Édition du
28 July 2017

L'enjeu de l'Algérie: la révolution verte

Kamal Guerroua universitaire

 

«Une grande révolution n’est plus la faute du peuple mais du gouvernement»

Goethe, philosophe et poète allemand (1749-1832),.

L’on se demande ces derniers jours dans les milieux populaires et dans la rue en Algérie si les expériences révolutionnaires tunisienne et égyptienne  pourraient se transposer, se transférer et se précipiter sur la réalité algérienne. En effet, l’accélération de la dynamique révolutionnaire au niveau régional et la verve insurrectionnelle ayant envahi la sphère arabo-musulmane ont
vraisemblablement influé sur l’état d’esprit des algériens et remis au goût du jour dans l’inconscient collectif des masses  la nécessité d’une remise en état globale et intégrale du système social dans son ensemble, chose qui ne saurait être réalisée que par le biais d’une révolution violente. Loin s’en
faut, les expériences humaines ont prouvé que les grands changements sont obtenus au moyen de mutations graduelles, de sauts qualitatifs, et de réformes quantitatives, autrement dit par des révolutions vertes. Mais qu’est-ce qu’une révolution verte? Quels sont ses moyens et les  remèdes qu’elle pourrait apporter? Y-a-t-il vraiment une révolution verte qui pourrait éviter la violence comme recours fatal? Ce sont entre autres les quelques questions que la rue algérienne se pose dans un semblant de perturbation  mêlé d’hésitation.

 

1- Le changement  moteur de l’histoire:

 

D’aucuns pensent que le mot révolution implique nécessairement le recours impératif et systématique à la machine de la violence. Celle-ci est intrinsèquement liée à l’évolution désordonnée des phénomènes sociaux et en plus considérée comme le déclic d’une refonte radicale des bases de la société. En fait, les révolutions américaine et  française au XVIII siècle ont crée ce genre de basculement violent de l’ordre ancien à un ordre nouveau  dans la mesure où elles ont scellé une rupture radicale d’avec le système social ayant régné sur leurs structures jusqu’alors. En d’autres termes, la révolution fut envisagée dans ces cas-là comme un nouveau départ du  néant, une déstructuration définitive des institutions anciennes pour en bâtir des nouvelles. Cela pourrait
s’appeler en nos ères modernes: la rupture. Toutefois, si la violence est génératrice d’une forme de coupure d’avec le monde ancien, elle est également synonyme de confiscation outrancière, de réappropriation illicite du trône,   d’accaparement illégal du pouvoir, et d’usurpation hors normes de la  volonté populaire, la révolution française fut récupérée par la bourgeoisie, les américains quant à eux, n’avaient pas pu jouir entièrement  de tous les bienfaits de leurs révoltes. Au XIX et XX  siècle, la révolution bolchevique d’Octobre 1917 en U.R.S.S censée libérer le prolétariat avait ouvert la voie à l’oligarchie de Lénine, et à la terreur de Staline. Les dictature hitlérienne nazie et l’ autocratie italienne fasciste, en étrennant les voies légales pour arriver au pouvoir, ont fini par détourner les objectifs des révolutions populaires pour les exploiter à leur faveur. L’Amérique Latine et  l’Europe de l’Est n’en étaient pas sorties indemnes, les dictature des «Caudillos» pour l’une et le despotisme outrancier des dirigeants  pour l’autre, ont radicalement mis un terme au souffle de liberté et d’enthousiasme ayant auparavant animé les masses. Dans le monde arabe, le diagnostic est beaucoup plus catastrophique, aire stratégique extrêmement importante en raison de ses richesses énergétiques, elle a fait braquer tous les regards vers elle. C’est pourquoi, la dictature en sa forme la plus répressive fut vivement encouragée par les occidentaux dans cette région sensible du monde. Ainsi pourrait-on parler de révoltes détournées et de révolutions confisquées et usurpées. En ce sens, la violence n’est pas souvent le moyen idéal qui permet de «déconstruire» la  réalité sociale, aussi asphyxiante et répressive soit-elle car les sociétés humaines ne sont jamais parfaites mais souvent en quête de performances, d’adaptabilité et de perfectibilité et c’est dans cet ordre d’idées qu’il faille à l’Algérie concevoir l’idée de révolution verte en enfourchant le train de l’histoire qui se fait à ses alentours.

