Édition du
26 July 2017

Quel islamisme face à la révolution ?

In LeSoir.be 

BAUDOUIN LOOS

vendredi 25 février 2011, 13:32

POUR FRANÇOIS BURGAT, spécialiste de l’islam politique, les islamistes sont loin d’être absents des révolutions arabes actuelles.

ENTRETIEN

Le monde arabe est en ébullition depuis deux mois, les régimes sont tous peu ou prou menacés. François Burgat, membre du Centre national de la recherche scientifique (France), est l’un des meilleurs spécialistes mondiaux du monde arabe et de l’islamisme. Il a publié plusieurs livres sur ces sujets (le dernier : l’Islamisme à l’heure d’al-Qaïda, à La Découverte, en 2010). Selon lui, le soutien des islamistes à la revendication démocratique n’est pas si nouveau que cela. Il a répondu aux questions du Soir.

 

Les révoltes qui ont secoué la Tunisie et l’Egypte ont constitué une surprise ; comment analysez-vous leur irruption, compte tenu qu’elles n’ont pas été le fait d’un groupe organisé ?

Ces révoltes ont été consensuelles voire, en Tunisie, presque unanimistes. L’objectif premier – le renversement du « tyran » – était relayé, dans des proportions variables, au sein de toutes les composantes de la société. Et l’exaspération était identique, sociale pour les uns, plus politique pour les autres, sur un registre non point a-politique, mais « supra-partisan », qui a rendu irrésistible ce formidable soulèvement.

 

Force ou faiblesse, l’absence de chefs dans ces mouvements populaires ne favorise-t-elle pas les risques de voir les révolutions confisquées par des forces proches des régimes presque déchus ?

Nous sommes pour l’heure en Libye dans le premier temps du processus, un épisode Tahrir (libération) sur le mode sanglant, et en Tunisie et en Egypte dans le second des trois temps du processus : les héritiers de facto du régime – acteurs d’une possible « contre-révolution » – sont en train de prendre, avec leurs soutiens extérieurs, la mesure de leur marge d’action. Ils font en quelque sorte la part du feu, déterminent l’étendue des concessions qu’ils doivent faire aux protestataires, aux idées et aux énergies qui se sont libérées. Ils vont donc consentir des réformes sur le terrain de l’ingénierie constitutionnelle et électorale. Dans un troisième temps, ils vont mettre aux « enchères électorales » une partie de leur pouvoir et bien sûr, tout faire pour l’y récupérer dès les premiers scrutins.

Entre-temps, ils vont reconstruire les instruments de leur communication et s’efforcer de survivre à l’éviction de leur chef. Les mauvaises habitudes étant difficiles à oublier (l’enquête sur la bombe anti-copte d’Alexandrie va sans doute pointer d’autres coupables que les « intégristes musulmans »), il n’est pas exclu que, dans ce contexte, des manipulations viennent agiter le spectre du chaos ou de l’intolérance pour nourrir les peurs du changement. Tout particulièrement en Egypte, ce deuxième temps va impliquer une étroite concertation des dirigeants potentiels avec leurs appuis extérieurs. Les Etats-Unis d’abord et, par leur intermédiaire, Israël, à qui l’administration Obama a montré qu’elle ne pouvait rien refuser ; dans une moindre mesure, l’Europe et les monarchies pétrolières, qui seront également associées. En confirmant le respect de « ses engagements régionaux », l’armée semble avoir montré qu’elle n’était pas prête à considérer d’autres options stratégiques. Or, s’il devait perdurer, l’alignement sur les exigences américaines et la poursuite de l’embargo sur Gaza hypothéqueraient l’ouverture politique. Une telle collaboration ne heurterait pas seulement en effet les solidarités partisanes des Frères musulmans avec leurs homologues palestiniens du Hamas comme insistent ceux des analystes qui veulent « idéologiser » plus que nécessaire le vieux conflit israélo-arabe. Elle serait en fait rejetée par une écrasante majorité de l’opinion publique, profondément humiliée par une telle démission de son leadership nationaliste traditionnel.

