Édition du
24 July 2017

Pouvoir et opposition en Algérie, entre culture de la soumission et culture de la haine

Adel H.

Toutes les grandes nations qui ont mis en place des institutions qui protègent le citoyen ont eu leurs grandes figures emblématiques – personnalités politiques ou religieuses, intellectuels, artistes, syndicalistes – qui ont eu le courage de dire non aux forces rétrogrades qui travaillent contre la dignité de la personne humaine, au renforcement des instincts égoïstes, racistes ou xénophobes, à la mainmise des détenteurs du pouvoir sur les institutions, à l’intimidation et au harcèlement des justes par les forces occultes et autres escadrons de la mort qui échappent à tout contrôle. A toutes les époques, des hommes et des femmes courageux et déterminés ont dénoncé la bêtise qui cherche à étendre sa domination sur le monde, cette bêtise qui met la force au-dessus du savoir, le sabre au-dessus du livre, le militaire au-dessus du savant, la volonté au-dessus de l’équité.

Dans notre pays, la construction de l’État de droit a été étouffée dans l’œuf dès les premiers mois de l’indépendance. La force brutale a rapidement pris le dessus sur la négociation et le dialogue libre. La culture de la soumission a pris possession de la société. La lutte qui opposa durant l’été de la discorde les différents groupes issus du FLN se poursuivit jusqu’au coup d’État du 19 juin 65, qui vit le colonel Boumédiène et ses partisans, militaires pour la plupart, prendre le dessus sur leurs adversaires. L’opposition au régime militaire et sa police politique, quant à elle, ne réussit cependant jamais à s’implanter en profondeur au sein de la population et à faire passer son message. Il est vrai que la politique économique et sociale volontariste du colonel-dictateur, servie également par la lassitude d’un peuple algérien exsangue et avide de paix, après tant d’années d’une guerre impitoyable et de massacres qui ont commencé à la fin de la second guerre mondiale, réussit à faire passer au second plan les idées de liberté d’expression et d’alternance au pouvoir. Boumédiène parvint à se concilier les militants du PAGS, héritier du PCA, ainsi que certaines figures du Mouvement des Ouléma telles Ahmed Taleb El-Ibrahimi, mais de nombreux historiques de la guerre de libération – Aît-Ahmed, Boudiaf, Krim ou encore Ferhat Abbas et Benkhedda – refusèrent jusqu’au bout de reconnaître la légitimité du pouvoir militaire. Ils restèrent isolés, cependant, et leur action ne put à aucun moment inquiéter sérieusement le régime. Quelques intellectuels courageux refusèrent de plier, malgré le harcèlement permanent dont ils furent l’objet de la part de la SM : Kateb Yacine, Mouloud Mammeri et Malek Bennabi, entre autres, restèrent pour la jeunesse estudiantine des années 60 et 70 des phares de la pensée contestataire en Algérie, qu’elle soit d’obédience marxiste, berbériste ou islamiste. D’autres, comme Harbi, se consacrèrent à la recherche, travaillant patiemment à donner une autre version de l’histoire, plus proche de la réalité, que celle que diffusait le régime militaire à travers ses porte-voix du FLN et ses organisations satellites. Mais, globalement et du fait aussi d’une conjoncture internationale favorable, le régime de Boumédiène sortit gagnant et les effets négatifs de sa politique ne devinrent apparents pour l’homme de la rue qu’après la mort du dictateur.

Ainsi donc, à la mort de Boumédiène, l’opposition, dans ses quatre principaux courants idéologiques hérités de la période coloniale – nationaliste, marxiste, berbériste et islamiste – n’avait pas totalement disparu, mais n’avait cependant pas réussi à se constituer en alternative crédible aux yeux de la population. Il est vrai que le tiers-mondisme anti-impérialiste des dictatures militaires avait le vent en poupe et que le parti unique avait été considéré dans la quasi-totalité des pays nouvellement indépendants comme la seule forme d’organisation politique capable de répondre aux besoins des «masses populaires».

L’arrivée au pouvoir de Chadli constitua l’amorce du virage à droite du pouvoir militaire algérien. La crise économique de 1985 sonna le glas du consensus qui avait prévalu jusque là à l’ombre de l’État-rentier-providence et du socialisme des pénuries. Les grands perdants en furent le courant nationaliste progressiste (FLN) et le courant marxiste (PAGS), qui avaient été les plus sûrs soutiens de Boumédiène. Profitant de leur déclin, les berbéristes (surtout dans la capitale et en Kabylie) et les islamistes prirent peu à peu possession des campus universitaires et s’y affrontèrent, sur fond de crise économique et d’enrichissement rapide d’une nouvelle classe de prédateurs voraces, jusqu’à l’explosion d’octobre 88. L’Algérie passa alors subitement de la culture de la soumission au pouvoir militaire à l’exacerbation de la confrontation identitaire au sein de l’opposition. Alors qu’en 1962, le peuple algérien sortait uni et relativement homogène, sur le plan culturel, de 132 ans de confrontation avec la minorité européenne et qu’il lui suffisait de ce fait de sceller cette cohésion sociale par l’adoption d’une Constitution qui codifiât les principes de l’État de droit pour commencer l’ère de l’indépendance sur de bonnes bases, on assista à partir d’octobre 88 à la brutale apparition et au renforcement de fractures identitaires inconciliables. La régression de la société algérienne, après 25 ans de dictature ANP-FLN, apparut dans toute son étendue.

