Édition du
27 July 2017

La machine à gagner du temps

R. Zenati

 

« Tu as tort de mentir, c’est un vilain défaut, et c’est inutile, car toujours tout finit par  se savoir.

« Oui, répond  Poil de carotte, mais on gagne du temps. » Jules Renard

 

C’était un grand royaume qui semblait vivre paisiblement dans une grande opulence qu’il puisait d’une ressource naturelle : le sable. D’inestimables et d’inépuisables quantités de ces minuscules et précieux grains quartzeux inondaient ses vastes terres. Le commerce du sable, au plus haut de son coût,  y était florissant. Les exportations rapportaient gros. Les grosses affaires louches aussi… Cependant, les fin fonds du royaume ne profitaient pas grand-chose de cette richesse. Juste de quoi ne pas périr de faim…

Pour glorifier et symboliser cette source de richesse, de force et de pouvoir, le grand roi qui connaît bien le sable pour avoir longtemps traversé d’immenses déserts,  décida de consacrer un jour de l’année au sable. Ainsi, chaque année eut lieu la fête du sable, à laquelle, autour d’une immense table, étaient conviés tous les membres de la famille royale et de ses flagorneurs. Le rendez-vous des ouailles et des ripailles. Des apparatchiks et du chic. Celui  des bouffons et bâfrons, des embrassades et des accolades.  Des discours et des recours. Des  réjouissances et des bombances.

Le royaume semblait toujours couler des jours heureux, quand, un jour, les prémices d’une terrible tempête se faisaient sentir. Panique dans les corridors du palais! Pendant la nuit, le roi fit réunir ses proches vizirs et collaborateurs pour leur dire ce qu’on lui avait dit de dire.

–  Messieurs, entama le monarque de haut de son trône, la situation est peu réjouissante et, ajouta- t-il, la menace commence à pointer son nez.

–  Monseigneur, dit le ministre des barrages anti-tempêtes, un nez n’est pas du tout une menace. Un nez, quand il dépasse ça s’achète ou ça se casse. Et puis, dit-il avec ironie, que le vent fasse sa tempête,  nous, nous devons nous accrocher comme nous avons l’habitude de faire et oulabass !

–  Tout à fait, relaya le ministre  du sable, les mains croisés sur la table, nous devons nous accrocher !

– J’ai comme l’impression avoir déjà entendu ces mots s’exclama le roi, un peu irrité par cette répétition, nous sommes dans un joli pétrin, voilà ! … et la rue commence à prendre l’initiative…

–  La rue ? Mais quelle rue Monseigneur ? Il n y a pas de rue… Pour fermer la rue à la rue, le temps Monseigneur ! Le temps ! Semble avoir trouvé le vizir des barrages anti-tempêtes, chargé aussi des affaires du dedans, nous devons gagner du temps;  le reste, ce n’est que du vent.

–   Où voulez- vous en venir ? Interrogea le roi, l’air intéressé par la sortie du vizir.

–  Comme on gagne sa grosse fortune ! Expliqua l’auteur de la trouvaille. Laissons le vent faire sa petite tempête et nous, gagnons du temps !

– Exact Monseigneur ! Appuya le ministre sans portefeuilles, qui venait tout juste d’être admis au sein de la cour et inspiré par le mot  fortune, ce qu’il nous vous faut, c’est un sablier qui indiquerait le temps à tout le royaume.

–  Votre plan, messieurs ? demanda le roi entre deux gorgées de thé.

– Un sablier, Maître, suggéra le ministre du sable, avec malice, nous allons doter le royaume d’un artifice. De préférence, un sablier, une référence en matière de mesure de temps, ajouta-t-il tout content.

Le roi approuva la trouvaille même s’il a avait tenu à imposer tout un éventail de matériaux à utiliser dans la fabrication de l’ouvrage. De ses rouages et de ses engrenages. De   sa structure et de son armature. De  sa forme et de ses normes… Avec des hochements de tête approbatifs et des sourires admiratifs, tout le monde approuva sans rechigner Et avant de prendre congé, le roi exigea qu’on lui remette tous les autres appareils pour être confisqués, mis sous sellés et surveillés. Le vizir principal, chargé de cette besogne délicate, passa à l’action sans vergogne.

Aussitôt décidé, aussitôt fait. De gros moyens furent mobilisés pour mettre au point le sablier. Le laboratoire du palais se mit en branle. Des nuits de bruits, de chuchotements  et de grognements  plus tard, il en sortit un énorme sablier qu’on accrocha sur le haut d’une stèle érigée à l’entrée de la résidence royale. Désormais, la famille royale, qui contrôlait tout le royaume et son sable, allait pouvoir, grâce à cet appareil, contrôler aussi le temps.

