Édition du
30 March 2017

L’UGTA ET LE ROLE DE AISSAT IDIR

Par Benyoucef Benkhedda

I –  L’UGTA

 

Il a fallu  attendre 1956 pour que les travailleurs algériens puissent adhérer à un syndicat spécifiquement algérien.

 

A la veille du 24 février 1956, il existait en Algérie des syndicats groupés en unions affiliées à la centrale mère française, principalement l’UGSA-CGT (communiste), CGT-FO (socialo-maçonnique), CFDT (Confédération  française des travailleurs chrétiens), Cadres, SNI (syndicat national des instituteurs) etc.  L’UGSA-CGT regroupait en son sein le plus gros des travailleurs syndiqués, les Algériens fournissaient 70 à 80 % des effectifs.

 

Si l’UGTA est née le 24 février 1956, le principe de la création d’une Centrale syndicale algérienne remonte au Congrès du MTLD en 1953.  L’application de la décision du Congrès ne put voir le jour en raison de la scission du premier parti nationaliste d’Algérie qui apparut l’année même.

 

Il faut rappeler une décision essentielle en matière syndicale.  En effet, les dirigeants du PPA-MTLD comprirent rapidement que sans l’appui des travailleurs le parti nationaliste risquait de se priver d’une force essentielle au profit d’un parti concurrent le PCA.  C’est pourquoi le 1er Congrès du PPA-MTLD en 1953, reprit l’idée du Comité central et décida de créer une commission syndicale chargée de suivre toutes les questions intéressant le monde du travail.

 

L’activité de cette commission ne se limitait pas aux seuls travailleurs.  Dans un pays où le chômage sévissait à l’état endémique, le sort des travailleurs sans emploi devait retenir l’attention et l’intérêt de ceux chargés de défendre les plus déshérités.  C’est ainsi qu’à l’initiative de cette commission des comités de chômeurs furent mis sur pied, dans les grandes villes où ils étaient les plus nombreux.  Ils tinrent une réunion dans la capitale et désignèrent un président le frère Mohammed Fellous (El Harrach).  Réunis dans la capitale, les délégués désignés par ces comités vont donner naissance à la Fédération des chômeurs et élire à sa tête Mohammed Fellous.  Celui-ci sera un des premiers militants du FLN à Alger, très proche de Aïssat idir ; il connaîtra les maquis de l’Algérois, de la Kabylie et de l’Oranie.  Une action fut menée à travers le territoire en vue de faire connaître leur situation et contraindre l’administration  française à prendre en considération leurs revendications.

 

Aïssat Idir, membre du Comité central du PPA-MTLD fut chargé par la Direction du Parti de constituer cette commission et de prendre les contacts préalables avec nos voisins marocains et tunisiens[1].

 

La Commission syndicale comprenait :

 

–          Aïssat Idir, cadre aux ateliers de l’AIA de Maison Blanche,

–          Djermane Rabah, Secrétaire au syndicat des dockers d’Alger et à l’Union algérienne des dockers,

–          Ben Aïssa Attalah, Secrétaire au syndicat des hospitaliers et membre de l’Union algérienne des hospitaliers,

–          Bourouiba Boualem, Secrétaire à l’Union algérienne des syndicats de cheminots,

–          Charef Bachir, Secrétaire au syndicat des hospitaliers de Blida.

–          Oudjina Driss, permanent.

 

C’étaient tous des militants du PPA-MTLD.

 

Le rôle de la Commission prit rapidement de l’importance.  Pour la première fois l’activité des syndicalistes MTLD qui militaient à la CGT était coordonnée, des directives claires précisaient le rôle que leur imposait leur appartenance à un parti qui luttait pour l’indépendance de leur patrie.  (Le paradoxe était que ceux-ci servaient de troupe de choc aux dirigeants communistes européens dans leurs actions qui débouchaient le plus souvent sur la satisfaction des revendications intéressant les seuls Européens).