 

2– La révolution verte: un enjeu capital:

L’histoire humaine n’est pas toute jonchée de violences, au contraire, elle recèle en son sein nombre de révolutions calme, raisonnée et tactique. Des révolutions, somme toute, dites vertes. Celles-ci sont un défi énorme qu’ont pris des élites éclairée, consciente, intelligente et honnête afin de redresser les imperfections et les tares divers liés à leur construction de leurs contrées. Les exemples dans l’histoire en sont légion: les réformes de Meïji en 1868  au Japon, les grands chantiers de modernisation de Mohamed Ali Bacha en Égypte en 1830-40, l’élan de mobilisation du grand Mahatma Ghandi aux années 1930-40 en Inde sont des échantillons extraordinaires de ce grand mouvement de restructuration sociale sans se servir de l’outil de violence, c’est-à-dire les  réforme sociale, politique et économique concertées furent un élément aussi bien déclencheur que  psychomoteur de la dynamique globale. En ce sens, l’Algérie actuelle devrait s’en inspirer pour pouvoir cicatriser ses blessures et fomenter le changement. Mais comment se façonnent les réformes radicales de ce genre? Existe-t-il un prototype à suivre pou réaliser la mue sociale dans les normes requises ?  Il est vrai que la situation de l’Algérie en ces moments est très alarmante, tous les clignotants sont au rouge même si une marge d’espoir doit être gardée comme roue de secours, « l’Algérie écrit-on à l’hebdomadaire  Jeune Afrique, concentre la plupart des ingrédients explosifs: un peuple jeune et désœuvré; un bouillon d’autoritarisme et de corruption qui a longtemps mijoté: une bonne dose de malaise dans une société tiraillée entre envie de modernité , conservatisme et  tabous; le tout saupoudré de gestes individuels désespérés et des révélations de site internet Wikileaks »(1). En réalité, ce diagnostic est authentique car  notre population  et cela dure pratiquement depuis les années 90 exprime une certaine réticence au besoin plus que stressant du changement, l’envahissement de la culture consumériste occidentale ainsi que les séquelles des violences et traumatismes  induits par les sombres périodes qu’ont vécues les populations durant la décennie noire, ont freiné l’ambition de la majorité au renouveau, l’algérien écrivait le romancier  Rachid Boudjedra en 1992 « est en effet coincé entre sa part de vitalité et sa part de passivité. Il est pris entre sa part de modernité et sa part de tradition. Il est comme stupéfait entre sa part de progrès et sa part d’archaïsme»(2). Il est certain que ce constat est d’autant plus précis qu’il interpelle encore aujourd’hui les consciences par sa pertinence. A vrai dire, l’exigence de remise à neuf des institutions étatiques et sociale coule réellement de source, l’Algérie n’a plus besoin d’un simple badigeonnage de circonstance de ses structures sociales mais d’une refondation profonde et intégrale de ses soubassements. C’est pourquoi, la révolution verte comme entreprise de prospection, de restructuration, et de redressement sociétal devrait se recentrer essentiellement, au départ, sur la mise sur rails de l’État de droit, c’est -à-dire un État où le citoyen serait porteur à part entière d’une valeur politique et sociale lui permettant l’exercice complet de ses droits et où la citoyenneté véhiculerait une énergie renouvelable, indéniablement corollaire de la vie politique  dans la Cité. D’aucuns s’interrogent alors sur les moyens pouvant  faciliter la recréation de l’État de droit dans un État de non-droit, autrement dit, comment façonner une citoyenneté bien trempée dans un pays où le désordre règne en maître incontesté? A ce titre, il convient de préciser que le recours à la formation de l’humain serait l’une des plus chères priorités de la révolution verte, sinon son plus solide ressort car l’on devrait bien nous garder de voir dans  cette grande réforme un simple croquis manichéen en noir et blanc, bien au contraire, elle doit être un moulage homogène de principes et un métissage hétérogène d’idées novatrices et d’actions courageuses où le citoyen  sortirait de son ornière de participation politique  passive à la prise de décision pour se poser en acteur actif de son propre destin, n’est-ce pas le philosophe Bergson(1859-1941) qui dirait un jour qu’il fallait penser en homme d’action et agir en homme de pensée. Ce faisant, le recentrage systématique de la préoccupation étatique et sociale sur le citoyen comme élément pivotal et facteur incontournable dans la mue sociale serait automatiquement de mise. A ce propos, il est judicieux d’affirmer que le culte de la citoyenneté est un remède efficace