Édition du
28 March 2017

Le dernier coup d’Etat

Addi Lahouari
El Watan, 5 mai 2011

Une polémique s’est instaurée dans la presse au sujet des dernières déclarations de maître Ali Yahia Abdennour au sujet de l’état de santé du Président et du rôle de l’armée par rapport à cette situation.

Le président d’honneur de la LADDH a suggéré que l’armée tire les conséquences de l’impotence du chef de l’Etat. Beaucoup d’observateurs ont jugé ces propos comme un appel à un putsch et comme une violation de la légalité constitutionnelle. Il me semble qu’à ce sujet, il y a des confusions à éviter pour mettre le débat et ses enjeux dans leur contexte historique et politique. La légalité impose d’obéir au pouvoir en place. Lorsque l’armée tunisienne a refusé de tirer sur les jeunes qui manifestaient, elle a désobéi à Ben Ali, chef légal de la Tunisie. En désobéissant, l’armée tunisienne a violé la légalité. Idem pour l’armée égytienne qui a refusé les ordres de Moubarak. Faire appel en Algérie à l’armée pour déposer un président malade et incapable de faire face à la situation n’est pas un appel à un coup d’Etat pour la simple raison que l’expression «coup d’Etat» n’a de sens que dans le cadre de la violation de l’ordre constitutionnel d’un Etat de droit. Or, l’Algérie n’est pas un Etat de droit et, pour des raisons historiques, elle est dans le coup d’Etat permanent depuis l’indépendance.

Si l’histoire se faisait de manière rationnelle, l’armée devrait intervenir, une dernière fois, pour mettre fin au coup d’Etat permanent institué depuis 1962 avec le renversement du GPRA. Juillet 1962, juin 1965, décembre 1978, janvier 1992, septembre 1998 sont autant de dates qui indiquent que l’armée exerce une tutelle sur l’Etat en désignant le président, cela s’appelle «coup d’Etat permanent». Faire appel à l’armée pour une rupture du coup d’Etat permanent n’est pas un appel à un putsch, mais au contraire, une tentative de débloquer la crise née du renversement du GPRA et aussi de la volonté de l’armée de se substituer au corps électoral exerçant en son nom la souveraineté. Pour comprendre cette situation, il faut revenir sur la formation historique du système politique algérien et sur les concepts de légalité et de légitimité.

L’Etat algérien a été créé par l’ALN, dont a hérité formellement l’ANP qui ne voulait pas que, par le jeu constitutionnel, cet Etat tombe entre les mains de courants politiques antipopulaires. C’est pourquoi, l’armée s’est appelée nationale et populaire pour signifier qu’elle n’est pas une institution politiquement neutre. Croyant bien faire, elle a mis sous tutelle l’Etat indépendant pour qu’il soit au service du peuple. Cette position, partagée largement par de nombreux anciens maquisards et nationalistes des années 1950 et 1960, exprime les limites idéologiques du mouvement national. Ces limites appartiennent à l’histoire et la société algérienne ne pouvait transcender ses capacités culturelles pour donner naissance à un Etat de droit. Il est vrai qu’il y a eu des nationalistes qui ont attiré le danger sur les pièges du populisme qui a investi l’armée du pouvoir souverain, mais ils n’ont pas été écoutés et ont été emprisonnés ou exilés. Ce sont, entre autres, Hocine Aït Ahmed, Ferhat Abbas et le commandant Moussa. Leur défaut est d’avoir été en avance sur leur société. Cinquante ans après, malheureusement, l’histoire leur a donné raison.

Dans les années qui ont suivi l’indépendance, la légalité avait pour fondement la légitimité historique incarnée par le Bureau politique du FLN et ensuite par le Conseil de la révolution. Même reposant sur le système du parti unique, le régime à l’époque avait une cohérence politico-idéologique en rapport avec l’histoire. Mais avec le déclin de la légitimité historique (renouvellement des générations et disparition des officiers issus des maquis), la légalité a reposé sur les institutions depuis Chadli Bendjedid, élu et réélu dans le cadre de la fiction du système du parti unique. Cette fiction a volé en éclats en octobre 1988 qui a montré que le FLN n’était pas un parti, mais une annexe de l’administration chargée de gérer la rente symbolique souvent au profit du régime et parfois au profit de ses employés.
Une nouvelle Constitution a vu le jour et le multipartisme a été légalisé. Malheureusement, la Constitution de 1989 n’est pas arrivée à mettre fin au coup d’Etat permanent. Le commandement militaire de l’époque a pensé manipuler les partis pour demeurer la source du pouvoir. Cela a mené au coup d’Etat de janvier 1992 qui a brutalement violé, encore une fois, la légalité. A ce niveau, il faut nous demander qu’est-ce que la légalité et par qui est-elle produite ?