 

La Commission avait comme tribune L’Algérie Libre où la rubrique syndicale était assurée par Aïssat Idir.  Dès qu’il apprenait une nouvelle, un fait, Aïssat se mettait à rédiger un papier.  Polémiste consommé, s’appuyant sur des chiffres, des statistiques, des textes, il était rarement pris en défaut par ses  adversaires.

 

Les communistes, sentant le courant nationaliste se développer au sein des travailleurs algériens, abandonnèrent l’étiquette CGT pour l’UGSA (Union générale des syndicats algériens).  C’est en juin 1954 que le changement intervint à l’occasion de la tenue de la 5ème conférence des syndicats CGT d’Algérie du dernier congrès tenu avant sa dissolution par l’autorité coloniale.  Au cours des débats très animés, les ténors de la CGT mirent l’accent sur les différents courants qui agitaient leur organisation.  Les travailleurs d’origine européenne estimaient que leur union s’engageait trop loin dans son action en faveur des plus déshérités, c’est-à-dire les Algériens.  Les syndicalistes appartenant au parti nationaliste (PPA-MTLD) voulaient pour leur part aller plus vite et plus loin dans cette voie.

 

Pour André Ruiz, secrétaire général de la CGT, l’orientation suivie par l’Union était la plus sage.  Il devait se rendre compte, quelques mois plus tard… le 1er Novembre 1954, qu’il s’était trompé dans son analyse.  A vouloir ménager le chou et la chèvre, l’organisation qu’il dirigeait allait perdre l’un et l’autre.

 

A la suite des actions du 1er Novembre, pour endiguer le flot de démissions enregistrées parmi la clientèle européenne et suivant la ligne du PCA les communistes dénoncent «les attentats individuels» dans la presse syndicale et dans les tracts diffusés parmi les syndiqués.

 

Au printemps 1955, Moulay Merbah tente de créer une Centrale d’obédience messaliste.  Ex-membre du Comité central, il voulait en cela appliquer une décision du dernier Congrès du PPA-MTLD réuni en 1953, mais au profit exclusif du MNA issu de la scission du PPA-MTLD.  Sachant combien ce projet tenait à cœur aux travailleurs algériens, il s’appuya sur Laïd Kheffache, Mohammed Ramdani, Mohammed Sellali, traminots, Ahmed Djemaï hospitalier et quelques autres pour tâter le terrain dans la capitale en vue de la création d’une Centrale syndicale nationale.

 

Connaissant leur appartenance à la Commission syndicale du PPA-MTLD, les antennes du MNA  prennent contact avec Djermane, Ben Aïssa, Bourouiba et les mettent dans la confidence.

 

Ces derniers ont opté pour le FLN, comme leurs activités en ce printemps 1955 sont limitées, ils se retrouvent fréquemment pour étudier l’évolution de la situation politique et plus particulièrement le sort réservé aux travailleurs algériens.

 

Aïssat est chargé d’informer le Front vraisemblablement par le truchement de Hachemi Touati des prétentions des messalistes et demande des instructions.  Consigne donnée : maintenir le contact avec les représentants du MNA, assister aux réunions communes, faire traîner les choses en longueur.  Ce qui ne les empêche pas de faire avancer leur propre projet de lancement d’une Centrale syndicale.  Ayant tous des responsabilités syndicales à l’échelle algérienne, contrairement aux représentant du MNA, ils prennent contact avec les éléments nationaliste de leur connaissance.  Les villes de Constantine, Annaba, Skikda, Sétif, Blida,  Oran, etc. sont touchées.

 

La pression exercée par les messalistes, fin décembre 1955, se fait plus pressante.  Djermane, Ben Aïssa, Bourouiba acceptent d’accompagner Kheffache et Ramdani à Paris en vue de préparer l’affiliation de la future Centrale à la CISL (Confédération internationale des syndicats libres) qui groupe les travailleurs du «Monde libre».  Ils rencontrent un représentant de l’AFL-CIO américain auquel ils demandent un appui lorsque la candidature de la future Centrale sera déposée au siège de la CISL à Bruxelles.  Les Américains sont réticents, car les membres de la délégation de syndicalistes qu’ils reçoivent sont tous des militants CGT et pour eux, qui dit CGT dit communiste.

