arabes, mais aussi musulmans, qui vivent globalement dans les mêmes situations d’oppression, vont être concernées, plus ou moins. Je crois qu’à court terme des flambées de colère vont avoir lieu en Algérie, en Jordanie, au Yemen, et plus tard, peut être, en Lybie, en Syrie, où les systèmes sont verrouillés de façon plus complexe, puisque de larges couches de la populations, de véritables clans ethniques, participent au contrôle de la population.

Était-ce inévitable tant de corruption?
Non, bien sûr. Nous n’avons pas eu de chance. Il s’est trouvé malheureusement que ceux qui ont véritablement fait la révolution étaient morts pour la plupart, à l’indépendance, et que ceux qui y ont survécu ont été, soit corrompu par le nouveau pouvoir, soit liquidés. C’est le cas un peu partout où il y a eu des phénomènes de décolonisation.

En Algérie, aussi?
En Algérie, si les Ferhat Abbes, Benkhedda et autres n’avaient pas été écartés par Boumediene et Ben Bella, l’Algérie serait un Etat moderne et prospère aujourd’hui, sans doute. Il s’est trouvé malheureusement que ceux qui ont pris le pouvoir, se sont trouvés devant la nécessite d’acheter la collaboration de tous ceux qui pouvaient leur causer des problèmes, et ainsi l’Etat a mué en régime Kleptocrate et médiocrate.

– Le changement que beaucoup demandent, serait progressive ou radical?

Tout le monde souhaiterait une changement radical et total, mais il ne faut pas rêver. D’autres intérêts sont en jeu, qui décideront de la suite des évènements. Je crois que allons nous acheminer vers un changement du « personnel », sans véritable changement des systèmes, sauf que les abus les plus excessifs vont sans doute s’effacer pour un temps, pour un temps seulement, avant de se remettre en place. Mais qui sait ? Peut-être que les peuples se montreront plus vigilants, et moins manipulables. Espérons le!

– Un choc violent sera-t-il necessaaire pour déloger les 
dictateurs en place?

Cela dépendra des Américains et de l’Europe. Tous les despotes savent que leur sort dépendra de ces puissances. S’ils sont contraints de ne pas abuser de la force, ils ne le feront pas, parce qu’ils savent qu’au moment de la fuite, ils n’auront pas intérêt à être mal reçus, là où se trouvent leurs colossales fortunes. Ils vont donc réagir aux soulèvements populaires en fonction des feux verts éventuels des puissances occidentales, mais aussi de leurs propres armées, où un vent de fronde commence à souffler, comme en Algérie, en ce moment. Vous pensez bien comment la révolté populaire aurait été réprimée, si les Américains n’avaient pas envoyé un signal clair à l’armée tunisienne. 

– L’éruption populaire en Tunisie, en Egypte, en Jordanie, au Yemen, aura des 
répercussions en Algérie?

Très certainement. C’est une question de jours, peut-être d’heures. Mais en Algérie, l’absence d’élites pour encadrer les manifestations peut devenir une arme à double tranchant. Une foule sans chefs, et sans consignes, peut se retourner contre elle, au point où les populations en arriveraient à préférer l’oppression du régime, que l’insécurité globale. En plus du fait, qu’en ce moment même, le régime tente de canaliser les manifestations par ses propres relais, pour faire croire que les populations ne cherchent pas à chasser le régime, mais juste à obtenir satisfaction sur des revendications totalement déphasées, comme la levée de l’état d’urgence.
Mais en Algérie, tout reste possible, y compris le basculement de l’armée contre le clan Bouteflika et le DRS. Même un coup d’état reste envisageable, en les circonstances actuelles.

– Quelle est l’attitude du peuple algérien envers ses dirigeants?
Le peuple algérien les honnit. Encore plus que le peuple tunisien à l’encontre du régime Benali. Il ne faut pas oublier que le régime algérien s’est servi de la crise islamiste pour perpetrer des carnages, et piller des dizaines de milliards de dollars. Et il ne faut pas oublier que le DRS et Bouteflia sont maintenant des alliés. Tout comme il faut savoir que le coeur du pouvoir, composé de quelques généraux, de la famille Bouteflika, et de quelques barons financiers, ont réussi à détourner des fortunes colossales. Au moment où les populations vivent des situations de grande misère, au milieu d’une économie de bazar qui coûte énormément d’argent, et qui compromet gravement l’avenir du pays. Saviez vous que le véritable taux de chômage en Algérie est de 40% environ ?

