Édition du
26 March 2017

Habib Souaïdia. La sale guerre.

Habib Souaïdia, La sale guerre. Le témoignage d’un ancien officier des forces spéciales de l’armée algérienne Ed. La Découverte, Paris 2001

Préface
par Ferdinando Imposimato
*

La sale guerre est le témoignage bouleversant sur la tragédie algérienne de l’un de ses protagonistes : Habib Souaïdia, ancien officier des forces spéciales chargées de la lutte contre le terrorisme islamique, y raconte ses années de guerre à partir de 1992, et aussi les années de prison qu’il a dû subir.
Pendant de nombreuses années, je me suis occupé, en tant que juge d’instruction, des dossiers de terrorisme rouge et noir, italien et international, et des liens de ces terrorismes avec les services secrets de plusieurs pays. J’ai lu des milliers de pièces judiciaires, de procès-verbaux de commissions parlementaires, d’articles de journalistes et d’experts ; et j’ai parlé avec des centaines de terroristes. Malgré tout cela, j’ai pris conscience des immenses lacunes qui subsistent dans la connaissance de nombreux aspects du phénomène terroriste, de sa diversité dans les différentes régions du monde, notamment en Algérie, où l’on croyait tout savoir depuis longtemps.
La vérité n’est pas facile
En lisant le livre de Habib Souaïdia, j’ai découvert la différence considérable entre la réalité algérienne et la façon dont les médias en ont rendu compte. Pour la plupart des Européens, les massacres quotidiens de citoyens désarmés, de femmes et d’enfants, sont uniquement l’œuvre de terroristes islamiques fanatiques et sanguinaires. Pour ma part, je n’avais jamais soupçonné que les appareils institutionnels de prévention et de répression, ou du moins une partie d’entre eux, pouvaient être impliqués à ce point dans ces tueries, comme le montre l’auteur. Son récit efficace, à plus d’un titre essentiel, ébranle bien des certitudes : il soulève de nombreuses interrogations et pose à la conscience civile des Européens le problème de ce qui n’a pas été fait pour arrêter les massacres et de ce qui pourrait être fait aujourd’hui.
C’est un devoir moral, mais aussi une nécessité politique, de rétablir la vérité face à un phénomène qui tôt ou tard pourrait atteindre l’Europe. Dans une telle réflexion, la prudence est toutefois de règle, puisqu’il faut éviter de passer d’une vérité opportuniste à une autre vérité tout aussi peu démontrée, surtout en ce qui concerne des crimes terroristes non clairement revendiqués. Mais il importe de ne pas tomber dans l’erreur inverse : celle de prétendre qu’on ne peut démontrer un fait sans preuves mathématiques, absolues, granitiques.
Car la vérité historique n’est ni simple, ni schématique, et elle n’est pas toujours « logique » : il existe des vérités incroyables pour le sens commun, et qui n’en sont pas pour autant moins réelles. La vérité n’est pas facile, car la réalité, les hommes et leurs desseins ne sont pas simples. Ne pas tenir compte de la complexité de la vie peut signifier uniquement un refus de la vérité. Certes, nous ne pouvons nous contenter des points de vue et des opinions ; mais face à une histoire racontée par quelqu’un qui, comme ce jeune officier, l’a vécue dans sa chair, nous ne pouvons fermer les yeux, même si nous devons l’évaluer de manière critique.
C’est ce que j’ai essayé de faire ici, en mettant en rapport cette histoire avec d’autres événements historiquement prouvés, pour en apprécier la cohérence ou les contradictions éventuelles. L’analyse attentive de ce récit conduit, sinon à la certitude absolue – qui serait prématurée -, du moins à une vérité très probable quant à la nature complexe du terrorisme algérien. Une vérité permettant d’éviter les pièges de la manipulation et de l’« omerta » qui servent souvent de paravent à la raison d’État, au nom de laquelle tous les moyens, légaux et illégaux, sont bons pour vaincre le terrorisme.
Le témoignage de Habib Souaïdia me paraît en effet hautement crédible, pour deux raisons principales. En premier lieu, la précision des faits qu’il rapporte est telle qu’il paraît parfaitement invraisemblable qu’il ait pu les inventer ; l’éditeur, pour sa part, avant de décider la publication de ce récit, a nécessairement procédé à toutes les vérifications possibles et a acquis la conviction de se trouver en face d’un témoin sincère et fortement motivé. En second lieu, tout ce qu’il raconte est absolument cohérent avec ce que rapportent depuis des années les observateurs attentifs de la réalité algérienne (d’un côté, les ONG qui ont enquêté sur place, comme Amnesty International et d’autres (1) ; de l’autre, les experts de la question : sociologues, politologues, historiens et journalistes, dont de nombreux Algériens (2)).