Le royaume semblait toujours couler des jours heureux, quand le roi réalisa que, même  avec son sablier, le temps filait et lui échappait. D’abord parce que le passage du sable d’un compartiment à l’autre s’effectuait en un temps très court. Ensuite, parce que ces temps courts finissaient, par la force du temps, par faire des jours, puis des mois et puis inévitablement et fatalement des années. Beaucoup d’années…le roi, lui, détestait les années. Ce n’est pas qu’il prît de l’âge. Non… C’était à cause de cette journée du sable et de la cérémonie au cours de laquelle il devait apparaître. Il était  tenu, par la tradition de la famille royale,  d’entretenir les illusions, faire des allusions, provoquer des collusions et collisions. Non pas qu’il détestât les illusions et les cérémonies. Non, au contraire…il n’aimait pas ce moment public.  Ce n’est pas qu’il répugnât être en public. Non, au contraire. Il n’aimait qu’on lui fît allusion au temps.

Préoccupé par la tournure des événements, le roi fit revenir ses vizirs, accompagnés de proches collaborateurs et courtisans. Il leur intima l’ordre de trouver une solution à cette fuite du temps. Les hommes et les femmes du roi se mirent à réfléchir en tournant en rond et en s’échangeant des messages et des « politesses »  par émissaires interposés. Le roi, lui, préféra quitter la grande salle du conseil royal parce qu’il n’aimait pas tourner en rond. Ca lui donnait le tournis. En attendant que tout ce monde s’arrêtât de tourner en rond, le roi chargea ses crieurs publics, privés et personnels d’annoncer la nouvelle et de préparer la rue à cette révolution temporelle : le temps devait s’arrêter.

–        Le temps, chuchotait la rue en silence, va s’arrêter !

–        Comment ça ? se demandait-on.

–    Oui, c’est l’Arrêté du roi qui a arrêté que le temps devait s’arrêter…

Et le temps s’arrêta. Le royaume s’est soudainement figé, suspendu au deuxième sablier du royaume. Les gens commençaient à montrer des signes de lassitude, de faim, de maladies et ils restaient ainsi puisqu’ils ne savaient pas le temps qu’il était pour vaquer à leurs occupations, s’occuper de leurs besoins et pour changer les choses… Beaucoup réglaient leurs affaires en s’arrêtant ou en s’arrêtant volontairement de continuer à vivre.

De nombreuses grosses querelles et luttes intestines et surtout intestinales et stomacales  plus tard, un deuxième, un autre même appareil, avec quelques réajustements et réglages, prit la place du premier. Celui-ci, pas trop différent, était conçu de telle manière à ce que le royaume vît le temps passer sans s’en rendre compte. Les saisons étaient chamboulées et les époques n’avaient aucune place dans la dimension du temps. Ni passé, ni présent et encore moins l’avenir. Les gens allaient sans revenir. Et quand ils leur arrivaient de revenir, ils n’arrivaient pas. Ils  ne savaient pas et ne demandaient pas l’heure. Pour le savoir, ils fixaient le sablier. Et quand ils le fixaient, ils n y comprenaient rien. Il ne voyait pas le mouvement du sable. Il y en avait  mais il n’en voyait pas…

Le principe du dispositif était extraordinairement simple et complexe à la fois. Celui-ci était conçu de telle façon à ce que le sable, provenant  du compartiment supérieur, s’écoulât vers la fiole  inférieure sans la remplir. C’était là, le stratagème. Donner l’illusion du plein, du vide et du  mouvement. Ainsi, il ne restait aucune trace du sable. Celui-ci disparaissait à travers des canalisations appelées « sabloducs ». Personne, en dehors du roi et des concepteurs  du sablier, ne savait quelle destination  il prenait.

Le royaume produisait du sable mais disparaissait mystérieusement. Plus cette ressource  disparaissait, plus les murailles du palais royal prenaient de la hauteur et le royaume commençait à vaciller et à montrer des signes d’affaissements.

Le royaume, envahi par les rumeurs les plus folles, les cabales les plus drôles et éclaboussé par les scandales de tous genres, fut plongé dans un indescriptible charivari. Le prix du sable commençait à chuter  de manière vertigineuse. Les vizirs et les collaborateurs du roi s’accusaient mutuellement. Et chacun accourrait  vers le monarque pour s’excuser de ce qui arrivait et, par la même occasion, faire porter le chapeau à celui qu’il venait de croiser dans les coulisses des coups bas… Sans le savoir et le vouloir, ils se retrouvèrent tous  au même moment devant le roi. Ils se regardèrent mais finirent par s’échanger des embrassades et oublièrent leurs querelles et engueulades.

– Et ce temps ? Interrogea le roi en se levant brusquement de son trône.