– Vous ne craignez-pas un bain de sang?

Comme je vous l’ai déjà dit, cela dépend de l’attitude des puissances occidentales. Si un signal fort est envoyé au DRS et à Bouteflika, la transition se passera relativement bien. Sinon, il faudra redouter un carnage, comme en octobre 88, et peut être pire.

– Suivant l’exemple de la Tunisie, les militaires algériens peuvent-ils écouter 
le peuple et s’allier avec lui pour démocratiser le pays?

Oui, nous savons qu’un vent de fronde souffle au sein des officiers de l’armée algérienne. Tout est possible en ce moment. Il faut savoir aussi que le général Mediène, le parrain du DRS a dépassé les 70 ans et qu’il est très malade, semble-t-il, ainsi que son ami Bouteflika qui est aussi âgé, et encore plus malade.

– Peut-on songer à un Gouvernement de transition en Algérie comme en Tunisie?

Ce sera très difficile en Algérie, pour trouver un large consensus. Parce que le régime a fait en sorte que les seules forces organisées dans le pays mangent dans son râtelier. Tous les partis et les syndicats ont été soient corrompus, soit infiltrés, soit laminés. Ce sera donc beaucoup plus difficile que la Tunisie. Et c’est cet épouvantail que le régime agite, en laissant penser que les seules forces qui pourront récupérer la révolte éventuelle seront celles des islamistes.

Y a-t-il une alternative democratique au régime actuel?
Une totale démocratie, et un véritable consensus entre les vrais démocrates, et les islamistes modérés, pour assurer une transition tranquille et laborieuse, vers un véritable Etat de Droit.


Nombre de lectures : 1477
15 Commentaires sur cet article
  • AS
    31 janvier 2011 at 14 h 17 min -

    la libye vient de declarer l’etat d’urgence sur tout son territoire et tous les evenements sportifs sont annules jusqu’a nouvel ordre.

    Il y aurait des centaines de prisonniers politques assassines dans les prisons egyptiennes… israel a masse des troupes a la frontiere et des ssoldats americains en route vers le sinai pour y etre deployes




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  • belka
    31 janvier 2011 at 14 h 29 min -

    l algerie sera le pire connaissant « nos chers gouvernants ».




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  • AS
    31 janvier 2011 at 15 h 09 min -
  • Tweets that mention Le Quotidien d’Algérie » La propagation en Algérie est une question de jours — Topsy.com
    31 janvier 2011 at 15 h 38 min -

    […] This post was mentioned on Twitter by revoldz and Twitty Algeria, diego. diego said: La propagation en #Algérie est une question de jours. #Algeria #JaccuseDZ http://bit.ly/eaNlKX […]




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  • Ait Mohand Ouwidir
    31 janvier 2011 at 15 h 55 min -

    Merci, Monsieur D.B. d’avoir enfin compris que les américaux et les occidentaux avaient et ont une grande part de responsabilité dans tout ce qui se passe actuellement dans les pays arabes…..

    Ce n’est pas ce que vous souteniez, il y a à peine dix jours seulement,
    dans l’une de vos vidéos de votre blog personnel…..

    Mais, je trouve bien quand même ce changement d’état d’esprit de votre part. Opportunisme et auto-suffisance quand vous nous tenez l’homme….

    Amicalement et sans vouloir vous froisser.

    Tanmirth.

    DB: Vous ne me froissez pas, vous me faites rire. Ce n’est pas de ma faute si vous n’arrivez plus à suivre.




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  • Ammar
    31 janvier 2011 at 16 h 04 min -

    Bonjour
    Ne nous contentons pas d’analyser, profitons de ce vent pour faire la même chose, il faut prévoir une date pour sortir dans la rue le plus vite possible.