Les origines de la violence islamiste

Le livre décrit les actions féroces des terroristes islamistes et des forces de sécurité chargées de les combattre. Surtout, et c’est là sa grande nouveauté, il donne à voir pour la première fois, de l’intérieur, le fonctionnement précis dans la guerre de l’appareil militaire et des organismes de sécurité algériens, restés jusqu’alors extrêmement opaques. Mais Habib Souaïdia n’omet pas d’évoquer le contexte historique et économique, caractérisé par la concentration de la richesse entre les mains de quelques groupes, la fin de la parenthèse démocratique avec l’annulation des élections et le coup d’État militaire de janvier 1992, le contrôle par l’armée de la composition des gouvernements et de la justice, la désinformation, les silences médiatiques et l’inertie de la communauté internationale.
Se font jour ainsi les liens complexes entre terrorisme, corruption et une partie du pouvoir politico-militaire. Le terrorisme apparaît à la fois comme le moyen de lutte des groupes armés islamistes contre le « système » et comme un instrument utilisé par un pouvoir invisible, non pour défendre la démocratie, mais pour rester en place : à côté des actions sanguinaires des islamistes, nombre d’actes terroristes qui leur ont été attribuées ont été le fait de ce pouvoir invisible, dans le but, selon Souaïdia, d’éliminer ses adversaires politiques.
Cela m’évoque le souvenir de La bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo (1966) : en deux heures, à nos yeux d’Européens éloignés du conflit de la « première guerre d’Algérie », ce film avait fait voler en éclats le mythe des légionnaires héroïques et nous avait mis pour la première fois face à la terrible réalité de la répression militaire française. Il n’est en effet pas inutile de rappeler à quel point la « sale guerre » menée depuis 1992 par les généraux algériens et dont témoigne Habib Souaïdia reprend les méthodes utilisées de 1954 à 1962 par les militaires français (et à leur suite par les Américains au Viêt-Nam et leurs disciples latino-américains de l’« École des Amériques » à Panama dans les années soixante-dix) : contre-insurrection, manipulations, faux maquis, etc.
Reste que la violence islamiste est aussi une réalité, dont il importe de comprendre les origines, faute de quoi il sera impossible de trouver une thérapie adéquate. Sur ce plan, la situation algérienne est très différente de celles des pays européens qui ont également connu – ou connaissent encore – le terrorisme. On fait fausse route en affirmant que ceux qui se réclament de l’islam pour prendre les armes sont exclusivement inspirés par le fanatisme religieux. La composante religieuse est évidemment importante en Algérie, mais il existe aussi une motivation sociale et politique plus profonde, opposant radicalement les partisans de la lutte armée à un pouvoir qu’ils jugent impie et corrompu. C’est ce qui a créé le consensus dans les couches les plus pauvres de la population, qui comprennent bien la situation au-delà des apparences.
Il n’y a jamais eu unanimité dans la nébuleuse islamique algérienne quant aux moyens de combattre ce pouvoir. Celle-ci, après un long débat interne, avait fini par adhérer dans sa grande majorité à la voie électorale. Ce n’est qu’après l’annulation du premier tour des élections politiques de décembre 1991 et le coup d’État de janvier 1992, que la frange minoritaire la plus radicale a occupé le devant de la scène, estimant de ne pas avoir d’alternative : ce pouvoir exercé depuis l’indépendance de façon antidémocratique par une poignée de généraux, avec des appuis extérieurs, notamment des multinationales du pétrole, il fallait le combattre par les armes.
C’est ainsi que l’on s’est enfoncé dans la spirale terrorisme-répression, cette « sale guerre » que nous raconte Habib Souaïdia : « Plusieurs groupes armés islamistes […] s’étaient créés dans les semaines qui ont suivi l’arrêt du processus électoral. » Ils s’ajoutaient à des groupes encore plus radicaux, qui existaient depuis longtemps et qui étaient passés à la lutte armée, comme « El hijra oua takfir (Exil et Expiation), formé principalement des anciens « Afghans », ou Kataeb el Qods (les Brigades de Jérusalem), un mouvement pro-chiite et financé, disait-on, par les Iraniens et le Hezbollah libanais ». Or, nous confirme Souaïdia, « ces groupes étaient autonomes par rapport au FIS » mais « on racontait déjà à l’époque qu’ils étaient infiltrés ou manipulés par la SM ».
L’évocation de cette rumeur d’un financement étranger des premiers groupes armés islamistes, fort vraisemblable, n’est pas nouvelle ; il est plus intéressant de souligner celle qui faisait état, dès le début de 1992, d’une manipulation de ces groupes par les services secrets de l’armée (la Sécurité militaire, ou SM), manipulation dont Habib Souaïdia nous donne maints témoignages très précis dans la période ultérieure. Depuis cette époque, on a assisté à une effroyable escalade de la violence, dont il semble toujours impossible aujourd’hui d’entrevoir la fin.