et un palladium explicitement et universellement vérifié contre tous les dérapages, injustices et inégalités que pourrait provoquer la mauvaise gouvernance à un stade ou un autre de la gestion, si la citoyenneté s’avère être une denrée rare et le principal socle de la vie sociale, c’est en grande partie grâce à l’élan de conscience qu’elle induirait dans la fomentation du changement. En plus, il est hors de propos dans un premier temps de négliger et d’occulter les avantages et  bienfaits de l’insémination graduelle mais efficace de la culture proprement politique dans la société. Une société  aspirant à la modernisation de son architecture morale devrait obligatoirement s’y atteler avec abnégation. Ainsi l’esprit citoyen ne serait point une coque vide mais bel et bien une cuirasse protectrice et le citoyen un être humain-sujet et non plus un être humain-objet, c’est à partir de ce point précis que s’esquisserait l’ère d’éclaircissement du sens,  de renaissance nationale, et de revivification sociale, en un mot, l’ère de la consolidation étatique et de la résurrection de la connaissance, les Lumières dirait Kant, « se définissant comme la sortie de l’homme hors de sa minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre faute quand elle résulte non pas d’un manque d’entendement mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre[…] Aie le courage de te servir de ton propre entendement, voilà la devise des Lumières»(3). En ce sens, la révolution verte serait une tentative de ressaisissement, d’auto-affranchissement  par la connaissance et la science et surtout de l’auto-éducation par la culture et l’auto-formation par la conscientisation sociétale. Autrement dit, c’est de la  base pyramidale de l’ensemble social que va s’enclencher  une réforme structurelle globale «si le pouvoir vient d’en haut, la confiance vient d’en bas» dirait Sièyes (1748-1836) . Ainsi les comités de quartiers, les associations culturelle et caritative, les coopératives agricoles, les syndicats autonomes, se mettraient-ils tous en synergie et en étroite corrélation avec les institutions de l’État dans la seule et unique  perspective de réforme globale du système social. Ce faisant, elles investiraient leurs forces dans l’inculcation de la culture démocratique basique aux masses au moyen des campagnes intensives et larges de proximité et d’approche du citoyen en faisant largement usage de l’audio-visuel. Cela dit, la  les médias, la presse, la radio, la télévision devraient être des créneaux sûrs  et véhiculaires de culture formatrice et d’information culturelle à même de renseigner le citoyen et le préparer pour le changement, transmettre écrivait  Régis Débray  «c’est faire traverser le temps à une information d’hier à demain. Communiquer, c’est lui faire l’espace d’ici à là-bas . La première opération est affaire de civilisation, la deuxième est affaire de clic et d’écran»(4). Il est digne de remarquer à cet égard que si la consécration de la citoyenneté est une étape et une facette éminemment illustrative et importante de la révolution verte, l’ouverture tout azimuts  des médias serait la
colonne vertébrale et le point nodal de la métamorphose sociale. Dans cet esprit, il serait hautement pertinent que l’on parle de forum de connaissance et d’alternatives citoyennes qui pourraient s’y tenir. En quelque sorte, l’on construirait ce que l’on pourrait  appeler à juste titre «l’alternative humaine». Aussi serait-il d’une extrême vitalité de mettre le point sur la nécessité de revaloriser le statut de l’intellectuel, l’artiste, et le créateur dans la mesure où ce sont eux qui constitueraient l’avant-garde et le fer de lance de ce «kermesse-laboratoire-forum» du changement, lesdits organismes vont s’atteler notamment à esquisser la révolution  culturelle. Il est à signaler au passage que cette dernière ne devrait aucunement se calquer sur le modèle chinois de  la dictature de Mao Tsé       Tong qui inspire la dictature mais sur les réformes espagnoles post-franquistes, initiatrices de l’Espagne démocratique. En vérité, cette forme d’engagement intellectuel créerait une culture sociétaire moderne où l’on serait en mesure d’espérer ressouder le tissu social déchiré, rompre avec la culture d’assistanat qui se propage dans la société à une allure inquiétante, étouffer le tribalisme à l’œuf, revaloriser le travail et sacraliser l’effort dans une culture d’efficacité basée sur la solidarité, productivité et rentabilité au travers de l’entonnoir de la clairvoyance, du scalpel de la lucidité  et du rasoir de la franchise. Cela pourrait laisser rêveur, mais il est certain que