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  • abd allah el muslim
    31 janvier 2011 at 20 h 04 min -

    bonjour monsieur DB, les intérêts dont dépend l’occident en algérie, ne sont pas liés qu’aux hydrocarbures, ils concernent avant tout la géopolitique les occidentaux veulent avant tout avoir un contrôle militaire dans toutes les régions du globe.pour ce qui est de l’algérie c’est presque fait et c’est pour cela qu’il ne peut y avoir de changement dans notre pays les corrompus de notre sois disant gouvernement ne le permettront certainement pas.
    respectueusement votre serviteur devant ALLAH abd el allah.




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  • AS
    31 janvier 2011 at 20 h 34 min -

    Kherfi et djebbar font leurs valises et sarkozy demande a arreter toutes les provocations anti islam en france jusqu’a lete au moins selon une source francaise…

    les types ont mis le fey et croient amintenat le contenir comment on appele ces gens deja ? des pompiers pyromanes de la haine…

    je pense qu’il y a eut une onde de choc qui a frappe l’armee algerienne apres que certains aient compris que la division physique du pays etait en jeu … preuves desormais etablie de visu… c’est ce qu’il fallait cqfd

    Apres seul Allah awj sait comment ca va se passer




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  • zaki
    31 janvier 2011 at 20 h 41 min -

    @ammar;
    c est le 12 fevrier 2011 a 11h00,place du 1er mai -place des martyrs.




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  • omar54
    31 janvier 2011 at 21 h 37 min -

    Je sais que ça n’a rien à voir avec l’actualité,mais je tiens à faire cette remarque :tous les jours, je fais un petit tour d’horizon dans quelques sites, et je dois dire que la matière ne manque pas dans ce pays.Certains de nos concitoyens à LQA et ailleurs ont ce art de commenter qui me remplit de fiérté,la façon dont ils manipulent et jonglent dans la langue de Molière ferait rougir certains de nos journaleux,et meme des frenchies.CHAPEAU BAS Messieurs/dames !La qualité des commentaires et autres analyses est tout simplement somptueuse,les détails et les contours sont d’une subtilité raffinée.Cela prouve, indubitablement ,que notre pays recèle d’énormes potentialités ,qu’elles vivent ici ou ailleurs,et je suis fier d’appartenir à cette nation.Merci à tous ceux et celles qui nous donnent un pur bonheur de lecture.
    Que dire aussi des perles,que dis-je,des joyaux : ces perles qui viennent vous chatouiller la rate,en voici quelques unes :De Hakim (LQA): tout le monde attend tout le monde ;sur le meme site:…..attention !à l’aéroport vérifiez toutes leurs valises (des fuyards),elles sont pleines d’argent!! ou encore,sur un autre site,concernant Interpol et le clan ben-ali :Ah! la traque commence,vas-y médor ,cherche et ramènes-les par les c………!
    Une dernière;certains fonctionnaires sont des cons mis par l’état !!! amicalement.




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  • Hamma
    31 janvier 2011 at 21 h 41 min -

    Ici, nous n’avons pas à débattre sur les USA et le reste de l’Occident dont nous savons tous à quels jeux ils se plient (intérêts obliges) depuis la chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS. Nos ainés étaient trop occupés encore à panser les blessures de 132 ans de colonisation et de guerre civile et ont crus aux bienfaits de cette indépendance et de cette paix (utopique) chèrement acquise. Ils (nos ainés) ont été trés forts dans le passage du flambeau et de tous nos martyres. Les générations qui ont suivies ont été faibles dans la lecture et la compréhensionde cet acte.

    Ni l’Egypte, ni la Tunisie, ni aucun autre pays arabe ne nous donnera de leçons sur la révolution et les soulèvements populaires depuis la nuit des temps. Prouvons juste à nos frères et soeurs du magheb et du monde arabe que nous valons bien le titre de « Peuple de la révolution ».