La « stratégie de la tension »

Au lendemain du coup d’État de janvier 1992, ont commencé les attentats contre policiers et militaires. La répression gouvernementale a été brutale. Soldats et officiers des forces spéciales de l’ANP n’avaient guère l’expérience de la lutte antiterroriste et ils étaient ainsi facilement manipulables. Et la population n’avait aucune confiance dans ces unités, qui intervenaient sans aucun respect des libertés des citoyens : arrestations, ratissages, perquisitions de masse frappaient de simples suspects de complicité avec les terroristes, et non à partir de preuves légales. Dès 1992, l’essentiel de la répression a moins visé les groupes armés que la population civile, censée les soutenir. Le pouvoir a employé la Sécurité militaire et les unités spéciales de la gendarmerie et de la police pour arrêter, torturer, liquider ou envoyer dans les camps d’internement du Sud des milliers de jeunes militants ou sympathisants du FIS qui n’avaient aucune responsabilité dans la lutte armée. Beaucoup d’entre eux ont été jugés et condamnés à mort par les tribunaux militaires lors de procès sommaires, en violation des droits de l’homme et des principes de jugement équitable définis par les règles des Nations unies et par la convention européenne des droits de l’homme de 1950.
Cette criminalisation de l’opposition, injuste et massive, a eu l’effet contraire à celui escompté. Pour beaucoup de jeunes, il n’y avait d’autre issue que de rejoindre le maquis : ceux qui avaient perdu les leurs, ou qui avaient subi des arrestations injustes ou des tortures, ont accumulé une telle haine qu’ils sont passés à la lutte armée. Ce qui conduit Habib Souaïdia, fort logiquement, à définir l’armée comme le « principal agent de recrutement » du terrorisme islamiste.
Cette stratégie a été en fait un instrument aux mains des hiérarchies militaires et d’une petite élite de privilégiés pour conserver le pouvoir. Elle ressemble singulièrement à celle adoptée en Italie dans les années soixante-dix par un « pouvoir invisible », mais néanmoins réel : alors que les Brigades rouges sévissaient, celui-ci a eu recours à des massacres de masse (attentats aveugles aux revendications douteuses) pour se consolider grâce à la psychose collective engendrée par l’insécurité généralisée, et empêcher tout changement, en détournant l’attention du pays des problèmes sociaux non résolus.
Dans le développement du terrorisme algérien, comme dans celui du terrorisme italien de l’après-guerre, les services secrets de l’armée ont assuré un rôle central, renforçant ainsi le pouvoir : la manipulation de la violence a justifié des mesures répressives de plus en plus dures. La technique de la Sécurité militaire algérienne, consistant à laisser se produire des attentats des extrémistes islamistes, voire à les encourager (comme c’est probablement le cas de ceux de l’aéroport Houari-Boumediene et du cimetière de Sidi-Ali à l’automne 1992), c’est celle de la « stratégie de la tension ». Elle a été expérimentée en Italie, où les auteurs des massacres ont reçu pendant des années l’aide de certains secteurs des services de l’armée pour se procurer des armes et des explosifs, ou pour trouver des refuges à l’étranger.
En Algérie, cette stratégie qui pourrait impliquer certains généraux sans scrupule, agissant en collaboration étroite avec les services de sécurité, a frappé des citoyens innocents, mais aussi des militaires courageux et honnêtes, qui se voulaient les garants des libertés démocratiques – beaucoup d’entre eux ont été victimes d’abus sans nom, privés de liberté ou exécutés. La férocité de certains éléments des unités spéciales, chargés d’appliquer la stratégie de la tension avec licence de tuer, n’a connu aucune limite, tout spécialement contre les jeunes. Et elle a été entretenue par une législation liberticide : l’âge pour la responsabilité pénale en matière d’actions terroristes a été abaissé de dix-huit à seize ans ; et le simple fait d’être soupçonné de liens avec une action ou un sujet terroriste, ou de ne pas avoir dénoncé un fait de terrorisme dont on était informé, est devenu un crime. Ces lois, contraires à tous les principes du droit, ne précisaient nullement le comportement criminel qu’on allait punir : elles criminalisaient le simple soupçon. Elles ont conduit à la multiplication des attentats et des abus de pouvoir.
En Italie, la politique de répression indiscriminée du pouvoir a toujours été, sans succès, la cible des Brigades rouges. En la dénonçant, elles cherchaient à rallier l’opinion et à pousser le pays hors des sentiers de la démocratie et du respect des droits de l’homme. Mais cette spirale de terreur-répression a été brisée par les forces démocratiques et surtout par les magistrats. Ces derniers, quoique angoissés par les assassinats de dizaines de juges, carabiniers et policiers, ont assuré la défense de l’État de droit, estimant qu’il fallait appliquer strictement la législation en vigueur plutôt que d’avoir recours à une législation d’exception, et ils se sont opposés à l’introduction de la peine de mort. Alors qu’en Algérie, on a créé des lois visant à criminaliser l’opposition islamique, soit plus de trois millions de citoyens – un quart du corps électoral – qui avaient voté pour le parti islamique.