 

Avant de se rendre à Bruxelles la délégation est reçue par Moulay Merbah qui insiste sur l’urgence de créer la Centrale, estimant que trop de temps a été perdu.  Il décide de mettre à la disposition de la future organisation 6 millions de francs ainsi que tous les militants dont nous aurions besoin.  Les militants du Front (Djermane, Ben Aïssa, Bourouiba) prennent quant à eux rendez-vous avec le représentant du FLN.  Aïssat est mis au courant de la nature de la mission et des résultats enregistrés.

 

Après un voyage en voiture et un passage clandestin à la frontière franco-belge, la délégation se rend à Bruxelles au siège de la CISL.  Le contact est froid.  La CGT-FO elle-même affiliée à la CISL depuis sa création a tenté de réduire à néant l’objet de la mission.  L’étiquette communiste est sortie des tiroirs, le peu de représentativité est évoqué.  Finalement le secrétaire général Holden Block déclare : «Constituez d’abord une organisation et on discutera après !».

 

Au retour à Paris les parties concernées sont informées de la teneur des entretiens et des résultats enregistrés.

 

A Alger un compte rendu est remis à Aïssat Idir qui le transmet aux responsables du Front soulignant l’urgence de prendre une rapide décision, si l’on ne voulait pas être coiffés au poteau, les messalistes étant prêts à lancer la Centrale.

 

Les messalistes visaient à travers le regroupement des travailleurs algériens dans une organisation syndicale nationale, la possibilité de recruter et d’organiser l’ensemble des travailleurs émigrés dans une «Amicale».  Sous une couverture légale ils pouvaient disposer d’une marge de manœuvre et de pression importante qui aurait donné au MNA une autre envergure.

 

Ben Khedda assure la coordination entre Abane et Aïssat Idir pour les problèmes syndicaux et il pressait Abbane de donner le feu vert.  Celui-ci sous-estimait le syndicat, tout subjugué qu’il était par les problèmes de l’armement et de la lutte armée, jusqu’au jour où le MNA lance l’USTA le 16 février 1956.  C’est alors que Abbane entrevit le danger messaliste et s’avisa d’agir.

 

Une réunion groupa le 17 février, au domicile de Boualem Bourouiba, Aïsat Idir, Bourouiba, Abbane, Ben Khedda.  Bourouiba tira d’un fer à repasser un rapport qu’il gardait depuis la veille.  Drarini lui avait annoncé la visite de deux responsables du Front tout en lui demandant de préparer un écrit.  Ce furent Abane et Ben Khedda, conduits par Pierre Chaulet dans sa voiture qui repartit après les avoir déposés.  Ils passèrent la nuit en raison du couvre-feu    Il fut convenu :

–          De la dénomination de la Centrale syndicale «Union générale des travailleurs algériens»   UGTA ;

–          La décision de créer un journal fut retenue ;

–          L’adhésion à la CISL sera soumise aux représentants  de l’UGTA dès que possible ;

–          Il est demandé à la direction du Front d’informer les militants du FLN de la nature de la Centrale UGTA et d’encourager les travailleurs algériens à y adhérer en raison de la dualité avec l’USTA messaliste[2]

–          Le FLN versait un million, qui lui serait restitué peu après grâce aux cotisations des travailleurs.

–          Le Premier secrétaire sera Aïssat Idir.

 

Le secrétariat était collégial et Aïssat Idir en assurait la coordination.  La composition du secrétariat est publiée par ordre alphabétique à l’exception de Ali Yahia Madjid qui est co-opté après coup par les 4.

 

Une semaine après, chez Mourad Melaïne, où deux ans plus tôt s’était tenu le dernier Congrès du PPA-MTLD, Ben Khedda réunissait le premier secrétariat de l’UGTA groupant Aïssat Idir, Ben Aïssa Attalah, Bourouiba Boualem, Djermane Rabah.  Ce dernier propose Ali Yahia Madjid de la Caisse de sécurité sociale du port comme cinquième secrétaire, sa candidature est acceptée.