La légalité est le cadre politicio-juridique que se donne un pouvoir pour légitimer les rapports d’autorité par lesquels il se reproduit. Un pouvoir, dès lors qu’il existe, est légal même s’il lui manque la légitimité populaire. Une dictature militaire crée sa propre légalité. Le pouvoir en Algérie est légal du fait qu’il existe et il se donne depuis 1989 pour fondement la légitimité électorale. Le problème, c’est que les élections sont truquées et les campagnes électorales sont à sens unique. Le régime algérien ne survit que grâce au coup d’Etat permanent. Tout système de pouvoir produit sa légalité, c’est-à-dire, il établit des règles qui légitiment les rapports d’autorité. Or en Algérie, la légalité produite par le régime est à géométrie variable puisqu’elle n’est invoquée que pour neutraliser l’opposition. Le pouvoir a toujours violé sa propre légalité, à commencer par l’annulation des élections de décembre 1991, la démission forcée de Chadli Bendjedid, celle de Liamine Zeroual, la modification de la Constitution pour permettre le 3e mandat de Bouteflika. Les activités du DRS pour museler la société civile sont anticonstitutionnelles et donc illégales.

Par conséquent, demander à l’armée de violer – pour la dernière fois – la légalité illégitime pour sauver le pays d’un tsunami politique, ce n’est pas appeler à un putsch. L’armée a des responsabilités historiques : elle a créé cet Etat, et depuis l’indépendance, elle a refusé qu’il devienne un Etat de droit de peur qu’il échappe à son contrôle. Pour se racheter, pour se réconcilier avec le peuple, elle doit faire le dernier coup d’Etat pour mettre fin au coup d’Etat permanent et pour aider, comme en Egypte, la transition démocratique. C’est la moindre des choses qu’elle doit à ce peuple. Carl Schmitt, philosophe allemand, qui a beaucoup écrit sur la légalité et la légitimité, explique qu’il y a des moments où, face à un danger imminent, le souverain viole sa propre légalité dans une situation d’exception. Pour des raisons historiques, l’Etat algérien est dans une situation d’exception depuis sa naissance.

Pour éviter une confrontation violente avec la population – car l’Algérie n’est pas à l’abri de la fièvre démocratique qui s’est emparée de la région – l’armée devrait mettre fin à la situation d’exception héritée du passé et permettre à un Conseil de transition d’organiser des élections dans un délai de six mois à un an, des élections libres ouvertes à toutes les sensibilités de la société. L’objectif est de créer une nouvelle légalité reposant sur la légitimité populaire. Le dernier coup d’Etat mettra fin à la mystique populiste qui érige l’armée en souverain.
Les générations nées après l’indépendance sont attachées à leur armée, car elles savent que leurs parents ont souffert pour la créer durant la guerre de Libération nationale. Elle est le seul acquis tangible du mouvement de libération nationale. C’est aux officiers du commandement militaire de montrer qu’ils sont avec leur peuple en prenant deux décisions : la destitution de Bouteflika pour maladie et incompétence, et la dissolution du DRS pour activités illégales.

Lahouari Addi.
Professeur des universités




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6 Commentaires sur cet article

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  • ahmed
    9 mai 2011 at 11 h 33 min - Reply

    Entièrement d’accord avec sadek,l’émancipation du peuple ne peux que profiter à l’armée qui sera plus forte et plus stable dans un état de droit . Une armée forte est une institution respectant ses responsabilités constitutionnelles et qui reste en dehors du jeu politique . De nombreux officiers supérieurs ont compris tout ceci et souhaitent revenir le plutôt possible à leur mission constitutionnelle .




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  • fateh
    9 mai 2011 at 22 h 10 min - Reply

