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24 March 2017

« Madame Courage » : la drogue au cœur de la crise sociale en Algérie ?

11 août 2011 in blogs.mediapart.fr

10 Août 2011 :  je sursaute en découvrant dans l’édition du jour du quotidien francophone algérien El Watan un article peu banal de Saci Kheireddine, intitulé presque banalement « Violence urbaine : Alger sous l’emprise des bandes rivales ». Sous forme d’encadré, on y lit : « Connaissez-vous “Madame Courage” ? Ce sont des comprimés de barbituriques appelés dans le langage des jeunes Algérois “Madame Courage”. Ces pilules font perdre à ceux qui les consomment toute connaissance de la réalité. Ils sont l’une des causes qui poussent les jeunes délinquants à commettre des agressions et des meurtres. Selon un spécialiste en psychiatrie, ces psychotropes diminuent de 80 % les capacités de jugement, ce qui rend le passage à l’acte plus facile, car l’individu “drogué” n’apprécie pas ses agissements à leur juste valeur, sauf après la disparition des effets de la prise de toxiques. La consommation de telles substances est devenue, au fil du temps, monnaie courante dans les quartiers populaires. Hamid, un jeune de Bab El Oued, ne s’en cache d’ailleurs pas : “Je prends de l’Artane pour avoir du courage et me sentir fort. En prenant ma dose de comprimés, je peux faire n’importe quoi, sans même m’en souvenir”, témoigne-t-il fièrement. »

Pour ceux qui suivent de longue date l’actualité algérienne, cette évocation de cette drogue terrible qu’est l’Artane rappelle en effet d’autres moments atroces. L’Artane est un médicament normalement utilisé pour soigner la maladie de Parkinson ou les effets secondaires (dits « extrapyramidaux ») des neuroleptiques. Mais pris à fortes doses (souvent avec de l’alcool), il a pour effet de faire perdre toute inhibition et de transformer le drogué en « Rambo », capable alors des pires violences, qu’il aura totalement oubliées le lendemain. Or, dans son livre La Sale Guerre que j’avais publié à La Découverte en 2001, l’ex-sous-lieutenant des forces spéciales Habib Souaïdia avait raconté comment ses collègues militaires, dans les années 1990, recouraient habituellement à la consommation de « Madame Courage » pour perpétrer les pires crimes contre les populations civiles : « La drogue la plus demandée par les soldats était surnommée par eux “Madame courage”. Au sein des forces spéciales, ce produit a presque la même valeur que la Kalachnikov. Comme son nom l’indique, il donne du courage aux soldats quand ils doivent affronter la mort. Et ils en prennent aussi quand c’est eux qui doivent la donner… De nombreuses fois, j’ai vu des sous-officiers de mon régiment sous l’emprise de cette “Mère courage” : leurs yeux étaient brillants et injectés de sang, ils parlaient plus lentement que d’habitude et ils avaient l’air d’être “ailleurs”. Et le lendemain, souvent, ils ne se souvenaient de rien de ce qu’ils avaient dit ou fait : quand ils étaient dans cet état, ils pouvaient tuer n’importe qui sans même se rendre compte de ce qu’ils faisaient. Le nom de cette drogue était l’Artane. »

Plusieurs indices semblent aussi attester que les membres des groupes armés se réclamant de l’islam (les GIA), alors largement contrôlés par les services secrets de l’armée (DRS), étaient sous l’emprise d’une drogue de ce genre quand ils ont perpétrés les pires massacres des années 1996-1998. Nesroulah Yous, l’un des rescapés du massacre de Bentalha, près d’Alger, qui fit plus de quatre cents morts dans la nuit du 23 septembre 1997, rapportait par exemple dans son livre Qui a tué à Bentalha ? (La Découverte, 2000) : « Nous avons trouvé des seringues et des sachets avec de la poudre blanche. […] Un des assaillants tués, un géant, portait une ceinture avec des seringues et de la drogue. » L’enquête sur ce point, particulièrement difficile à mener, reste à faire. Mais il me semble hautement probable que l’usage de la drogue a joué un rôle majeur dans la sauvagerie dont ont fait preuve les auteurs des grands massacres de la fin des années 1990 en Algérie.