– Le temps, se risqua de répondre le ministre des barrages anti-tempêtes, en baissant la tête, et en ôtant sa casquette,  nous pose quelques problèmes, Monseigneur.

– Des problèmes ? Réinterrogea  le roi, avec un sourire pas du tout pour rire, mais je croyais que le problème de nos  problèmes n’était plus un problème… Il est temps de…

– Justement, Monseigneur, c’est le temps, ce maudit temps, et les gens commencent à se poser des questions, interrompit le vizir sans portefeuille, en prenant le temps de fouiller dans son portefeuille en cuir, un souvenir ramené d’une lointaine contrée de l’Asie orientale pour y retirer une feuille froissée, un plan déjà tracé.

–  Comment ça le temps ? S’emporta  le roi en s’effondrant sur son trône, pris d’un léger malaise. Moment de frayeur, d’affolement et de torpeur. A son retour, après une longue absence et de longues vacances, le roi décida de  nommer un chef  qui s’occuperait du temps.

–  Comme chef  du temps,  annonça solennellement  le roi, en laissant planer un effroyable suspens,  sur recommandation de Voix Profonde…

– Ah ! Voix Profonde ! Murmura tout ce beau monde. Et chacun des présents se voyait déjà à ce poste important pour diverses raisons.

– Je viens de nommer moi-même, c’est-à-dire le roi, lâcha le roi, en apposant énergiquement son sceau sur le document posé sur son large bureau.

–  Mais… mais… mais… Monseigneur, tergiversa le vizir sans portefeuille, vous êtes le roi, et…

– Justement, le roi sera désormais le chef du temps, répliqua le roi en haussant le ton, pour remettre à sa place le  vizir. Confus, celui-ci  présenta ses plus plates excuses en ôtant ses lunettes rien que pour les remettre. Et tonnerre d’applaudissements dans la grande salle.

– Dans ce cas, proposa le vizir principal, il  vous nous  faut un troisième sablier.

– Tout à fait Monseigneur, approuvèrent en chœur, les autres vizirs, collaborateurs et autres courtisans  à la précision du métronome et comme un seul homme.

Branle-bas dans la résidence royale. Le laboratoire se remit en marche. Même si le temps s’était arrêté, presque toutes les provinces purent se régler et se mettre à l’heure de la danse, signe d’allégeance. Les quelques rares et timides contestations furent bâillonnés,  bastonnés, noyées et étouffées par les massifs oui oui et les agressifs   youyous  qui fusaient de partout  pour saluer le troisième sablier.

La nouvelle, aussi loin que remonte cette fable, se répandit telle une traitée de sable.  La cour ne désemplit pas de courtisans et de courtisanes. En dépit de la chute du prix du sable, le royaume ne lésinait pas sur les moyens pour continuer à contrôler le temps.

Et le temps s’arrêta. Brusquement, le royaume se figea, suspendu au troisième sablier qui venait de subir quelques révisions et rafistolages. Lassitude et famine,  décrépitudes et crise de vitamines occupaient le quotidien des gens du royaume. Ils restaient ainsi puisqu’ils ne savaient pas le temps qu’il était pour vaquer à leurs occupations et s’occuper de leurs préoccupations. Ils étaient tellement chosifiés qu’ils étaient incapables de changer les choses… Beaucoup n’avaient pas trop de choix. Ils choisissaient de régler  leurs affaires en s’arrêtant volontairement de continuer à vivre, à  brûler leur corps dans les eaux profondes de la mer blanche moyenne et à se consumer sur les places publiques.

C’était un grand royaume qui vivait péniblement  dans une grande opulence, doublée de grandes souffrances qu’il puisait d’une ressource naturelle : le sable. D’inestimables et d’incontrôlables  quantités de ces minuscules et précieux grains quartzeux inondaient ses vastes terres. Le commerce du sable florissait. Les exportations rapportaient gros. Pour sauver les apparences, de grosses et d’incalculables dépenses furent englouties dans d’extravagants  ouvrages de prestige source de vertiges. Cela servait à voiler les fissures du royaume qui n’arrêtait pas de sombrer.

L’on raconta que, même avec son troisième sablier, le roi n’avait aucune prise sur le temps. Le temps filait. Les gens étaient réglés à défiler. Les courtisans se défilaient. Le roi vieillissait. En dessous-de-table, le sable  disparaissait. Les traces et les ossements des vieilles scabreuses  affaires remontaient en surface. L’on raconta aussi qu’un  autre sablier pour contrôler et gagner  du  temps est déjà en chantier…

R. Zenati. (27 décembre 2008)


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UN COMMENTAIRE

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  • zaftoualaft
    20 mai 2011 at 18 h 33 min - Reply

    devinez ma devinette, soyez plus clair. Un chat est un chat.




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  • Congrès du Changement Démocratique