 

Il fut décidé que le secrétariat serait l’émanation de la Commission exécutive composée de 21 membres, elle-même élue par le Congrès.  Celui-ci composé d’une centaine de participants représentant plusieurs milliers de travailleurs de toute l’Algérie, se tint place Lavigerie à l’ex-siège de l’UDMA, le 24 février 1956.  Ce jour-là les statuts furent votés et déposés à la Préfecture d’Alger.

 

La Centrale créée, le recrutement bat son plein, l’audience de l’UGTA limitée d’abord à l’agglomération algéroise, s’étend rapidement à Blida, Boufarik, Sétif, Constantine, Annaba, Oran.  Les délégations des travailleurs de toute l’Algérie affluent place Lavigerie, réclament les statuts types, des cartes, des timbres et s’en retournent constituer leurs syndicats.

 

Il restait pour sortir de l’isolement, une reconnaissance à l’échelle internationale.  La même délégation du Front qui s’était déplacée en décembre 1955 en France et en Belgique reprend son bâton de pèlerin au courant de la première quinzaine d’avril 1956.  Elle prend contact à Paris avec le représentant de la Fédération de France du FLN Mohammed-Salah Louanchi et le responsable des Etudiants musulmans Mokrane Mohammed.  Le franchissement de la frontière franco-belge ne se fait pas sans problèmes, les trois délégués sont constamment filés par la police française, aussi bien à l’hôtel qu’au siège de la CISL.  Les représentants de la Centrale internationale savent quel travail a été accompli en deux mois, les dizaines de milliers de syndiqués, la création d’une centaine de syndicats, la parution d’un journal L’Ouvrier Algérien. L’audience recueillie par l’UGTA auprès des travailleurs ne fait pas l’ombre d’un doute.  La candidature déposée est acceptée, elle sera examinée et retenue lors de la réunion de la Commission Exécutive qui se tiendra en juillet 1956.

 

Rendez-vous est pris avec Mohammed-Salah Louanchi, début juin 1956 pour lancer au cours d’une conférence de presse à Paris, l’Amicale générale des Travailleurs Algériens en France (AGTA).  L’arrestation du premier secrétaire et de nombreux membres de la CE retardèrent la naissance de cette amicale.

 

A la tête de l’UGTA, Aïssat Idir avait pour mission le soutien au FLN tout en évitant avec ce dernier une collusion trop apparente.

 

Cette dernière précaution n’empêcha pas Robert Lacoste de procéder à la décapitation de l’UGTA.  La totalité du premier secrétariat est arrêtée ainsi qu’une partie du Bureau de la Commission exécutive.  Le deuxième secrétariat subit le même sort avec Mohammed Flici (instituteur) qui était à la tête de l’organisme et son adjoint Mustapha Ladjel (employé de la sécurité sociale).  Cinq secrétariats qui assurèrent la relève, furent arrêtés et le local de l’UGTA fermé d’abord, pour être ensuite occupé par l’armée française.

 

Le 30 juin1956 une charge de plastic explosa au siège de l’UGTA, Cercle Chérif Saâdane, Place Lavigerie.  De nombreux blessés dont deux seront amputés.  Trente militants sont arrêtés.  Les archives, des documents, de l’argent, un ronéo, une machine à écrire sont saisis.  Le local est occupé quelques jours après, les nouveaux responsables syndicaux s’installent au siège du MTLD, 2, Place de Chartres, Alger.

 

Durant le temps que dura son activité légale l’UGTA se distingua par son dynamisme.  Avec des moyens de fortune, un journal L’Ouvrier algérien réussit à sortir une douzaine de numéros dont la plupart furent saisis, ce qui n’empêchait nullement leur diffusion non seulement en Algérie, mais en France, en Allemagne et dans les pays voisins, en Tunisie et au Maroc.  Des actions patriotiques : le 1er mai, le 5 juillet, le 1er Novembre, des grèves réussies dans certaines corporations à la SOMEL, des élections du personnel chez les traminots[3].