Le « pouvoir invisible »

Son passage dans les troupes spéciales a mis définitivement Habib Souaïdia face à la vérité : il voulait combattre les terroristes islamistes, mais il ignorait qu’il serait contraint d’agir comme eux. Nombre des crimes révoltants qu’il rapporte étaient à ce jour inconnus des citoyens européens : il n’y a pas eu, comme je l’ai dit, d’analyse objective, ni dans la couverture médiatique, ni dans la recherche de la vérité.
En Italie, on n’a généralement pas compris l’origine et la finalité de ces attentats en série qui ont frappé la population civile et les institutions en Algérie. Alors même qu’aucun autre pays de la Méditerranée n’a connu, pendant toutes ces années, une telle situation de violence subversive. Or, on le verra à la lecture de ce livre, le caractère endémique de cette violence ne s’explique pas, pour l’essentiel, par la volonté de certains de ses protagonistes d’imposer un système politique différent : bien au contraire, elle a été entretenue par ceux qui occupent le pouvoir afin de s’y maintenir, en étouffant, au nom des impératifs sécuritaires, toute initiative de la société civile.
En Algérie, donc, a toujours existé un centre de pouvoir occulte. Il a agi avec un cynisme extrême pour façonner le cours des événements. Il a verrouillé la société, il a liquidé les opposants, à l’intérieur comme à l’extérieur du système. Mais il n’a pas réussi à arrêter le cours de l’histoire. Ici, une question s’impose : qui fait l’histoire ? Les historiens nous ont appris que la grande histoire est portée par les grands mouvements idéologiques, religieux, politiques et syndicaux, par l’évolution des classes sociales, des sociétés et des États, par les luttes dont ils sont à la fois les protagonistes et l’expression. Elle n’est pas l’œuvre de petits complots ou de grandes conspirations : la théorie de la conspiration universelle est une vision de l’histoire réductrice et inacceptable.
Pour autant, la scène du monde a profondément changé au cours du dernier demi-siècle. Dans les coulisses, les pouvoirs occultes, avec leurs connexions internationales, ont joué un rôle croissant. En prendre conscience ne signifie pas revenir à une vision réductrice de l’évolution des sociétés, mais tout simplement prendre en considération, dans la lecture de ces événements, cette variable de l’histoire qu’est le pouvoir invisible. Car ce dernier n’hésite pas à se servir du terrorisme : celui de l’opposition, qu’il laisse se développer, voire manipule en sous-main ; et celui de l’État, souvent maquillé pour qu’il soit attribué aux forces subversives d’opposition.
De surcroît, il est fréquent que les acteurs des différentes formes de pouvoir occulte s’interpénètrent : les mouvements subversifs s’enchevêtrent avec les services secrets de l’État, avec les cercles du pouvoir politico-militaire et de la corruption ou avec la criminalité organisée de type mafieux. L’histoire de ces dernières années en Algérie, telle qu’elle transparaît à travers le récit de Habib Souaïdia, est riche en épisodes révélant cette imbrication de canaux souterrains qui finissent toujours par trouver une voie de communication entre eux. À un certain moment, les intérêts opposés arrivent à coïncider. À la fin du livre, on découvrira ainsi que nombre des protagonistes de la « sale guerre », ceux-là mêmes qui ont eu les plus grandes responsabilités dans la stratégie de la tension, dans un camp comme dans l’autre, se sont enrichis et sont devenus des oligarchies intouchables.
Même si les différences sont bien sûr importantes, l’exemple italien peut de ce point de vue être éclairant. En 1981, une commission parlementaire, appelée à se prononcer sur la loge maçonnique P2, parle explicitement du « pouvoir invisible » : elle évoque, pour décrire la structure du pouvoir, l’existence de deux pyramides symétriques, l’une inférieure, que l’on connaît, et l’autre, supérieure, dont on ignore tout – elle est le pouvoir secret, constitué de ceux-là mêmes qui gèrent le pouvoir en dehors des lieux institutionnels, mais aussi par le biais des institutions. La logique du monde qui tourne autour du pouvoir secret – je cite toujours la commission de 1981 – se situe au-delà du seuil de compréhension du commun des mortels. Dans ce monde trouble coexistent un niveau légal, composé de politiques, banquiers, patrons de presse, entrepreneurs, usuriers, hommes des services, fonctionnaires, et un niveau illégal, militarisé, où se situent maffieux, terroristes et tueurs stipendiés. Ces derniers constituent le bras armé du premier niveau.
En Italie, pendant longtemps, le pouvoir invisible a été la synthèse des différents pouvoirs occultes : outre la mafia, certains secteurs du pouvoir officiel, des services secrets et du pouvoir économique. Ce pouvoir invisible n’était pas un contre-pouvoir : c’était le pouvoir légal lui-même qui s’autorisait, pour défendre ses intérêts et atteindre ses buts, à recourir à des méthodes illégales que lui aurait interdits l’exercice légitime du pouvoir. Chaque fois que le pouvoir légal voulait éliminer un adversaire, il avait recours à l’assassinat par des tueurs des pouvoirs occultes, institutionnels ou non. Le but déclaré était toujours la liberté et la justice ; mais le moyen d’y parvenir était le crime.
Je suis convaincu d’une chose : il faut combattre le terrorisme sans demi-mesures et sans hésitation, mais aussi en démasquant ceux qui l’exploitent sous prétexte de le combattre. Que l’Europe et les États-Unis ne se fassent pas d’illusions : ils devront tôt ou tard payer très cher le fait de faire semblant de ne rien voir et de ne rien comprendre. La vision nationale et locale du terrorisme est aujourd’hui dépassée : une collaboration internationale est indispensable, mais elle doit savoir éviter les pièges de la propagande et comprendre les profonds malaises sociaux qui, dans chaque contexte, sont aux sources du djihad islamique.

Que faire ?