    J’interviens ici pour dire aux régimes de dictature et à leurs suppôts que la partie n’est pas gagnée, que la liberté est devenue la psychologie des peuples du Maghreb et du monde arabe. « L’homme est dans un corps emprisonné, mais son âme est libre ».




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  • fat
    31 janvier 2011 at 22 h 26 min -

    quelqu’un peut-il me dire s’il y a une manif de soutien aux algériens le 12/02 ici en france. merci pour l’info.




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  • moudjahed
    1 février 2011 at 18 h 13 min -

    C’est tojours la même équipe,il n’y a que les joueurs qui changent……..




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  • Ait Mohand Ouwidir
    1 février 2011 at 18 h 22 min -

    Al laâb H’mida !

    Al hakem H’mida !

    Waracham H’mida !




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  • mamlam
    2 février 2011 at 13 h 17 min -

    les manaoeuvres secrètes des américains, depuis plus de 20ans, se dévoilent au grand jour en tunisie.
    Les grandes puissances n’aiment pas les bouleversements politiques qui leur échappent et contrecarrent leurs plans. Les événements qui ont fait vibrer la Tunisie depuis un mois n’échappent pas à cette règle, bien au contraire.

    Il est donc pour le moins surprenant que les grands médias internationaux, suppôts indéfectibles du système de domination mondiale, s’enthousiasment soudainement pour la « Révolution du jasmin » et multiplient les enquêtes et reportages sur la fortune des Ben Ali qu’ils ignoraient jusque là malgré leur luxe tapageur. C’est que les Occidentaux courent après une situation qui leur a glissé des mains et qu’ils voudraient récupérer en la décrivant selon leurs souhaits.

    Avant toute chose, il convient de rappeler que le régime de Ben Ali était soutenu par les Etats-Unis et Israël, la France et l’Italie.

    Considéré par Washington comme un Etat d’importance mineure, la Tunisie était utilisée au plan sécuritaire, plus qu’économique. En 1987, un coup d’Etat soft est organisé pour déposer le président Habib Bourguiba au profit de son ministre de l’Intérieur, Zine el-Abidine Ben Ali. Celui-ci est un agent de la CIA formé à la Senior Intelligence School de Fort Holabird. Selon certains éléments récents, l’Italie et l’Algérie auraient été associés à cette prise de pouvoir .

    Dès son arrivée au Palais de la République, il met en place une Commission militaire jointe avec le Pentagone. Elle se réunit annuellement, en mai. Ben Ali, qui se méfie de l’armée, la maintient dans un rôle marginal et la sous-équipe, à l’exception du Groupe des Forces spéciales qui s’entraîne avec les militaires US et participe au dispositif « anti-terroriste » régional. Les ports de Bizerte, Sfax, Sousse et Tunis sont ouverts aux navires de l’OTAN et, en 2004, la Tunisie s’insère dans le « Dialogue méditerranéen » de l’Alliance.

    Washington n’attendant rien de spécial de ce pays au plan économique, il laisse donc les Ben Ali mettre la Tunisie en coupe réglée. Toute entreprise qui se développe est priée de céder 50 % de son capital et les dividendes qui vont avec. Cependant, les choses virent au vinaigre en 2009, lorsque la famille régnante, passée de la gourmandise à la cupidité, entend soumettre aussi les entrepreneurs états-uniens à son racket.

    De son côté, le département d’Etat anticipe sur l’inévitable disparition du président. Le dictateur a soigneusement éliminé ses rivaux et ne dispose pas de successeur. Il faut donc imaginer une relève s’il vient à mourir. Une soixantaine de personnalités susceptibles de jouer un rôle politique ultérieur est recrutée. Chacune reçoit une formation de trois mois à Fort Bragg, puis un salaire mensuel . Le temps passe…

    Bien que le président Ben Ali poursuive la rhétorique anti-sioniste en vigueur dans le monde musulman, la Tunisie offre diverses facilités à la colonie juive de Palestine. Les Israéliens d’ascendance tunisienne sont autorisés à voyager et à commercer dans le pays. Ariel Sharon est même invité à Tunis.

    La révolte.
    L’immolation par le feu d’un vendeur ambulant, Mohamed el-Bouzazi, le 17 décembre 2010, après que sa charrette et ses produits aient été saisis par la police, donne le signal des premières émeutes. Les habitants de Sidi Bouzid se reconnaissent dans ce drame personnel et se soulèvent. Les affrontements s’étendent à plusieurs régions, puis à la capitale. Le syndicat UGTT et un collectif d’avocats manifestent scellant sans en avoir conscience l’alliance entre classes populaire et bourgeoisie autour d’une organisation structurée.

    Le 28 décembre, le président Ben Ali tente de reprendre les choses en main. Il se rend au chevet du jeune Mohamed el-Bouazizi et s’adresse le soir à la Nation. Mais son discours télévisé exprime son aveuglement. Il dénonce les manifestants comme des extrémistes et des agitateurs stipendiés et annonce une répression féroce. Loin de calmer le jeu, son intervention transforme la révolte populaire en insurrection. Le peuple tunisien ne conteste plus simplement l’injustice sociale, mais le pouvoir politique.

    A Washington, on constate que « notre agent Ben Ali » ne maitrise plus rien. Le Conseil de sécurité nationale Jeffrey Feltman et Colin Kahl s’accordent à considérer que le moment est venu de lâcher ce dictateur usé et d’organiser sa succession avant que l’insurrection ne se transforme en authentique révolution, c’est-à-dire en contestation du système.

    Il est décidé de mobiliser des médias, en Tunisie et dans le monde, pour circonscrire l’insurrection. On focalisera l’attention des Tunisiens sur les questions sociales, la corruption des Ben Ali, et la censure de la presse. Tout, pourvu qu’on ne débatte pas des raisons qui ont conduit Washington à installer le dictateur, 23 ans plus tôt, et à le protéger tandis qu’il s’accaparait l’économie nationale.

    Le 30 décembre, la chaîne privée Nessma TV défie le régime en diffusant des reportages sur les émeutes et en organisant un débat sur la nécessaire transition démocratique. Nessma TV appartient au groupe italo-tunisien de Tarak Ben Ammar et Silvio Berlusconi. Le message est parfaitement compris par les indécis : le régime est fissuré.

    Simultanément, des experts Etats-uniens (mais aussi Serbes et Allemands) sont envoyés en Tunisie pour canaliser l’insurrection. Ce sont eux qui, surfant sur les émotions collectives, tentent d’imposer des slogans dans les manifestations. Selon la technique des prétendues « révolutions » colorées, élaborée par l’Albert Einstein Institution de Gene Sharp , ils focalisent l’attention sur le dictateur pour éviter tout débat sur l’avenir politique du pays. C’est le mot d’ordre « Ben Ali dégage !
    Masqué sous le pseudonyme Anonymous, le cyber-escadron de la CIA —déjà utilisé contre le Zimbabwe et l’Iran— hacke des sites officiels tunisiens et y installe un message de menace en anglais.
    L’insurrection.
    Les Tunisiens continuent spontanément à braver le régime, à descendre en masse dans les rues, et à brûler commissariats de police et magasins appartenant aux Ben Ali. Avec courage, certains d’entre eux payent le prix du sang. Pathétique, le dictateur dépassé se crispe sans comprendre.

    Le 13 janvier, il ordonne à l’armée de tirer sur la foule, mais le chef d’état-major de l’armée de terre s’y refuse. Le général Rachid Ammar, qui a été contacté par le commandant de l’Africom, le général William Ward, annonce lui-même au président que Washington lui ordonne de fuir.

    En France, le gouvernement Sarkozy n’a pas été prévenu de la décision états-unienne et n’a pas analysé les divers retournements de veste. La ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, se propose de sauver le dictateur en lui dépêchant des conseillers en maintien de l’ordre et du matériel pour qu’il se maintienne au pouvoir par des procédés plus propres. Un avion cargo est affrété le vendredi 14. Lorsque les formalités de dédouanement sont finies à Paris, il est trop tard : Ben Ali n’a plus besoin d’aide, il a déjà pris la fuite.

    Ses amis d’hier, à Washington et Tel-Aviv, Paris et Rome, lui refusent l’asile. Il échoue à Riyad. Il aurait emporté avec lui 1,5 tonne d’or volée au Trésor public, ce que démentent les autorités encore en place.

    Du jasmin pour calmer les Tunisiens
    Les conseillers en communication stratégique US tentent alors de siffler la fin de la partie, tandis que le Premier ministre sortant compose un gouvernement de continuité. C’est là que les agences de presse lancent l’appellation « Jasmine Revolution » (en anglais s’il vous plaît). Les Tunisiens assurent-elles viennent de réaliser leur « révolution colorée ». Un gouvernement d’union nationale est constitué. Tout est bien qui finit bien.

    L’expression « Jasmine Revolution » laisse un goût amer aux Tunisiens les plus âgés : c’est celle que la CIA avait déjà utilisée pour communiquer lors du coup d’Etat de 1987 qui plaça Ben Ali au pouvoir.

    La presse occidentale —désormais mieux contrôlée par l’Empire que la presse tunisienne— découvre la fortune mal acquise des Ben Ali quelle ignorait jusque là. On oublie le satisfecit accordé par le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn aux gestionnaires du pays quelques mois après les émeutes de la faim . Et on oublie le dernier rapport de Transparency International qui affirmait que la Tunisie était moins corrompue que des Etats de l’Union européenne comme l’Italie, la Roumanie et la Grèce .

    Les miliciens du régime, qui avaient semé la terreur parmi les civils durant les émeutes les obligeant à s’organiser en comités d’auto-défense, disparaissent dans la nuit.

    Les Tunisiens que l’on pense dépolitisés et manipulables après des années de dictature s’avèrent fort matures. Ils constatent que le gouvernement de Mohammed Ghannouchi, c’est « du benalisme sans Ben Ali ». Malgré quelques ravalements de façade, les caciques du parti unique (RCD) conservent les ministères régaliens. Les syndicalistes de l’UGTT, refusent de s’associer à la manip états-unienne et démissionnent des postes qu’on leur a attribués.

    Outre les inamovibles membres du RCD, il reste des gadgets médiatiques et des agents de la CIA. Par la grâce du producteur Tarak Ben Amar (le patron de Nessma TV), la réalisatrice Moufida Tlati devient ministre de la Culture. Moins show-bizz, plus significatif, Ahmed Néjib Chebbi, un pion de la National Endowment for Democracy, devient ministre du Développement régional. Ou encore, l’obscur Slim Amanou, un bloggeur rompu aux méthodes de l’Albert Einstein Institute, devient secrétaire d’Etat à la Jeunesse et des Sports au nom du fantomatique Parti pirate relié à l’auto-proclamé groupe Anonymous. Bien entendu, l’ambassade des Etats-Unis n’a pas sollicité le Parti communiste pour faire partie de ce soi-disant « gouvernement d’union nationale ».
    A l’inverse, on prépare le retour de Londres, où il avait obtenu l’asile politique, du leader historique du Parti de la Renaissance (Ennahda), Rached Ghannouchi. Islamiste ex-salafiste, il prêche la compatibilité de l’islam et de la démocratie et prépare depuis longtemps un rapprochement avec le Parti démocrate progressiste de son ami Ahmed Néjib Chebbi, un social-démocrate ex-marxiste. Dans le cas d’un échec du « gouvernement d’union nationale », ce tandem pro-US pourrait fournir une illusion de rechange.

    Une nouvelle fois, les Tunisiens se soulèvent, élargissant eux-mêmes le mot d’ordre qu’on leur avait soufflé : « RCD dégage ! ». Dans les communes et les entreprises, ils chassent eux-mêmes les collaborateurs du régime déchu.

    Vers la Révolution ?
    Contrairement à ce qui a été dit par la presse occidentale, l’insurrection n’est pas encore terminée et la Révolution n’a pas encore commencé. Force est de constater que Washington n’a rien canalisé du tout, hormis les journalistes occidentaux. Plus encore aujourd’hui que fin décembre, la situation est hors de contrôle.




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