l’usage à bon escient du potentiel de la matière grise nationale découle bien plutôt de l’idée de recherche de l’efficacité, de l’efficience  et de rentabilité que de perte sèche du temps. Cela à mon sens est un point sensible qui prête fort à débat aujourd’hui en Algérie car le «New Deal»  algérien dépend inéluctablement du gisement du génie national. A dire vrai, il n’y a pas un mythe de l’élite mais des élites créatrices de mythes  « l’idée que l’histoire dépend de nous- est plus conforme à la dignité humaine et plus sensé que celle selon laquelle l’histoire possède des lois qui lui sont inhérentes, des lois mécaniques, dialectique, ou organique et selon lesquelles nous ne sommes que pantins dans le jeu  de marionnettes  de l’histoire ou que balles voltigeant dans la joute de puissances historiques surhumaines[…] créer une société libre pluraliste- cadre social de l’auto-émancipation par le savoir et nous n’avons donc besoin de rien tant que de nous éduquer nous-mêmes, nous renseigner le tour d’esprit qui nous permette le face-à-face critique avec nos idées, sans devenir des relativistes ou des sceptiques , et sans perdre  le courage et la résolution de lutter pour nos convictions»(5). Point besoin de dire que les masses au jour d’aujourd’hui dans notre pays attendent dans leur quête de liberté et d’harmonie le retour de manivelle de la part de l’élite. Dans cet esprit, les centres de recherches s’il y en a , les universités, les instituts, les écoles diverses seraient le foyer incubateur et générateur d’une fraîche vague d’espoir et d’une nouvelle dynamique de changement, nos élites doivent écrire, réagir, dénoncer les abus de l’administration, être au côté du citoyen, compatir avec lui, et rectifier les tirs des frasques des politiques. Ce sont là les maints mécanismes écraseurs du défaitisme intellectuel et de cette «morale du désespoir» pour reprendre Bourdieu qui rongeraient fatalement le panorama national.  Dans cette perspective novatrice, l’élite devrait évincer de son imaginaire cette image éthérée, fragmentée,  et exsangue de la réalité en entrant  en empathie  avec la base sociale. Autrement dit, l’intelligentsia aurait l’ardue tâche de sceller un pacte national d’éthique citoyenne et rompre définitivement avec cette toxine corrosive de la culture rentière. En ce sens, la rente pétrolière devrait être la roue de secours et l’énergie d’appoint et non plus le point d’appui de l’économie, la société et la culture de la nation, c’est-à-dire, l’élite aurait beaucoup du pain sur la planche dans la mesure où elle s’octroierait la difficile mission de répandre  la théorie de «pétrole contre culture» pour paraphraser l’écrivain Yasmina Khadra  dans les mentalités et non plus, laisser se propager le principe du pétrole contre nourriture où l’on achèterait facilement la conscience des masses. Il va de soi qu’à ce niveau d’analyse pourrait  s’adjoindre un nombre de points importants qui, sans s’y attarder là-dessus devraient être mis en exergue: la révolution verte est une révolution scientifique proprement dite, elle vise la résurrection de la pensée et l’intelligence positive de l’élite, en cela, il est impératif qu’elle compte sur l’apport enrichissant de la «bibliothé-cratie» et de la «méritocratie». Ainsi les caravanes ambulantes à travers tout le territoire national  pour l’encouragement de la lecture, le théâtre et les arts, les kermesses du savoir, les visites inter-régionales de nos écoliers, collégiens, universitaires seraient-ils des palliatifs  indispensables à la crise multidimensionnelle que vit notre pays. C’est pourquoi, le renflouement des caisses des pôles de recherches et leur dotation en matériel ultra-sophistiqué constitueraient, sans aucun doute, un viatique certain contre l’illettrisme, l’ignorance,  le régionalisme, le tribalisme, et le népotisme. C’est là que l’on en viendrait au point de dire que la bonne volonté, l’impartialité dans le traitement des questions d’intérêt national, et les excellentes idées pourraient à elles seules, éliminer les entraves en tout genre dressées contre notre jeunesse et mènent de toute nécessité au règne sans partage de la raison, le discernement et la lucidité. Cela signifie à bien des égards qu’il est un devoir urgent pour toutes les compétences nationales à l’intérieur du pays et celles éparpillées un peu partout dans le diaspora de faire surgir une solidarité intra-communautaire et inter-sociale et apporter leur petite brique mais combien nécessaire à la construction du pays en s’auto-plaçant comme la porte-parole et la voix tonitruante  de tous les sans-voix de l’Algérie profonde.