 

C’est au cours des onze mois que dura l’activité légale de l’UGTA, c’est à dire du 24 février 1956 au 28 janvier 1957 que se situe l’événement important qui constitue un pas important vers l’Indépendance, l’admission de la Centrale nationale algérienne au sein d’une organisation syndicale internationale et qui plus est, située dans le camp occidental.  On a beaucoup épilogué sur les raisons d’un tel choix.  Situé dans son époque, ce choix s’expliquait par l’étiquette que les Français voulaient à tout prix nous épingler : «communiste».  Faute de preuves, ils s’ingénièrent à fabriquer de toutes pièces des liens, en pure perte d’ailleurs.  Sachant que la Fédération syndicale mondiale FSM ayant son siège à Prague et d’obédience communiste était favorable à l’indépendance de l’Algérie, l’adhésion de l’UGTA à cette centrale n’aurait rien apporté de nouveau, tandis que l’adhésion à la CISL introduisait l’UGTA dans le camp où se situait les pays adversaires de l’Indépendance de l’Algérie, pays possédant ou ayant possédé des colonies.  La France était représentée par Force-ouvrière (FO) organisation soutenant la candidature de l’USTA (d’obédience messaliste).  Par ailleurs au sein de la CISL nous retrouvions et l’UGTT et l’UMT et pouvions constituer une front maghrébin uni[4].

 

Dekkar Dahmoun, militant du Front de libération et responsable de la fédération des postiers UGTA, fut chargé par Alger de défendre le dossier de l’admission à la CISL.  A la tête d’une délégation comprenant Rahmoune, Dekkar venus d’Alger et Mouloud Gaïd parti de Tunis.  Elle se rendit à Bruxelles.  L’USTA (messaliste) poursuit le même objectif mais la minceur de son dossier fit rejeter sa candidature ; tandis que celle de l’UGTA est retenue au grand dam de la CGT/FO qui dévoilait ainsi les affinités et les alliances qui existaient entre les dirigeants du MNA et les responsables de la SFIO (la majorité des membres du gouvernement français).

 

Désormais, il ne se passait pas un congrès important dans le monde ouvrier européen, africain ou asiatique sans que l’UGTA soit présente, pose le problème de recouvrement de l’Indépendance de l’Algérie, dénonce le génocide perpétré par le colonialisme français.

 

En février 1957, alors qu’en Algérie l’UGTA était contrainte de plonger totalement dans la clandestinité, à Paris naissait l’Amicale générale des travailleurs algériens (AGTA).  Désormais nous pouvions, sous couvert d’une organisation légale regrouper les travailleurs émigrés, faire connaître leurs problèmes, dénoncer la répression dont ils étaient victimes, les aider à contribuer efficacement à la lutte de libération engagée par le pays tout entier.

 

L’UGTA, après la grève des huit jours et l’arrestation de la plupart de ses cadres, dut renoncer à une activité légale sur le territoire national.  Elle entreprit une activité internationale où elle affirma son rôle de Centrale nationale des travailleurs algériens, indépendante de toute centrale française.

 

 

 

 

 

 

II  Aïssat Idir

L’activité politique de Aïssat Idir accaparait presque tous ses temps libres.  A la sortie des bureaux il rencontrait les uns et les autres.  Il était attendu discrètement ex-rue Languedoc, siège de la Cacobat.  Quand ce n’était pas le cas, il allait lui-même guetter la sortie d’un frère qu’il devait voir.  Souvent, ils faisaient ensemble le chemin qui les séparaient du siège du MTLD, ex-Place de Chartres.

 

Rentré chez lui, ex-Boulevard Cervantès, il n’était pas quitte pour autant.  Quand il ne participait pas à une réunion de commission du Parti, il répondait au courrier adressé à la commission syndicale ou préparait les articles qui allaient meubler la chronique syndicale de L’Algérie Libre, organe central du MTLD.