 

L’Occident est tétanisé par la perspective d’une victoire électorale islamiste, telles celles du FIS algérien en 1991 ou du Hamas en 2006 ; or ni les Tunisiens d’Ennahda ni les Frères musulmans égyptiens n’ont été des moteurs de ces révoltes. Ce constat signifie-t-il que l’islam politique est dépassé par les événements ? Votre collègue Olivier Roy parle d’une génération « post-islamiste »…

On sait en fait aujourd’hui que, même s’il ne leur revient pas l’honneur de les avoir lancées, les islamistes ont joué un rôle significatif (sans doute central en Egypte) dans les deux révoltes. Avant de prendre acte de la portée de toute nouvelle annonce de leur disparition en tant que segment distinct du corps politique, j’attendrai pour ma part de connaître les choix que feront, si la liberté d’expression électorale devait devenir une réalité, les électrices et les électeurs tunisiens et égyptiens. Pour le reste, les querelles terminologiques des experts masquent en réalité un consensus qui, fût-ce lentement, s’opère sur l’essentiel : ceux qu’une minorité d’analystes préfère nommer « post-islamistes » et d’autres – dont les intéressés eux-mêmes – « islamistes » sont, sans pour autant renoncer à leur différence, capables de sortir du registre sectaire pour défendre des revendications dont on sait par ailleurs de longue date qu’elles sont plus politiques que religieuses. En d’autres termes, islamisme rime plus sûrement aujourd’hui avec Erdogan (Premier ministre turc) qu’avec talibans. Mais cette donne n’a rien de véritablement nouveau. Elle a déjà été attestée, à des échelles variables, dans de multiples terroirs. Dès le début des années 1990, les rencontres « islamistes-nationalistes » avaient jeté les premières passerelles intellectuelles d’un tel désenclavement des islamistes.

A Sant’ Egidio en 1995, l’opposition algérienne, trostkystes et islamistes réunis, avait donné un spectaculaire signal en ce sens. La communauté internationale l’avait superbement ignoré, préférant cautionner les militaires partisans du tout-répressif avec le coût (200.000 morts) et les résultats (une impasse politique et économique sans précédent) que l’on connaît aujourd’hui. Le Hezbollah libanais, qui a conclu une alliance avec la moitié de la communauté chrétienne, a explicitement « désislamisé » son lexique de mobilisation. Sur la base d’une revendication démocratique partagée, les islamistes yéménites ont, dès 2006, conclu un pacte électoral avec leurs vieux adversaires idéologiques socialistes. En Irak et plus spectaculairement encore dans la Turquie de l’AKP bien sûr, dont la trajectoire sert utilement de contre-exemple au durcissement de l’expérience iranienne, les « islamistes » (ou « post-islamistes ») démontrent en action, depuis plusieurs années, leur capacité à cohabiter en politique, sur une plateforme de références tout à fait séculière, avec des forces laïques ou/et issues le cas échéant d’autres appartenances confessionnelles. Les performances démocratiques des régimes qui ont accepté cette cohabitation sont de surcroît à ce jour infiniment plus convaincantes que celles des généraux qui furent si longtemps « nos grands alliés laïques ».

 

Quand les Frères musulmans déclarent qu’ils ne souhaitent pas la majorité au parlement égyptien, cela veut-il dire qu’ils ne sont pas prêts à assumer le pouvoir ou bien pas désireux de provoquer la panique de l’Occident ?

Tout comme les Tunisiens d’Ennahda, les dirigeants des Frères musulmans égyptiens se relèvent lentement du traumatisme de longues années d’exclusion violente du jeu électoral. Ils sont manifestement dans une phase attentiste et prudente que l’incertitude de la conjoncture justifie d’ailleurs amplement. Cela ne veut sans doute pas dire qu’ils aient rayé définitivement de leur agenda l’objectif d’arriver un jour au pouvoir. Ils sont en pleine phase de recomposition générationnelle interne. La relève va sans doute se faire au profit d’une jeune garde plus moderne et mieux implantée dans la jeunesse, mais également moins frileuse. Si l’ouverture politique attendue devait se produire, ce que rien ne permet encore d’affirmer, le combat des Frères ne serait pas pour autant gagné. Ils devraient s’affirmer dans un paysage électoral où l’image du régime aura été partiellement revalorisée par les réformes en cours et où l’offre oppositionnelle se serait diversifiée considérablement. Ils restent néanmoins, en Egypte, en Tunisie ou d’ailleurs en Libye dont le régime montre une fois encore, peut-être bien la dernière, son terrible visage, une pièce importante de l’échiquier politique.


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3 Commentaires sur cet article
  • ahmedbeniks
    28 février 2011 at 23 h 33 min -

    j ‘ai quelques observations :
    -la recuperation du mouvement revolutionnaire :
    En Egypte, ce processus est consommé : l’armée , d’où sont issus tous les presidents qui se sont succedés a la tete de l’Egypte,n’a pas trouvé de difficultés pour jouer son traditionnel rôle d’arbitre « au service du peuple  » ….elle a même été invitée ‘ comme d’habitude !, par le peuple de joeur ce rôle….mieux encore , elle garde le pouvoir six mois pour organiser les elections qui vont ponctuer la construction de la 4eme republique en Egypte.
    Six mois de plein pouvoir sont suffisants pour tout préparer afin que le futur regime, reconnaissant , puisse faire garder à cette armée son rôle préeminent et surtout ses innombrables avantages tant politiques qu’economiques .
    Sur le plan exterieur , l’armée , en annonçont le respect par l’egypte, d’aprés la revolution du 25 janvier, de tous les accords et conventions signés par les regimes précedents , a donné un gage de continuité au voisin encombrant qu’est israel mais aussi aux usa et à l’europe….. elle a demontré que , concernant les dossiers stratégiques , c’est (et ce sera elle ) (l’arméee) qui décide.
    -la revolution des tunisiens semble mieux resister aux tentatives de recuperation : l’armée, que l’ex president dechu avait vidé de sa substance materielle et surtout institutionnelle, ne manifeste aucune ambition dans le jeu politique à venir.
    D’un autre côté, ni les anciens ni les nouveaux acteurs politiques ne semblent avoir trouvé les ressorts pour gagner du terrain et se rallier les masses qui dirigent , jusqu’a l’heure et avec tous les dangers que cela comporte, le pays.
    Les derniers developpements internes et externes ( stress avec la france) demontrent que la rue decident encore en tunisie.

    Pour revenir aux islamistes , je retiens l’analyse de Mr Burgat, mais j’ajoute que ces mouvements qui ne sont pas trés interessés par la democratie à l’occidentale , sentent que leur projet d’organisation basé sur un concensualisme fortement inspiré de la religion musulmane (donc trés difficile à critiquer et encore mieux à remettre en question )se heurtent à la soif de liberté qui a lancé les peuples de la region dans la rue pour faire leur revolution .
    Surement , ils devront , à contre coeur , manifester une patience en esperant que toutes les experiences à venir rencontrent des echecs pour leur ouvrir la voie du pouvoir sans grande peine.




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  • hora
    28 février 2011 at 23 h 49 min -

    Perfide occident et ses spécialistes de tous poils, qui n’ont rien vu arriver des jeunesses du monde arabe.Seul importe aux occidentaux murés derrières leurs visières et leurs calculs la monté de peuples libres en pays de l’islam. Sans prendre la mesure des fondements sociaux des cultures dont ils critiquent le mode de pensée ni la délicatesse de faire le distingo entre pratique religieuse et doctrine politique c’est l’islamophobie qui sert de sujet prédominant à leurs discours, la peur réelle étant de voir des démocraties arabes menées par des esprits éclairés s’installer aux commandes de la gouvernance avec le souci majeur et authentique d’oeuvrer aux intérêts suprêmes des populations locales, détentrices des ressources nationales. N’ont ils pas vu ces millions d’enfants vivoter dans des environnements ravagés, ne profitant d’aucunes conditions d’existence décentes, ces vie extrêmes, scandaleuses ne sont-elles pas révoltantes? ces tableaux de misères endémiques sont ils justement utiles à leurs souvenirs de touristes friands d’exotisme? et bien ce niveau de vie frisant la damnation imposée comme un chatiment éternel en est la raison noble d’un soulevement général parmi les jeunesses pour un partage plus juste des richesses faramineuses des pays en question. L’abominable quotidien misarable est occulté par ces analystes de la dernière pluie pour ne voir que l’islam, or on est les premiers et les seuls à avoir subi les effets désatreux de l’islamisme, quant à l’islam ces analystes font abstarction des valeurs humanistes qu’il prône à l’echelle universelle. Islam ou islamisme cela dépend de l’appréhension des deux notions avant d’avancer un argumentaire fataliste. Si cet occident nous voulait du bien il aurait ouvert ses frontières aux victimes laîques de la décennie noire, celles ci sont restées terriblement fermées, le masacre à huis clos était notre affaire au nom des droits de l’homme et voilà que la libération chétive des peuples dits de confession musulmane effraie l’occident pour qui la liberté est un concept exclusivement européen.Ils semblent nous dire vivez votre moyen âge en interne mais nous impose le partage de nos richesses,à nos dépends pour faire perdurer l’indigeance des populations,je formule une demande, celle de connaitre par la voie de ces analystes « sincères » le noms des firmes européennes et les sommes qu’elles ont du payé aux corrupteurs de ces hémisphères en échange des droits d’installation et d’obtention des marchés afin de comparer les ravages causés aux économies des pays arabes au nom de complaisances condamnables ceci afin d’établir le degrès de nuisance de l’islamisme d’un côté et les ravages de la férocité des systèmes financiers occidentaux d’autre part dont les premières victimes dans les pays qu’ils exploitent ne sont autres que les pauvres populations arabes, terraux favorables à l’islamisme? où est le rôle positif de l’occident dans ces manoeuvres qui visent le profit,le lucre sans égards pour les retombés néfastes qui retardent la prospérité des populations qui n’ont accès à rien, sauf regarder partir au loin des ressources qu’elles peuvent elles mêmes transformer pour créer ses propres richesses internes. Pour ma part je crains « l’islamisme » des multinationales qui dépouillent les peuples et graissent les pâtes des oligarques locaux qui se muent en des personnes aux pouvoirs sans limites actuellement visées par des opérations de nettoyage par les peuples en couroux. Islamisme dites vous? je suis juste une musulmane qui se fâche d’entendre des discours disproportionnés, l’occident à eu ses massacres religieux, hier encore catholiques contre protestants ceci pour rappeler que la religion peut être prétexte à des conflits absurdes en plein XX° et XXI° siècle un peu partout dans le monde, en Algérie on est vaccinés, personne ne veut provoquer un bain de sang du côté population civile du moins. Nos appréhenssions viennent d’autres monstres! Ce n’est certainement pas un analyste qui m’alertera sur les dangers de ma religion, de la façon dont je la pratique je ne fais qu’apporter du bien autour de moi et passe mon chemin sans demander un merci « la asaloukoum adjrane wala choukoura »
    Parlez nous plutôt du crépuscule de l’occident ça m’interesse, je le perçois surtout, là devant moi quotidiennement.




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  • HOUARI
    1 mars 2011 at 18 h 02 min -

    Une fois pour toute, soyons sage et sincere. dans une revolution, il n’ya ni islamisme ni democratie, et ni autre tendance politique, il ya ce que l’on appelle un soulevement populaire qui uni un peuple exprimant un ras-le-bol, un mecontentement et un espoir au changement. Une revolution c’est une seule voix qui s’eleve contre LA MISERE, L’INJUSTICE ET LA CORRUPTION THAT’S IT.
    Maintenant pour ce qui est des ISLAMISTES, cette tendance qui hante l’occident en general et nos FRANCOPHILES en particulier n’est ni plus ni moins qu’une réalité qu’il faudrait prendre au serieux.
    Car dans les pays de l’Arabie et du maghreb la population est a majorité MUSULMANE, et qu’on le veuille ou non ou que les occidentaux le veuillent-ou-non, les islamistes sont les yeux et les oreilles de ces societés c’est donc une piece importante de l’echequier politique et c’est donc un acteur important qu’il faudrait consulter et associer. Dans ces societes il ne pourrait y avoir de democratie en evacuant les islamistes de la table.
    L’exemple de l’Algerie et de l’egypte sont de tres bons exemple pour prouver que mettre de coté les islamistes c’est diviser un peuple. Le resultat est devant nous.




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  • Congrès du Changement Démocratique