 

3-la corruption mortelle et l’intellectuel sauveur

 

Il est indéniablement un fait avéré: le régionalisme et la corruption sont les ennemis jurés de l’Algérie actuelle. A ce titre, l’élite comme forteresse des intérêts de la patrie devrait rentrer dans l’escarcelle de la société et mettre en chantier les grands segments de réformes radicales des institutions étatiques. En effet, la conjugaison des répercussions perverses des problèmes structurels (corruption, incurie des responsables, apathie des institutions, sentiment d’appauvrissement général de la société dû à la cherté de la vie et le réetalonnage éhonté de l’échelle de valeurs) avec les problèmes conjoncturels (scène politique dévitalisée et anesthésiée, scène culturelle atone, à peine 30 cinémas en Algérie, scène médiatique en stagnation constante et durable) a malheureusement généré une certaine morale rachitique et suicidaire parmi les élites, ce qui a assassiné cette conception utilitaire des politiques nationales, le citoyen lambda s’y perd et n’y connaît plus ses repères. C’est pourquoi, le recours à la corruption est devenu systématique. Pire, il s’est hissé au rôle du rite familial, de coutume sociale et de slogan national  « il n’est pas rare que le citoyen sorte sa plus belle panoplie de népotisme, de relations bien placées, d’épaules larges, de trafic d’influence ou même d’abus de pouvoir pour recueillir une information qui , somme toute, aurait pu être mise à  la portée de tout le monde  par simple voie d’affichage» constate l’écrivain Raoudjia (6). Si ce fossé abyssal entre les masses et l’intelligentsia s’est largement creusé ces dernières années, c’est en majeure partie à cause de la non-reconnaissance des besoins des couches déshéritées par les élites culturelle et gouvernante. La responsabilité est surtout l’art de peser les choses, pondérer les actes,  et lancer des défis à leur juste poids, l’éthique de conviction  et celle de responsabilité dont parle majestueusement le sociologue allemand Max Weber (1864-1920) dans son livre magistral «le savant et le politique» , font automatiquement ménage, s’interagissent, et cohabitent ensemble. En ce sens, l’intelligentsia algérienne a  vraiment un grand travail à accomplir, elle devrait prendre de l’avance et se rendre incontournable aux yeux des masses. La révolution  verte  requiert de la patience, de la persévérance, de l’effort et de la clairvoyance et à ce titre, la solidarité humaine est un lien  fraternel et une valeur sociale importante dans le surgissement planifié de ce que l’on pourrait appeler  ici et maintenant «la dialyse sociale», c’est-à-dire une méthode rationnelle, scientifique et stratégique dans le diagnostic, la dissection,  et le traitement des problèmes  sociaux.  L’on serait également tenté ici de dire que la mobilisation des ressources de l’imaginaire de la part de l’élite serait un préalable constitutif et un prérequis obligatoire pour la mise sur rails du pacte d’éthique national cité plus haut. En gros, la logique de la corruptiblité, de passe-droit et de corruption des mentalités  cesserait naturellement de sévir lorsque la société et plus particulièrement l’élite se délesterait de son faux paraître pour réintégrer son réel être. Il est certain que pour connaître une société, il faut la vivre et la regarder, la sentir et la respirer, l’habiter et l’apprivoiser, la côtoyer et la soigner, c’est cela la sensibilité objective et objectivante  du quotidien dont l’élite devrait être la propriétaire. Il est intéressant de signaler que c’est à la fois vexant, rétrécissant voire humiliant de constater que la classe  lettrée de notre patrie compte en ses rangs et gènes une certaine  pointe de pessimisme et un certain penchant pour le défaitisme et la démission morale. Raisons