Le chemin pour résoudre la crise algérienne sera long et difficile. Face aux massacres de la population civile qui perdurent, dans une situation économique et sociale détériorée et dramatique, marquée par la corruption et la délinquance organisée, il n’est pas pensable que la politique dite de « concorde civile » du président Bouteflika, ne prenant pas en compte les problèmes politiques, puisse mettre fin au bain de sang. Cela est impossible tant que les familles des milliers de victimes du terrorisme et de milliers de disparus continuent à attendre que justice soit rendue.
Il est clair qu’à long terme, une solution politique durable au problème algérien ne pourra venir que de l’Algérie elle-même. Celle-ci suppose un pacte social clair et ferme, fondé sur le refus catégorique de la violence d’où qu’elle vienne et sur la reconnaissance de toutes les forces politiques qui reconnaissent ce principe, en vue de l’instauration d’un État de droit digne de ce nom : je suis convaincu que la grande majorité des Algériens y sont prêts. Mais les forces de la société civile qui pourront porter ce projet sont aujourd’hui fragilisées et dispersées. La spirale terrorisme-répression a en effet provoqué l’affaiblissement et l’exil d’une partie de ces forces essentielles, tant pour la lutte contre le terrorisme que pour le rétablissement de la légalité démocratique, quelle que soit leur appartenance politique. Dans des circonstances normales, s’il existait en Algérie des institutions vraiment représentatives et librement élues, face aux révélations de Habib Souaïdia (et celles de Nesroulah Yous sur le massacre de Bentalha (3)), une commission d’enquête se mettrait immédiatement en place, à l’initiative des parlementaires algériens eux-mêmes, pour établir les responsabilités politiques de ces faits gravissimes. Mais cet objectif ne paraît pas réaliste à court terme.
Alors, quelles sont les possibilités, aujourd’hui, d’identifier et de poursuivre pénalement les auteurs des crimes commis par les terroristes et par les forces de sécurité ? Avant tout, il faut préciser qu’il s’agit sans la moindre ambiguïté de crimes contre l’humanité, selon la définition extrêmement précise donnée par l’article 7 du statut de la Cour pénale internationale (CPI)(4) ; et rappeler que la situation algérienne a été explicitement évoquée lors de la conférence des Nations unies qui a adopté ce statut, en juillet 1998 à Rome(5). La CPI, spécialement conçue pour protéger les populations des crimes commis en dehors des guerres déclarées, sera pour cela un instrument essentiel, mais elle n’est pas encore opérationnelle et elle ne sera compétente que pour les crimes commis après son entrée en vigueur (6).
Pour autant, cela ne signifie aucunement qu’il n’y a rien à faire. Car l’opinion publique internationale n’est plus disposée à tolérer que, sous prétexte de lutte antiterroriste, des actes inhumains et cruels contre les populations civiles désarmées demeurent impunis. Cette culture est un acquis de notre époque. Elle est à la base de l’institution de la CPI – dont j’ai été un fervent partisan – et elle a d’ores et déjà permis de nombreuses actions pénales internationales contre les criminels, qu’illustrent l’action des tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda et la Yougoslavie, ou encore la « jurisprudence Pinochet » créée par l’obstination du juge espagnol Baltasar Garzón.