    Moi je crois, et j’espere me tromper, que le sort de l’Algerie est semblable a celui de la Palestine.
    Nous avons vu comment les Palestiniens sont alles de concessions en concessions sans rien obtenir si ce n’est des pertes de territoires…Bien entendu d’autres facteurs ne sont pas a eviter…Ou donc se situe la comparaison. A mon avis le simple constat de l’Algerie depuis 1962 nous permet de comprendre comment l’ideologie non pas militariste mais politiquement maffieuse s’est octroyee autant de territoire..En effet de fil en aiguille le peuple Algerien s’est vu confisquer tous ses droits arraches par des sacrifices innombrables surtout la guerre de liberation, s’est retrouve sans pouvoir aucun. C’est exactement ce qui est arrive au peuple hero de GHAZA lors de l’operation plan durci.
    Nous sommes a jamais seuls-le peuple- face a un monstre militaro-maffieux et totalement denue de tout sens politique ou politicien, C’est pourquoi faire appel a ce que l’on peut appeler des gens du devoirs d’honneur militaire releve tout simplement de l’irrealisme. C’est un peu comme si vous demandiez a une vipere de ne pas vous piquer alors que le besoin de deverser son venin lui est indispensable….
    Il n’y a rien a attendre de ce regime sans honte bien decide a mener le pays vers la derive la plus totale quitte a encore ecraser des millions pour la simple raison que ceux qui decident ont tellement les mains sales qu’ils savent qu’abdiquer a la volonte de la legalite populaire est tout simplement la fin des leurs…




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  • ahmed
    14 mai 2011 at 21 h 09 min - Reply

    Soyons plus optimistes,l’Algérie n’a rien à voir avec la Palestine . Nous souffrons d’un problème qui date de la guerre de libération et qui a coûté la vie à abbane ramdane . La domination du militaire au dépend du politique,réduit les ambitions de notre pays et fait de l’Algérie un pays anarchique alors qu’on a les moyens d’être le deuxième pays d’Afrique après l’Afrique du sud . N’oublions pas que nous sommes le premier pays africain d’un point de vue superficie . La forte communauté algérienne en Europe et particulièrement en France est un autre atout qui peut aider au développement de notre pays . La jeunesse algérienne,sa vivacité et son amour du pays est une richesse considérable sans oublier que grand nombre de nos cadres sont formés dans les meilleures écoles européennes et américaines . Tous ces atouts peuvent énormément participer à la création d’une grande nation à condition qu’on règle nos problèmes politiques car la marginalisation du peuple a trop durée et le système issu de la guerre de libération a largement montré ses limites .




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  • hakimM
    14 mai 2011 at 22 h 57 min - Reply

    @Ahmed,
    Oui, mais qu’attendons nous pour nous unir et faire des actions concertées et lutter contre la mafia, puis préparer un gouvernement de transition pour chasser les traitres?
    Pourquoi tout le monde attend tout le monde comme des observateurs de l’ONU.
    Pourquoi ne faisons nous que parler?
    Il y a eu naissance du FCN, qu’est-ce qui fait que les partis intègres n’ont pas fait union avec?
    Pourquoi chacun y va de son coté?
    et ou est le sens du sacrifice?




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  • Adel
    14 mai 2011 at 23 h 26 min - Reply

    On a beau retourner le problème dans tous les sens, la seule conclusion qui s’impose à l’esprit est que notre pays si riche en ressources naturelles et en potentiel humain ne fait que s’enfoncer chaque jour un peu plus car il a été victime d’un hold-up organisé par une association de malfaiteurs en 62 et il demeure en sa possession à ce jour. Elle y fait la pluie et le beau temps et nous somme d’accepter le fait accompli.

    Une seule solution : se débarrasser de cette mafia et repartir sur le bon pied.




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  • ahmed
    15 mai 2011 at 9 h 06 min - Reply

    D’aprés ibn khaldoun,en Afrique du nord il n’y a que la aassabia eddinia (le fanatisme religieux) et la aassabia el irkia(le fanatisme ethnique)qui mobilisent . En Algérie on a mal joué ces deux cartes,car la guerre de 54,faite au nom du nationalisme a certes conduit le pays à l’indépendance,mais le peuple fut rapidement déçu par l’ordre imposé depuis 62 . La carte de l’islamisme jouée en 1992,n’a pas fait mieux car la déception est la même malgré les différences de slogans entre le FLN et le FIS . Le journaliste Abed charef ,dit que l’Algérie,n’est pas en retard d’une révolution mais en avance d’un échec . Personnellement,je dis que notre fusil est vide car on a mal utilisé nos deux cartouches qui sont le nationalisme et l’islamisme et que nous tirons à blanc et je pense qu’on est en avance de deux échecs .
    Maintenant que faire?
    L’actuel régime est fini,l’anarchie est totale et l’échec est remarquable. Le peuple est très déçu,sa colère n’est plus à prouver . Le changement est inévitable et si les décideurs n’anticipent pas,nous allons droit vers une révoltes anarchiques car les services ont décimé toutes formes d’institutions capables de formuler pacifiquement des revendications politiques .




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  • Congrès du Changement Démocratique