qui seraient, sans l’ombre d’un doute, à l’origine des graves dysfonctionnements qui ont atteint les sphères institutionnelles et provoqué des troubles dans de larges strates de la société. Mais il convient aussi de s’interroger au passage s’il existe réellement cet intello-messie, cet intello- transindividuel, et cet intello «fast-thinker» de l’urgence qui pourrait, le cas échéant, véhiculer  et fomenter le retour de la flamme d’optimisme dans les cœurs et les esprits dans la circonstance critique et très complexe dans laquelle s’est engouffré l’Algérie de nos jours. La réponse semble être à la fois difficile mais porteuse d’une certaine brillance d’espoir car ce qui est sûr est que le sens de l’histoire  va à l’encontre de l’inertie sociétale, non seulement dans le cas précis de notre pays mais tout aussi bien dans toutes les expériences humaines. C’est pourquoi il est grand temps aujourd’hui que l’État de droit se jumelle avec la société de connaissance en un véritable conglomérat homogène où le culte de la  science rimerait incontestablement avec la vénération de la compétence et se tournerait inévitablement vers l’action et plus particulièrement vers «la remise en sens de ce qui n’en a pas» pour reprendre le mot du philosophe allemand Lessing (1729-1781). Qu’assez de gens voient dans cette digression un lyrisme fumeux et dans ces simples propositions un mirage ensorceleur ou une fausse utopie ou tout simplement un délire ne signifie aucunement que l’amertume politique que vit notre pays est un frein à optimisme, bien au contraire c’est un signe de maturation qui témoigne à plus d’un titre que nous commençons à nous interroger sur nous-mêmes, notre destin, notre avenir,  et notre «conscience historique» comme dirait le philosophe espagnol  Gasset ( 1883-1955).  Dans sur un autre aspect, il est si pertinent de rappeler que toute révolution a une acception spécifique, une version originale, une tactique iconoclaste et une stratégie propre à elle. Et la révolution verte devrait être prise essentiellement sous le prisme de la connaissance-pouvoir et du pouvoir-connaissance. Cela voudrait dire que l’on ne pourrait plus obliger en aucune manière les gens à adopter le changement mais les traîner à lui par des recettes cumulatives d’éducation citoyenne et surtout une charte de principes claire, concise et  imparable aux contingences et imprévus des caprices de l’histoire. En fin de ce processus de restructuration sociale, l’élite de l’Algérie contribuerait à l’édification nationale et désengorgerait  la jeunesse et les masses de cet étouffement général qui  les pris à partie des générations durant. Et d’ailleurs n’est-ce pas le chinois Confucius ( 551-479 A .J) qui dirait un jour « quand vous planterez une graine une fois vous obtenez  une seule  et unique récolte . Quand vous instruisez les gens vous en obtenez cent ». C’est  sur cela que la révolution verte devrait s’appuyer pour la renaissance de l’Algérie des  de la connaissance, du savoir, de la compétence et surtout des Lumières.

 

 

Références

 

1- Constance Desloire, Révolutions arabes et l’Algérie, Jeune Afrique n° 2618 du  13-19 mars 2011

2- Rachid Boudjedra, le F.I.S de la haine, pamphlet, Éditions Denoil, paris 1992.

3-Emmanuel Kant, Réponse à la question: qu’est ce que l’Aufklarung, trad fr de Heinz Wismann, in œuvres II, Paris, La Pléiade, 1985, p 209

4-Régis Debray, Dégagement, Gallimard , 2010, p 09

5-Karl Popper, à la recherche d’un monde meilleur, traduit de l’allemand et annoté par Jean-Luc Evard et préfacé par Jean Boudain, coll-Anatolia, Éditions du Rocher, 1984, réedité 2000, p222

6- Ahmed Raoudjia, Grandeur et décadence de l’État algérien,  Éditions Karthala, 1994, p 262


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