Dans cette perspective, le récit de Habib Souaïdia apporte un ensemble précieux de « notifications de crimes » (notizie de reato), avec des indications précises de noms, de lieux et de dates, qui peuvent servir de base à des actions pénales des victimes ou de leurs familles, y compris devant des tribunaux de pays européens. Dans sa conclusion, l’auteur indique d’ailleurs qu’il est prêt à « donner tous les détails des crimes – tortures, assassinats, disparitions… – dont [il a] été le témoin, toutes les preuves sur ceux qui les ont commis et sur ceux qui en ont été les victimes ».
On peut également envisager la mise en place rapide d’une commission d’enquête internationale, avec l’accord du gouvernement algérien. Les précédents ne manquent pas. Dans le cas du Pérou, en 1993, le département d’État américain a souhaité conditionner l’octroi d’une aide financière à l’envoi sur place, avec l’accord du gouvernement péruvien, d’une commission de quatre experts indépendants chargée d’enquêter sur la situation des droits de l’homme en matière de lutte antiterroriste. J’en faisais partie, avec un Français, un Américain et un Argentin. Le rapport fut sévère, et nous avons établi de nombreux cas d’exactions et de violations des droits de l’homme. La conséquence en fut le gel des financements promis par différents pays au Pérou en vue du renforcement de ses institutions. Le temps a confirmé la validité de cette procédure : le peuple péruvien nous a donné raison en éloignant plus tard le président Alberto Fujimori, qui était un délinquant.
L’ONU ne semble pas actuellement en mesure de mener une telle procédure, pourtant urgente, pour l’Algérie, même si cela – souhaitons-le – peut changer. L’Union européenne, elle, peut agir : l’importance de ses relations économiques, commerciales et politiques avec l’État algérien lui en fait d’une certaine manière obligation. Elle peut – et elle doit, au vu des engagements internationaux qu’elle a souscrit au nom des peuples européens – conditionner ses aides à l’Algérie au respect des droits de l’homme dans la lutte antiterroriste. Il est ainsi très regrettable que l’attribution, en janvier 2001, d’une aide de 8 millions d’euros à Alger dans le cadre de la coopération internationale pour la lutte antiterroriste se soit faite presque à la sauvette, sans aucune condition de ce type.
D’autres occasions se présenteront : comme les États-Unis l’ont fait dans le cas du Pérou, l’Union européenne devra exiger du gouvernement algérien que son aide soit conditionnée à l’envoi sur place d’une commission internationale apolitique d’experts super partes qui fassent autorité, chargés d’établir les faits sur les violations des droits de l’homme et leurs auteurs, quels qu’ils soient. Il ne s’agira en aucune façon d’une « ingérence », mais d’un devoir de solidarité avec les victimes.