 

La vie familiale de Aïssat ressemblait à celle menée par les milliers de militants du Parti.  Pourvoir le foyer du strict nécessaire et consacrer le meilleur d’eux-mêmes à la lutte.  Il était aidé en cela par son fils aîné Ahmed, qu’il avait élevé très strictement.  Une fois, il était arrivé en retard à un rendez-vous à Belouizdad (ex-Belcourt), il reçut une sévère correction.  Il ne badinait pas avec la ponctualité et l’exactitude.  Il n’empêche qu’il aimait profondément ses enfants, Ahmed avait droit de l’accompagner au stade le dimanche pour encourager l’équipe favorite de Aïssat le Mouloudia, le porte-drapeau du sport nationaliste.  Là il se défoulait, sa réserve habituelle faisait place à un enthousiasme débordant.  Il ne se contentait pas d’applaudir, ses invectives allaient heurter les supporters adverses, des pieds noirs, quelques rangs plus loin.

 

Il était difficile dans le quartier où il habitait de consacrer tout son temps à la vie politique et surveiller les études de ses enfants.  Son fils aîné en fut victime ; il ne put continuer très loin et c’est la mort dans l’âme que Idir fut contraint de le placer dans un centre de formation professionnelle (centre d’apprentissage).  Grâce à l’aide apportée par un ami militant du PPA-MTLD, Hamza Omar.

 

Il souffrait d’autant plus qu’il n’avait pas pu, pour sa part, poursuivre ses études comme il l’entendait.  Son père qui possédait une boulangerie à Djama Saâridj (Kabylie) avait tenu à en faire un intellectuel.  Très doué, il fréquenta les classes jusqu’au concours de l’Ecole Normale.  Il fut pénalisé pour avoir passé les résultats d’un sujet à un autre candidat qui séchait.  Le rêve d’embrasser la profession d’enseignant était brisé au grand désespoir du père de Aïssat.  Il lui fallut stopper ses études.  Les débouchés, à l’époque pour un Algérien n’étaient pas légion.  C’est ainsi qu’il fut embauché sur concours à l’AIA de Maison Blanche (aujourd’hui Dar-El-Beïda), entreprise chargée de l’entretien et de la réparation d’avions[5].

 

Des contacts fréquents lui permettaient de rencontrer Rebbah Lakhdar, voisin de quartier,         Harizi venait le chercher en Vespa ; ainsi véhiculés, ils allaient assister à des réunions clandestines dans les quartiers de Belouizdad ou au Centre-ville.  Saâd Dahlab aimait bien la compagnie de Aïssat, il était un habitué du Boulevard Cervantès.

 

Delouvrier qui avait succédé au sinistre Lacoste tenta de récupérer Aïssat ; il lui fallait des hommes représentatifs pour constituer l’introuvable 3e Force.  Harcelé par de Gaulle, il poussait ses investigations dans les camps et les prisons à la recherche de candidats.  Il rendit donc visite à Aissat en prison à Serkadji et lui fit des propositions.  Le Premier secrétaire de l’UGTA l’envoya sur les roses au point où le représentant de la France en Algérie confia à Maître Garrigue, avocat de Aïssat, qu’il ne pouvait se permettre de libérer Aïssat ; ce serait contribuer à renforcer le FLN et la lutte armée.  Il laissa faire l’armée, qui elle, ne s’embarrassait pas de considérations politiques ou humanitaires.

 

Lors de son incarcération à Serkadji, Aïssat reçut la visite à deux reprises de ses enfants et de son épouse.  A cette dernière, pressentant le danger qui le guettait, il recommanda de ne plus compter sur lui, il ne pouvait plus rien faire pour elle et ses enfants.

 

Le fils aîné, comme tous les jeunes Algériens, observa la grève des étudiants et cessa de fréquenter le centre d’apprentissage.  Il reprit ses cours au centre de Kouba en 1957 mais pas pour longtemps.  La rencontre avec son père au parloir de Serkadji provoqua un choc, sa haine des geôliers de son père ne fit qu’augmenter.  Il devient peu à peu la bête noire du quartier.  Les journaux de l’époque avaient réservé une large place au procès de Aïssat, les jeunes pieds-noirs du quartier lui cherchaient des noises.  Bien bâti il sût se défendre mais attira sur lui les foudres de la SAU[6].  C’est d’ailleurs le capitaine Bernard responsable de la SAU installée ex-Boulevard Thiers qui le convoqua un jour pour lui annoncer brutalement la mort de son père.  «Ton père avait la tête trop dure, il n’a pas voulu parler».

