Édition du
28 March 2017

1er mai 1945 : la fête du travail célébrée dans le sang.

Par Ait Benali Boubekeur.

Il y a 66 ans, la fête du travail fut sévèrement réprimée dans les principales villes d’Algérie. Ce jour-là, les Algériens sortirent massivement. Ils voulurent, dans certains cas, se joindre aux cortèges de la CGT. Hélas, dans un système colonial, les militants de gauche ne furent pas tolérants comme  pouvaient l’être ceux de métropole. Dans un livre mémorable d’Yves Benot, « Les massacres coloniaux », ce dernier s’interroge sur les contradictions du système colonial : « Qu’une colonisation qui prétend être justifiée par le désir d’étendre outre-mer l’application des droits de l’homme bafoue aussi gravement ces mêmes principes confère à de telles actions un caractère particulier d’hypocrisie, de double langage. » Par ailleurs, ces exactions eurent lieu au moment où, en France, les métropolitains s’apprêtaient à fêter, dans l’allégresse, la fin de l’occupation nazie. Dans les colonies, le nouveau pouvoir, incarné par le général de Gaulle, refusa de lâcher du lest. Bien que la défaite de 1940 ait failli remettre en cause le maintien des colonies, force est de reconnaitre que l’amenuisement des forces allemandes avait remis sur rail le rouleau compresseur colonial. Les Britanniques, de leur côté, avaient opté pour une autre voie. Entre les deux pays, il y eut une différence de taille. En effet, la Grande Bretagne ne fut pas occupée. Du coup, elle n’avait pas de complexe d’une grandeur à reconquérir. Ainsi, les premières mesures de la France en colonie, notamment en Algérie, furent de renforcer le système colonial. Un système basé sur l’assujettissement. Or, pendant la Grande guerre, les alliés combattaient le nazisme sur le terrain des libertés. Ainsi, aux appétits dévorants d’Hitler de dominer les pays voisins, la charte de l’Atlantique affirma sans ambages «  Le droit pour chaque peuple de choisir la forme de gouvernement sous lequel il doit vivre. » C’est ce que le philosophe Diderot avait appelé le droit des peuples oppressés à changer le système les dominant. « Ce mouvement salutaire que l’oppresseur appellera révolte », avait-il argué. Partant, la première manifestation en colonie, après la défaite nazie, créa une interprétation ambivalente de ce que devait être désormais la présence coloniale. Les indigènes pensaient que c’était l’heure de la libération, récompense au tribut payé. Les colonialistes, quant à eux, étaient attachés à la grandeur de l’empire colonial. Pendant cette fête du travail de 1945, la rue algérienne étala au grand jour la volonté des uns et des autres d’exister. Le dernier mot revint hélas au plus fort.

I)                   La colonie pendant l’occupation de la France.

La défaite française fut diversement appréciée. Si les Français de métropole pleuraient la disparition de la troisième république, ceux d’Algérie ne se situèrent pas sur cette longueur d’onde.  Selon l’historienne Annie Rey Goldzeiguer : « Pour les pieds noirs, la défaite n’est que celle de la IIIème République qui a cédé aux assauts de la gauche et a permis des réformes du front populaire de cette courte période, la majorité pied-noir a conservé cette terreur d’un raz de marée socialiste qui remettrait en cause leurs privilèges. » A l’appel du général de Gaulle, les Français tentèrent vaille que vaille de résister à l’occupant. Malgré les pleins pouvoirs octroyés à Pétain, une résistance vit le jour. En colonie, l’équation fut dure à résoudre. Cependant, bien que « l’indigène » se soit montré indifférent, la mobilisation des partisans de la France libre ne se propagea pas en colonie. Ainsi, à l’appel de Giraud en début de 1943 à la mobilisation générale, la réponse des pieds noirs fut mitigée. Du côté des Algériens, ils conditionnaient leur participation à une large réforme, contenue dans un Manifeste. La revendication primordiale fut l’octroi d’une large autonomie sous la férule de l’autorité française. Cependant, vers la fin de l’année, de Gaulle reprit le contrôle quasi-total sur la colonie. Il nomma, comme gouverneur de l’Algérie, le général Catroux. Ce dernier récusa les revendications prônées par les nationalistes. Il procéda à l’arrestation de plusieurs animateurs des partisans du Manifeste. Ainsi, le Manifeste et plus tard son additif, furent rangés au placard. Selon Annie Rey Goldzeiguer : « Pour désamorcer la crise, les éloignés sont autorisés le 2 décembre 1943 à regagner Alger. Le gouverneur général exhume alors les dossiers poussiéreux Blum-Violette de 1936. Mais de Gaulle, par l’ambiguïté de ses positions, a fermé la porte de toute idée d’indépendance ou même d’autonomie des colonies et a rejeté toute possibilité d’évoluer hors du bloc de l’empire. » Dans ces conditions, toute velléité nationaliste ne pouvait pas ne pas être réprimée.  Et ce fut le sort réservé aux manifestants voulant célébrer la fête du travail en ce 1er mai 1945.