L’absence de figures emblématiques capables de réorienter la société dans la bonne direction et de mettre un frein aux effets dévastateurs de la bêtise se fit cruellement ressentir. Il y eut certes des hommes et des femmes lucides, tels Aït-Ahmed, Mehri, Lahouari Addi ou Salima Ghezali, qui ramèrent à contre-courant, mais ils furent isolés par le pouvoir militaire et leurs initiatives en faveur du dialogue pacifique restèrent sans lendemain. La dérive sanglante devint inévitable : le sabre avait définitivement vaincu le livre. Bentalha, Raïs et Sidi-Youcef témoigneront de cela pour l’éternité.

Aujourd’hui, 19 ans après le putsch de Janvier 92, qui fut le point de départ du déchaînement apocalyptique de la violence dans notre pays, la société algérienne cumule deux tares : la culture de la soumission au pouvoir et celle de la haine. Les partis d’opposition nés de la Constitution de 1989, telles des épaves délabrées après une violente tempête, offrent le triste spectacle d’une flottille en perdition, sans commandants, ni hommes de troupe. Le pouvoir, toujours maître du jeu et plus arrogant que jamais, mène la danse et agite à tour de rôle marionnettes et épouvantails, maniant la carotte et le bâton, la rumeur et la manipulation, le discours réconciliateur et les attentats «terroristes», selon les circonstances. Baignant dans la culture de la soumission et la culture de la haine, toute une faune s’agite et tourne en rond autour du totem central, source de tous les bienfaits pour les élus et de tous les malheurs pour les déchus.

Triste spectacle en vérité. Mais c’est là le résultat logique de 49 ans de dictature dont dix furent marquées par les exécutions sommaires, les massacres, les disparitions et la torture. La classe politique algérienne, dans son immense majorité, oscille aujourd’hui entre servilité et cynisme. Alors que le pays est dans l’impasse, malgré la manne pétrolière qui a atteint des sommets inégalés depuis l’indépendance, aucune formation politique de l’opposition n’arrive à mobiliser la population et à orienter le mécontentement social vers une contestation politique de grande échelle afin d’imposer aux tenants du pouvoir en place responsables de la faillite du pays une démission collective et commencer une nouvelle page dans l’histoire de notre pays.

Sortira-t-il quelque chose de ce magma en décomposition avancée? Il est à craindre que non et que seule une rupture radicale avec la culture mise en place par le pouvoir depuis 62, avec ses deux facettes complémentaires – la soumission et la haine – puisse permettre au peuple algérien de renouer avec le discours politique. Les idées tout autant que les hommes s’usent et deviennent inopérantes lorsque leur échec devient patent. «A d’autres!», semble dire le peuple algérien à tous ceux qui tentent de gagner ses faveurs. Les initiatives de l’opposition se suivent mais n’ont aucun écho dans l’Algérie profonde. Le divorce entre les Algériens et la politique telle qu’elle a été pratiquée depuis l’indépendance semble être irréversible et le fossé qui sépare l’élite du peuple, profond.

Comment regagner la confiance de la population et la mobiliser pour le combat contre le pouvoir corrompu qui bloque le pays? Telle est la question sur laquelle butent tous les opposants sincères. La réponse n’est pas facile, mais il est certain que l’opposition est aujourd’hui devant un défi historique. Elle est tenue d’innover et d’ouvrir de nouvelles voies, en mettant de côté la langue de bois et les analyses éculées qui ont montré leurs limites depuis longtemps. La jeunesse est avide de changement. Elle veut vivre dignement et travailler à améliorer sa situation. Elle n’attend plus rien de ceux qui ont mené le pays dans l’impasse et qui n’ont rien d’autre à lui proposer aujourd’hui que des discours creux et des bilans mensongers. Est-il possible de répondre à ses attentes en continuant dans la même voie? Certainement pas. Tout ce que le pouvoir a fait est faux, trafiqué, mensonger. Ses méthodes sont connues de tous : la menace, la manipulation, la ruse, la corruption. Elles sont appliquées à tous les niveaux et dans tous les secteurs. C’est devenu une culture. L’Algérie de 2011 est un cauchemar dont le peuple algérien n’arrive pas à sortir, car personne n’a été en mesure de le réveiller et de le ramener à la réalité. Tout le monde se débat et souffre, mais personne n’a la clé qui permet d’ouvrir la porte. Les chefs ont trahi depuis longtemps. Ils vivent dans leur monde, ignorant tout des souffrances de la population. Cette situation ressemble étrangement à celle qui prévalait dans notre pays avant 1954. La minorité européenne dégustait l’anisette et dansait les samedis soirs, oubliant bien vite les massacres de mai 1945, pendant que l’indigène traînait sa misère et ses loques de douar en mechta. La soumission et la haine étaient déjà là.


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