 

Les multiples interventions des organisations internationales notamment de la CISL et de la Croix Rouge internationale n’avaient abouti à rien.  Aïssat a été acquitté au cours du procès, il fut libéré de Serkadji le 13 janvier 1959.  A la sortie, les paras de Bigeard l’attendaient, ils le conduisirent au centre de tortures de Birtouta, où il subit les pires sévices pendant quatre jours, à la suite de quoi, il fut transféré à l’hôpital militaire Maillot à Bab-El-Oued, dans un état désespéré.  Espérant obtenir de lui des aveux sur l’activité de CCE, le Bérets Verts utilisèrent toutes les méthodes capables de faire parler un prisonnier.  Quand la campagne de presse atteint son paroxisme en Europe et dans les pays frères et amis, Aïssat est dans un état désespéré.  A l’époque on employait le chalumeau pour certains prisonniers.  Les autorités française ont prétendu qu’il y avait eu un incendie dans sa cellule.  Or Aïssat ne fumait pas.  Placé sous haute surveillance tout produit inflammable lui était interdit.  Conduit à l’hôpital militaire Maillot, il y restera plusieurs semaines souffrant de brûlures sur tout le corps.  La famille ne put obtenir la dépouille qu’après qu’elle ait séjourné une dizaine de jours à la morgue.  Le corps entièrement couvert de pansements, telle une momie, Aïssat était reconnu à son visage, perdant son sang par le nez et la bouche.

 

Le lieu où devait être enterré le premier Secrétaire de l’UGTA souleva une controverse avec les autorités militaires qui voulaient à tous prix imposer le cimetière d’El-Alia, le plus éloigné de la capitale.  Il ne fallait pas que la tombe d’Idir reçoive l’hommage de tous ses proches et de  ses camarades de lutte.

 

Une lutte sourde d’où sortit vainqueur la famille permit à cette dernière de l’enterrer à Sidi M’hamed, tout près de l’ex-Boulevard Cervantès.  Les Aïssat ne possédaient pas de concession, mais ils l’obtinrent à la générosité patriotique d’un habitant de Belouizdad.  Son geste lui valut de nombreux interrogatoires de la part de la DST.  Il séjourna pendant une dizaine de jours entre leurs mains.

 

Aïssat assassiné, est-ce que sa famille allait connaître le répit tant nécessaire pour pleurer l’être cher.  Non, déçues de n’avoir rien pu tirer d’Idir, les forces de répression s’acharnèrent sur la famille, à tel point que la veuve et le fils aîné décidèrent d’envoyer les trois autres enfants d’Idir en Kabylie, où ils purent aussi paradoxal que cela puisse paraître, trouver une relative sécurité.

 

L’aîné subit la hargne des paras, convoqué trop fréquemment à leur goût.  Au cours d’une séance de «questions-réponses» un lieutenant de para lui passe les menottes aux poignets et donne ordre à un jeune para de se battre avec Aïssat junior.  Ayant refusé d’obtempérer il est mis à terre par son officier déçu qui complète son tableau de chasse en « massacrant » Ahmed.  Auparavant il y eut la séance de charme, avec incitation à contracter un engagement dans l’armée.

 

Les paras voulaient faire d’une pierre deux coups, recruter un soldat algérien pour faire la sale guerre à ses corréligionnaires et salir la mémoire de Aïssat, adversaire acharné de la France colonialiste en faisant porter à son fils l’uniforme tant honni.