II) La répression aveugle.

La décision de déporter Messali Hadj, chef du principal parti nationaliste, le PPA-MTLD, à Brazzaville, le 30 avril 1945, boosta les nationalistes à manifester massivement le lendemain. Profitant l’occasion de la fête du travail, ils tinrent à faire comprendre aux autorités coloniales qu’ils avaient, eux aussi, droit à la liberté. Ils exigèrent également la libération de leur chef. En tout cas, pour crier cette soif de liberté, les colonisés étaient obligés d’affronter à mains nues l’arsenal de guerre de l’occupant pour acclamer, haut et fort, leur désir de vivre sans carcans.  Cependant, même si les déclarations des alliés n’étaient qu’un coup d’épée dans l’eau à propos du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les ultras de l’Algérie française ont imaginé un scénario idéal pour mater, dans l’œuf, toute revendication des Algériens. En ce 1er mai 1945, les mots d’ordre inscrits sur pancartes furent : « Libérez Messali ! », « Algérie libre et indépendante ». Slogans séditieux, selon les autorités coloniales, pouvant entraîner la mort sur le champ. Profitant de la journée mondiale du travail, les nationalistes ont voulu, d’après l’historienne Annie Rey Goldzeiguer : « démontrer aux autorités et à l’étranger que la population musulmane affermit sa volonté de poursuivre la lutte contre la domination de l’impérialisme français ». Cependant, le 1er mai ne fut préparé que dans les principales villes du pays. Les militants nationalistes ont beau essayer d’informer le maximum de sections du parti, le temps imparti à la mobilisation était insuffisant. Mais, fidèles à leur politique de répression, les autorités coloniales ont réuni leur arsenal de guerre pour dissuader les Algériens de marcher. A Alger, dès le matin, un imposant barrage policier fut dressé pour juguler la procession des manifestants. Et dès l’apparition du drapeau algérien, la police n’a pas hésité à déclencher les hostilités. Dans une enquête menée par Henri Alleg sur cette journée, il conclut : « il y avait eu quatre mort et sept autres qui ne survivront que quelques jours à leur blessure. » Toujours à Alger, la police n’avait pas l’apanage de la répression selon Annie Rey Goldzeiguer, auteur de : « aux origines du mouvement national », notant à juste titre que : « les Européens des abords de la rue d’Isly ont non seulement barricadé leur balcon, mais des coups de feu ont été tirés sur les manifestants. » l’autre ville à avoir connu le cauchemar ce jour-là fut Oran. L’intervention de la police  provoqua une bagarre énorme. Bilan de la journée : un mort et plusieurs blessés du côté des manifestants. En revanche, dans d’autres localités où ont eu lieu des manifestations, la dispersion n’a pas entraîné de graves incidents. A Sétif, la marche s’est terminée dans le calme. A Guelma, la marche était silencieuse. Par ailleurs, au lendemain des événements d’Alger et d’Oran, les nationalistes ont fait un bilan sur l’ampleur de la répression. Ils ont arrêté une stratégie consistant à ne pas baisser les bras face à la politique répressive coloniale. Mais face à une autorité réactionnaire, la situation ne pouvait connaître autre chose qu’enlisement et pourrissement. Cette détermination des nationalistes n’était-elle pas une occasion rêvée pour les autorités coloniales d’empêcher la restructuration du parti nationaliste, le PPA-MTLD, interdit depuis 1939? La réponse est oui car le parti, même clandestin, continuait de mobiliser le peuple à chacun de ses appels. C’est ainsi que toute la première semaine de mai, des arrestations des nationalistes s’étaient effectuées à un rythme effréné. Le rouleau compresseur colonial a pu ainsi démanteler quelques organisations locales, notamment à Alger et à Oran. Résultat des courses : pas de manifestation des nationalistes dans ces deux grandes villes, le 8 mai. En revanche, là où c’était possible, les Algériens ont répondu favorablement, bien que le risque ait été énorme, à l’appel des AML, dont le PPA était fortement représenté. Bien que la répression se soit déplacée dans le Constantinois, d’autres localités ont connu l’intervention musclée des autorités coloniales. Ainsi, la journée du 8 mai fut réprimée, avec une proportion hallucinante, par rapport à celle du 1er mai 1945.



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