Habib Souaïdia avait d’ailleurs appris que l’Artane, médicament produit par les laboratoires suisses Sandoz, était commandé en grandes quantités par le ministère de la Défense algérienne pendant les pires années de la « sale guerre ». Et depuis, on a su que cette drogue, dont l’usage régulier à haute dose finit par provoquer une accoutumance presque toujours mortelle, était toujours consommée par d’anciens membres des forces de sécurité algériennes devenus SDF à Paris, comme l’a révélé en 2005 un article assez terrifiant de la journaliste Linda Bendali : « À peine arrivé à la caserne, en 1997, le jeune Walid, vingt-et-un ans, est embarqué pour une opération commando. Les heures passent à travers le Djebel. Le jeune appelé ignore sa destination. Des sous-officiers font circuler une gourde et des comprimés. Chacun se sert et passe au voisin. Walid fait comme tout le monde et découvre l’ivresse de celle que les soldats surnomment “Madame Courage”. Walid n’apprendra que plus tard le véritable nom de cette pilule-miracle : l’Artane, un psychotrope destiné à soigner la maladie de Parkinson. Ainsi drogués, les soldats se sentent invulnérables, surpuissants. Pris d’hallucinations, ils débarquent euphoriques dans les villages où les cris des victimes des massacres résonnent encore. Le lendemain, ils ne gardent aucun souvenir, aucune image des atrocités qu’ils ont vécues, aucun flash des barbaries qu’ils ont commises. Cette douce inconscience a un prix : une forte dépendance. Très vite, comme nombre de ses compagnons. Walid avale de l’Artane tous les jours. Jusqu’à ne plus pouvoir s’en passer. Arrivé en France il y a quatre ans, aujourd’hui SDF, il n’a pas réussi à échapper à ses démons, ni à son enfer médicamenteux. »

À Alger, des rumeurs invérifiables affirment depuis des années que certains cercles du pouvoir encouragent toujours, voire promeuvent, l’importation de cette drogue de mort qui, avec bien d’autres, gangrène la jeunesse perdue des quartiers populaires. Outre le profit qu’ils y trouveraient, ils y verraient désormais un moyen efficace pour détourner la colère majuscule de cette jeunesse. Au lieu de se tourner contre eux en se joignant aux autres secteurs de la société qui tentent d’organiser la révolte sociale, comme les syndicats autonomes – que nous sommes quelques-uns en France à soutenir, au sein du Comité international de soutien au syndicalisme autonome algérien (CISA) –, ces jeunes se perdent ainsi dans les stériles violences que décrit l’article d’El Watan. Cette réalité est certainement l’un des facteurs qui expliquent que la révolte sociale, dont les manifestations – émeutes urbaines et grèves à répétition – sont pourtant de longue date quotidiennes, ne débouche toujours pas en Algérie sur des mobilisations de plus grande ampleur, à l’image de celles d’autres pays du monde arabe, de la Tunisie à la Syrie. Jusqu’à quand ? La drogue est sans conteste, au sens strict, un atroce et efficace « opium du peuple ». Mais en Algérie, l’extrême fragilité d’un système à bout de souffle pourrait bien être lourde de surprises…


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15 Commentaires sur cet article

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  • Abdelkader DEHBI
    12 août 2011 at 0 h 44 min - Reply

    Artane ou pas,la marmite sociale où bouillonnent depuis si longtemps, le mélange improbable de la hogra, de l’injustice, de la corruption et de l’impunité des puissants, finira par exploser à la figure d’un pouvoir illégitime, criminel et antinational, condamné à disparaître à très court terme. Car il ne sera pas dit que l’Algérie fera exception à un souffle puissant de l’Histoire, qui est en train d’emporter tous les régimes arabes dont les dirigeants ont donné la preuve, en Egypte comme au Yémen, en Libye comme en Syrie, qu’ils sont prêts à faire la guerre à leurs propres peuples, en tuant sans état d’âme, des centaines et des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, juste pour conserver leur pouvoir.




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  • SAID
    12 août 2011 at 1 h 33 min - Reply

    La drogue sous toutes ses formes est un fleau universel. Les uns la culvite et la commercialise pour tirer des profits astronomiques, les autres l’utilise, qui, pour se donner du courage pour tuer, qui pour augmenter ses perfomances sportives pour aller toujours plus haut etc …
    Dans tous les cas, les politiques (je dirai les despotes) y sont souvent impliqués. Ils dirigent meme ce trafic et l’encourage. Et la jeunesse, l’ame vitale du pays, trinque.
    L’affaire zendjabil n’a pas encore revelé tous ses secrets.
    J’ai vu les degats de cette saloperie sur le corps d’un gardien de parking, je vous assure que j’avais eu la nausée. De toute ma vie je n’ai vu un corps aussi mutilé au couteau (de l’auto-mutilation!!).
    Allah yestor !!




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  • Mister_MRENNEK_
    12 août 2011 at 5 h 28 min - Reply

    aujourd_hui un groupe de jeune ont attaqué un bus a constantine armés de hache et de couteaux
    tjrs a constantine 25 cas d’agressions armés sont enregistrés aujourd_hui meme au centre ville de constantine (de Sources policieres)




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  • amel
    12 août 2011 at 14 h 04 min - