Édition du
24 July 2017

DE L’ATLANTIQUE AU "GOLFE" : LE SOL SE DÉROBE SOUS LES BOTTES DES TYRANS

Sadek HADJERES

www.socialgerie.netConfiguration et exigences d’une étape nouvelle

dimanche 30 janvier 2011

Ce texte de Sadek HADJERES fait partie d’une série d’approches à venir, concernant quelques aspects essentiels des évolutions en cours.
Elles nous interpellent en effet quant aux enseignements que chacun peut en tirer pour aborder avec résolution et esprit de responsabilité. les situations grosses de mutations importantes.
Il s’agit de rendre les inéluctables transitions dans les différents pays du monde arabe aussi peu dramatiques et coûteuses que possible pour nos peuples et surtout leur assurer à terme les débouchés positifs les plus durables.

L’Algérie est plus que tout autre pays sensible à cette problématique, après la « transition » non seulement avortée depuis 1990 mais qui s’est avérée génératrice d’un des plus grands malheurs de notre histoire nationale.

DE L’ATLANTIQUE AU GOLFE :
LE SOL SE DÉROBE SOUS LES BOTTES DES TYRANS
Configuration et exigences d’une nouvelle étape

En Algérie comme dans toute la région, l’Histoire n’a pas fini de nous dérouler ses ruses et surtout la logique profonde de sa « longue durée ». Une logique qui, après des longues années de stagnation apparente, s’exprime aujourd’hui dans les fondements et les prolongements géopolitiques et géostratégiques des soulèvements populaires qui ont touché par vagues rapprochées plusieurs pays : Algérie, Tunisie, Egypte, Yémen, Jordanie.
La liste n’est pas close, elle tend à se renouveler chaque jour. Avec du retard ou de l’avance, ainsi que dans des formes spécifiques à l’Histoire et aux particularités de chaque pays, toujours les comportements conscients ou inconscients des acteurs sociaux et politiques reflètent plus ou moins fidèlement les mêmes tendances lourdes au long cours.

Les évènements d’envergure qui secouent cette vaste région habitée par d’ardentes aspirations à la liberté, à la paix et au bien-être, sont suivis avec passion et émulation dans l’espace géographique et géopolitique qui s’étend, « min al Atlassi ila-l-Khalidj », de l’Atlantique au « Golfe » (arabo-persique) tel que l’appellent souvent les media arabes.
C’est le même espace que la stratégie de Bush, au beau milieu de la guerre d’Irak, d’Afghanistan et de l’enfer palestinien, vouait au projet américain du « GMO » (Grand Moyen Orient), tandis que Sarkozy l’intégrait dans le projet de l’UPM (Union Pour la Méditerranée) non moins resté dans ses limbes, cependant que des plans occultes imaginent des rallonges à cet espace en manigançant notamment la déstabilisation des pays riverains du Sahel Africain.

Face aux séismes en chaîne sur les rive sud et orientale de la Méditerranée, les milieux occidentaux, longtemps sourds et incompréhensifs aux signaux les plus clairs, s’inquiètent et se perdent en conjectures, s’étonnant qu’il soit sorti quelque chose de ce monde arabe figé dans la « passivité et le fatalisme ».
Plus perspicaces ont été des analystes internationaux , tels ceux du site LEAP/2020 qui, interprétant avec sérieux les données objectives de la crise économique et financière mondiale, ont cru pouvoir estimer dans leur dernière livraison du trimestre dernier que la crise loin de s’atténuer, ne tarderait pas, dès le printemps 2011 à connaître des développements d’envergure pouvant aller jusqu’à des « dislocations géopolitiques ».

UN VRAI TOURNANT,

que n’ont pas vu venir ceux qui tiraient à court terme des profits faramineux des statu quo anti-populaires et anti-nationaux.
Les peuples qui en faisaient les frais dans la détresse, les révoltes, l’angoisse et la colère, aspiraient quant à eux à ce tournant depuis des décennies, en tâtonnant et sans trop savoir comment y parvenir. Les courants réellement démocratiques dans les diverses mouvances idéologiques ou identitaires, les militants socialistes notamment, ne lésinant pas sur les sacrifices moraux et matériels, continuaient sous les commentaires compassés et condescendants des « réalistes », à appeler à des luttes unies, longues et persévérantes, « semant dans le désert », comme le rappelait avec humour et conviction l’opposant tunisien en exil Moncef Marzouki, se rappelant la séculaire expérience des paysans du sud saharien. (site « socialgerie », article n° 345)

Frappés par la simultanéité et l’extension des soulèvements de grande ampleur, des commentateurs ont parlé « d’effet dominos », de « contagion ». Ils invoquent les déclics et les incidents déclenchants, le rôle effectif et « en temps réel » des grands moyens de communication (internet et télévision) etc. Cela comporte une part de vrai sans pour autant être l’essentiel.

En vérité, au-delà des facteurs conjoncturels et des spécificités nationales, cette lame de fond a pris l’envergure, la puissance et l’ubiquité territoriale qu’on lui connaît dans le monde arabe, avant tout parce que dans cet espace, elle était devenue la seule réponse admissible par les peuples aux causes globales qui ont généré et entretenu une impasse majeure depuis des décennies : la politique cohérente, massive, de rapine et d’agression pratiquée par les cercles ultralibéraux militaro-financiers d’Outre-Atlantique et d’Europe, une démarche aux effets sociaux et politiques de plus en plus insoutenables.
Elle s’est exacerbée avec la cataclysmique crise financière des deux dernières années et les situations sécuritaires « au bord du gouffre » créées par les menaces et les actes des cercles agressifs américano-sionistes.

COMMENT LES PEUPLES,
SPONTANÉMENT OU AVEC LEURS ORGANISATIONS POLITIQUES,
LEURS INSTANCES ÉTATIQUES,
ONT-ILS DÉJÀ ET VONT-ILS ENCORE RÉAGIR ?

Pour qui connaît les évolutions depuis un demi-siècle environ, il semble bien qu’ils ont tiré de nombreux enseignements des expériences passées.
L’avenir sera forgé selon la façon dont les jeunes générations qui affrontent l’actualité avec leur dynamisme et leurs capacités propres, pourront intérioriser l’expérience acquise par leurs aînés, telle que accumulée et exprimée dans les débats intenses nationaux, régionaux et mondiaux largement diffusés par les moyens de communication planétaires. Dans le cas tunisien, cette rencontre a été particulièrement convaincante, dans le feu de l’action et de l’unité d’action, entre les anciennes et jeunes générations combattantes de la démocratie et de la justice sociale.

Il me semble que l’élément central, déjà intériorisé ou en voie de l’être à plusieurs niveaux des sociétés et des champs politiques, est la prévalence du SOCIAL comme finalité et moyen du développement, Les commentaires tendant à opposer ou isoler l’un de l’autre le social et le politique ne sont pas à la hauteur des réalités. La vie confirme au contraire chaque jour leur imbrication et leur mutuel renforcement.

En même temps est mieux apparu, mais reste à percevoir encore mieux, le rôle antisocial et antidémocratique joué par les multinationales et les organismes internationaux à leur service (FMI, Banque Mondiale, OMC) avec l’appui de leurs bras politique et armé dont l’OTAN et ses multiples relais, qui sont dans chaque pays du monde arabe le rempart des régimes et pratiques anti-démocratiques les plus régressives.
Comme l’ont souligné plusieurs commentateurs, Benali est parti, mais ses maîtres, les dictateurs en chef, vont-ils continuer à tenir enchaînée la Tunisie par de nouveaux relais ?

La prise de conscience de cette jonction (et même souvent la complicité organique) de l’exploitation socio-économique avec l’oppression des libertés et des droits de l’Homme me paraît le pas indispensable et l’évolution la plus prometteuse pour le recul des mystifications idéologiques et identitaires grâce auxquelles les régimes oppresseurs ont pu survivre aux échelles régionale et mondiale.
Ils ont souvent réussi à le faire en divisant les opinions nationales et populaires selon leurs sensibilités confessionnelles et culturelles, pour les empêcher d’envisager leur avenir selon l’évaluation objective des intérêts respectifs qui devraient les unir contre les dangers et les risques communs.

C’est le moment de ne pas oublier à quel point le monde, jusqu’à ses derniers recoins, est à ce jour encore dirigé d’une façon implacable, non par les seules instances étatiques visibles et leurs représentants attitrés qui alternent au devant de la scène internationale, mais par une coalition formelle, occulte et restreinte qui, au plus haut niveau, élabore les stratégies et en contrôle l’application diversifiée.

« Cette organisation qu’on a appelée “Triade” puis “Trilatérale” puis “club de Bilderberg”, (est) infiniment plus puissante et plus efficace que le Forum de Davos, que le G6, puis G20, qui n’en sont que des applications et des mécanismes de “normalisation” de l’idée de gouvernance mondiale.

Le “club de Bilderberg” peut convoquer à ses réunions de puissants ministres de la défense ou de l’économie, et décider quelles sont les grandes orientations à imprimer à la politique pour soumettre le monde aux intérêts de cette élite. Rockefeller en est le principal inspirateur. »(cf M. Bouhamidi dans la Tribune du 6 janvier 2011).

Ce même David Rockfeller, après avoir exprimé sa reconnaissance aux grands media et publications américaines pour avoir rempli leurs promesses de coopération « discrète » au club de Bilderberg, soulignait en 1991 à Baden-Baden : « La souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers mondiaux est assurément préférable à l’autodétermination nationale pratiquée dans les siècles passés. » (ibidem)

Comment s’étonner alors que, face à cette coalition de l’ombre pour la déstabilisation et le dépeçage des nations par les armes et les divisions identitaires, face à l’oppression des peuples, au pillage de leurs ressources, à l’exploitation à outrance de leur force de travail et de leurs détresses sociales, les peuples de notre région aient relancé leurs efforts pour joindre toutes leurs ressources, leurs moyens d’action et leur courage afin de mettre à la porte les valets et les pratiques des comploteurs impérialistes ?

C’est le premier pas, dans des situations et par des voies nouvelles, avec des moyens nouveaux, vers la réalisation démocratique, pacifique et dans l’unité d’action, des objectifs fondamentaux assignés il y a cinquante ans à la guerre de libération nationale. Face au désarroi dangereux des oppresseurs et affameurs mondiaux et de leurs relais locaux, il appartient aux peuples et à leurs organisations de donner à leurs légitimes « intifadhat » un élan ascendant de résistance nationale et de solidarité internationale et un contenu démocratique et social de plus en plus conscient.

Sadek HADJERES
29 janvier 2011



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UN COMMENTAIRE
  • Karim Merouane
    13 février 2011 at 1 h 19 min -

    Disons depuis que les problèmes de santé du président Moubarak étaient connus, ses amis préparaient sa succession. Sachant qu’il ne parvenait pas à imposer son fils Gamal et que son décès plongerait le pays dans le chaos, Washington et Tel-Aviv ont préparé la relève en sponsorisant une opposition à leur goût. Alors que se lève le vent de la révolution, ils essaient de convaincre Moubarak de se retirer, et de pousser leurs poulains à sa place.

    Après plus de trente ans de service honorable pour les USA (durant lesquels il a accumulé une richesse personnelle estimée à plus de 30 milliards de dollars), le moment est venu pour Moubarak de céder le bâton de commandement : c’est ce qu’on a décidé à Washington. Le temps presse. La marée montante du soulèvement populaire risque d’emporter non seulement le dictateur mais l’appareil de pouvoir que les USA ont construit en Égypte. Le président Obama fait donc pression pour une « transition ordonnée et pacifique » qui, sur la base de « réformes constitutionnelles » guère mieux précisées, efface la figure désormais insoutenable du dictateur, mais laisse intacts les piliers de la domination états-unienne sur le pays, d’importance stratégique pour Washington sur l’échiquier moyen-oriental et africain.

    Pour Washington, il est fondamental de maintenir le contrôle de la structure portante des forces armées égyptiennes, que les États-Unis ont financées, équipées et entraînées.
    Les instructions sur les mesures d’urgence ont été données par le secrétaire d’État USA à la défense, Robert Gates, au chef d’état-major égyptien, général Sami Annan ; celui-ci a été convoqué à la fin du mois de janvier au Pentagone, avec qui il s’était ensuite tenu en contact étroit. Le président Obama a ainsi fait les louanges des forces armées égyptiennes pour « leur professionnalisme et leur patriotisme », en les indiquant comme garants de la « transition pacifique et ordonnée ».

    Selon le plan de Washington, cette transition devrait débuter avec un gouvernement « transitoire » soutenu par les forces armées et si possible chapeautée par Omar Souleiman, vice-président tout récemment nommé, à qui la charge a été confiée le 29 janvier.
    Un homme fort qui jouit de la plus grande estime à Washington, auparavant directeur des services secrets militaires, chef des services secrets égyptiens depuis 1993, il a organisé avec la CIA l’enlèvement d’Abou Omar en 2003 à Milan, et son transport en Égypte. Plusieurs autres personnes « suspectées terroristes » ont été transportés secrètement en Égypte, dans le cadre du programme « Rendition » de la CIA, et y ont été torturées par Souleiman et ses agents. Un des prisonniers, El-Libi, fut contraint sous la torture de « révéler » une connexion (inexistante) entre Saddam Hussein et al Qaeda, argument utilisé par Washington pour justifier l’invasion de l’Irak en 2003. Avec Souleiman comme garant de la transition « démocratique », le « nouveau visage » pour la présidence pourrait être l’actuel secrétaire de la Ligue arabe, Amr Moussa, ex-ministre des affaires étrangères de Moubarak en 1991-2001.

    La structure militaire constitue le principal instrument de l’influence états-unienne en Égypte. Mais ce n’est pas le seul. Depuis plusieurs années, tout en continuant à appuyer Moubarak, Washington appuie aussi une partie de ses opposants dans la société civile. Les principaux instruments de cette opération sont la National Endowment for Democracy (Ned) et la Freedom House, deux organisations « non-gouvernementales » engagées dans l’ « expansion de la démocratie et de la liberté dans le monde entier ». Celles-ci sont en réalité des émanations du Département d’État, du Pentagone et de la CIA, qui les financent et en pilotent l’activité dans les zones critiques pour les intérêts états-uniens. La Ned, qui finance chaque année plus de 1 000 projets d’organisations non-gouvernementales dans plus de 90 pays, soutient économiquement en Égypte 33 organisations non-gouvernementales et elle fournit à chacune d’elles chaque année des financements de l’ordre de dizaines ou centaines de milliers de dollars.

    Des groupes d’opposants à Moubarak (généralement composés de jeunes intellectuels et professions libérales) ont été invités, par l’intermédiaire de la Freedom House, aux États-Unis où ils ont fréquenté des cours bimestriels de « défense de la démocratie ». Ils ont aussi été reçus officiellement au Département d’État : en mai 2008 par Condoleeza Rice, en mai 2009 par Hillary Clinton. Lors de la rencontre, la secrétaire d’État a déclaré que « c’est l’intérêt de l’Égypte d’aller vers la démocratie et de montrer plus de respect pour le droits humains ». Comme si les États-Unis, qui ont construit et financé l’appareil répressif de Moubarak, n’avaient rien à voir avec la violation des droits humains en Égypte.

    Washington est donc en train d’élever une nouvelle classe dirigeante égyptienne, destinée à donner un visage « démocratique » à un pays où le pouvoir continue à prendre appui sur les forces armées et dans lequel, surtout, l’influence états-unienne demeure dominante.

    Il reste cependant à vaincre la résistance de la vieille classe dirigeante qui s’était formée autour de Moubarak – des officiers de l’armée, agents des services secrets, managers de l‘industrie de guerre et entrepreneurs – qui craint de perdre les privilèges qu’elle avait acquis ou de devoir les partager. Il y a surtout le soulèvement populaire pas facile à mettre sur les rails, tracés par Obama, de la « transition ordonnée et pacifique ».

    M.D




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  • Congrès du Changement Démocratique