Édition du
21 July 2017

La liste scinde l’air.

In LaNation.info

Madjid KHELASSI
Lundi 4 Juillet 2011


De toutes les mairies d’Algérie s’élèvent des cris et se suicident des rêves : la liste des bénéficiaires du logement social, nouvelle mécanique qui régit la vie des naufragés du logis sème l’insèmable.
C’est une feuille mouvante à deux faces : perdant-gagnant. Y voir son nom, c’est voir sa citoyenneté validée.
Ne pas le voir, c’est sentir son temps se finir, se remuer sa chair. L’affichage puis la liste déchirée, c’est un temps si maigrelet que déjà l’agonie grelotte l’horloge interne.
Errahla dit le chanteur ! Ou la découverte d’une cité dortoir qui n’adoucit aucun angle !
On a quand même fini par user le quidam et lui faire accepter n’importe quel endroit.
Prêt à accepter n’importe quel F (1, 2, 3). Et prêt à affronter les affres torrentielles, les bises chafouines et les canicules coquines. Qu’importe les flocons, pourvu qu’il y’ait l’adresse !
Jusqu’à ce que la liste se scinde en deux, il est rare de trouver parmi les « lauréats » des âmes qui avaient l’exacte conscience de ce qu’était un logement sans « D’hiq ».
Car les enfants des forçats de la sueur et du smic insultant n’ont pas vraiment idée qu’il existe un « ailleurs » plus vaste, plus aéré, et que face aux nantis et leur forteresse de picaillons qui résiste à tout…vents, marées, révolutions, guerre civile, nationale etc.
Ils ne peuvent s’imaginer s’en sortir pomme blette et gouter aux dimensions d’un salon qui les réuniraient tous.
Belle trouvaille que la liste qui scinde l’air des ces hères en mariant  saint-ciment à sainte-mairie.
Bienvenue à liste-city ! Il est 8 heures à l’esplanade de la mairie de Said Hamdine, la fureur est à son comble.
Des nominés la veille sur la liste de la Daira ne voient pas leurs noms. La liste a buggué, disent les plus malins !
On a beau s’arborer le visage à l’optimisme, les visages se ferment et la ritournelle de la douleur ne tient plus sur une feuille-liste.
Et à la manière d’un lent tremblement de terre, des failles parcourent les exclus, et sans qu’on y prenne garde, s’ouvrent des idées de suicide et d’idées noires. Et ressurgit l’ombre tétanique du D’hiq et des mortes saisons et leurs avatars variés.
Ceux qui chaque soir psalmodiaient le rêve habité par la liste prochaine se voient leur charpente se déglinguer dans le regard des leurs.
Le miracle de saint-ciment qui transforme les rêves en piaules  vire au cauchemar.
Et la sainte-mairie dans son infinie bonté ne peut satisfaire tout le monde dit-on aux recalés du gourbi moderne.
Vivre depuis l’istiqlal à 15 dans une pièce à El Madania ou la Montagne vous « freeze » pour le restant de vos jours.
Car le D’hiq rabougrit le dedans et vitriole le dehors des êtres. Sous sa houlette implacable, on ne sent pas le froid, le chaud, le gel des nervures.
On ne sent pas les caries et les muqueuses avariées par l’humidité.
Tout ici se plombe dans les jauges d’un quotidien impossible. Et dans ces conditions on ne pourra jamais faire contre mauvaise bonne fortune bonne gueule.
Le surlendemain des listes voient les premiers convois regagner leur ville et vie nouvelles.
L’asphalte foulé pour la 1ére fois a le visage d’un sable mouvant. Comme les fantômes qui glissent vers la demeure qu’ils sont censés hanter, ils découvrent que  les immeubles des nouveaux apparts prêtent leurs flancs à leurs douleurs inoubliables.
Il faudrait des villes rebouteuses pour cicatriser les ulcères, alchimiser les rancœurs  et « civiquer » les comportements.
L’autophagie de fait proprette et assumée mais le dilemme est Faustien : impossible de se livrer tout entier au bonheur d’un seul matin ou de prendre plaisir à une belle journée dans une bourgade monstrueuse où l’on peut même pas se promener.
Se promener ? Le mot est lâché ! L’ellipse et ses revers !
Se promener dans nos nouvelles villes relève du tourisme de 3éme type.
Déjà, chez nous, le verbe pose problème, surtout au transitif. Aller d’un lieu à l’autre dit le dictionnaire pour ce verbe imprononçable chez nous.
Décidément, les ponts des nouvelles villes d’Algérie n’abritent  aucun soupir. Et les listes qui y emmènent sont une véritable saloperie.

Nombre de lectures : 1654
UN COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

*

*

  • D B
    5 juillet 2011 at 20 h 08 min - Reply

    Joli jeu de mots. Liste scinde l’air, liste Schindler…




    0
  • Congrès du Changement Démocratique