 

Il resta deux mois cloîtré chez lui, craignant de tomber entre les mains de ses tortionnaires.  Heureusement il avait près de lui sa pauvre mère désemparée un temps mais reprenant vite courage et confiante dans la juste lutte qu’avait menée son regretté époux.  Elle-même n’avait pas échappé à la brutalité des paras.  Les bérets verts débordant de courage l’avaient gratifiée de coups de poings.

 

L’activité de Aïssat ne se limitait pas au sol algérien.  Il suivait avec beaucoup d’intérêt le chemin parcouru par les syndicalistes des pays limitrophes.  Au Maroc comme en Tunisie, il sut nouer des liens d’amitié avec les leaders syndicalistes.  Le Tunisiens étaient en avance sur nous.  Ils avaient crée leur centrale en 1926.  L’expérience tunisienne l’intéressait davantage, parce que plus ancienne, en raison également des facilités offertes par le pays.  En effet Idir possédait un oncle résidant à Tunis et fréquemment, sous prétexte de lui rendre visite, il faisait des séjours qui lui permettaient de rencontrer le regretté Ferhat Hachad, secrétaire général de l’UGTT, lui aussi, mort assassiné par la Main-rouge des Ultras.  Ensemble, ils échangeaient des propos sur leurs expériences réciproques et examinaient les perspectives d’avenir qui s’offraient aux travailleurs des deux pays.  La lutte qui se limitait alors aux domaines politique et social devait nécessairement déboucher sur la lutte armée.  Les bases d’une unité à réaliser pour le combat libérateur furent discutées et affirmées.  Lorsque l’UGTA déplaça le gros de son activité à l’extérieur du territoire algérien, la Tunisie offrit aux délégués de notre Centrale un asile accueillant et une aide précieuse et efficace.

 

Le travail de pionnier réalisé par Aïssat portait ses fruits.  Les militants syndicalistes marocains, en particulier Mahdjoub Ben Seddik rencontrèrent également Aïssat.  Bien que de création plus récente que l’UGTT (mars 1955), l’Union Marocaine du Travail (UMT) avait porté des coups très durs au patronat français encore plus féroce qu’en Algérie.  Les liens qui unissaient les syndicalistes marocains aux militants de l’Istiklal n’étaient un secret pour personne.  La lutte par ses similitudes poussait Algériens, Tunisiens et Marocains à échanger leurs expériences, à coordonner leurs efforts, à renforcer leur solidarité contre l’ennemi commun.

 

Au sein de la CISL les trois Centrales syndicales du Maghreb s’épaulaient et se concertaient avant de fixer leur position sur les problèmes importants à l’ordre du jour de la Centrale internationale [7].

 

 

 


[1] .  Cette commission fut fondée par le PPA-MTLD à l’issue du Congrès de ce parti d’avril 1953.  C’était la CCAS : Commission centrale des Affaires sociales et syndicales.  Elle comprenait outre Aïssat Idir le responsable, Ben Aïssa Ben Atallah, Boualem Bourouiba, Rabah Djermane.

[2].  Il y eut même quelque chose de cocasse : à la suite de la création de l’USTA, le 16 février 1956, les étudiants de Damas, tous Frontistes, envoyèrent un télégramme de solidarité et de félicitations à la nouvelle formation syndicale MNA.

[3].  SOMEL, société de la métallurgie.  La grève des ouvriers paralysa l’activité de l’usine et les métallos réussirent à obtenir la satisfaction de leurs revendications.

[4] .  UGTT : union générale des travailleurs tunisiens.

UMT :  union marocaine du travail.

[5] .  AIA : Ateliers industriels de l’air.

[6] .  SAU : Section administrative urbaine : Police politique française.  Elle avait quadrillé en îlots la population musulmane et l’avait fichée.  Toute personne étrangère au quartier était tenue de passer par cette police.

[7] .  La CISL, par l’intermédiaire de l’Union syndicale suisse, proposa le 22 décembre 1959 aux orphelins de Aïssat de les prendre en charge pour effectuer leurs études dans un pays européen de leur choix.  Les autorités françaises, ayant eu vent de l’offre, s0’opposèrent à la sortie du territoire des jeunes Aïssat.


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