* Ferdinando Imposimato, ancien député et sénateur, président honoraire adjoint de la Cour suprême de cassation d’Italie, est actuellement avocat pénaliste en Italie et à l’étranger, spécialisé dans les affaires de corruption et de violations des droits de l’homme. Magistrat de 1964 à 1986, il s’est rendu célèbre par ses enquêtes sur la mafia et le terrorisme en Italie. Il a notamment instruit plusieurs grandes affaires de terrorisme (assassinat d’Aldo Moro, attentat contre Jean-Paul II, massacre de Piazza Nicosia à Rome, etc.) et relatives à la mafia, dans les années soixante-dix et quatre-vingt. En tant que consultant des Nations unies, il a participé à de nombreuses missions sur les questions de narcotrafic, de crime organisé et d’antiterrorisme. Il est notamment l’auteur de Un juge en Italie. Pouvoir, corruption, terrorisme. Les dossiers noirs de la Mafia (De Fallois, Paris, avril 2000).
Texte traduit de l’italien par Anna Bozzo.

(1) Voir notamment : AMNESTY INTERNATIONAL, FEDERATION INTERNATIONALE DES DROITS DE L’HOMME, HUMAN RIGHTS WATCH, REPORTERS SANS FRONTIERES, Algérie, le livre noir, La Découverte, Paris, 1997.
(2) Voir notamment : Séverine LABAT, Les islamistes algériens. Entre les urnes et le maquis, Seuil, Paris, 1995 ; Anna BOZZO, « Violenza e politica in Algeria : una « strategia della tensione » ? », Giano. Pace, ambiente, problemi globali, n° 26, septembre 1997 ; Michael WILLIS, The Islamist Challenge in Algeria, New York University Press, New York, 1997 ; Werner RUF, Die algerische Tragödie, Agenda-Verlag, Berlin, 1997 ; Lahouari ADDI, « L’armée algérienne confisque le pouvoir », Le Monde diplomatique, février 1998 ; Luis MARTINEZ, La guerre civile en Algérie, Karthala, Paris, 1998 ; Lucile PROVOST, La seconde guerre d’Algérie, Flammarion, Paris, 1998 ; Djallal MALTI, La nouvelle guerre d’Algérie. Dix clés pour comprendre, La Découverte, Paris, 1999 ; Gema MARTIN MUñOZ, El Estado arabe. Crisis de legitimidad y contestación islamista, Bellaterra, Madrid, 1999.
(3) Nesroulah YOUS, Qui a tué à Bentalha ? Algérie, chronique d’un massacre annoncé, La Découverte, Paris, 2000.
(4) On peut trouver le texte complet de ce statut à l’adresse suivante : www.diplomatiejudiciaire.com/DJ/StatutCPI1.htm.
(5) La commissaire européenne aux affaires humanitaires, Emma Bonino, a rappelé qu’« il s’agit de faits dramatiquement réels en Algérie » et exigé « que les frontières nationales ne se transforment pas en instruments d’impunité », ajoutant : « Qui veut une paix durable – non une simple trêve dans l’attente de la revanche – se doit d’établir un minimum de justice ! Si l’on ne dépasse pas la culture de l’impunité, le désir de vengeance risque de prévaloir tôt ou tard sur le désir de paix. » (Actes de la conférence diplomatique de plénipotentiaires des Nations unies sur la création d’une cour criminelle internationale, 15 juin-17 juillet 1998, p. 10).
(6) Celle-ci n’interviendra qu’après que soixante États auront ratifié la convention ayant adopté le statut de la CPI (approuvée par 139 États). Début janvier 2001, vingt-sept États, dont l’Algérie, avaient procédé à cette ratification.



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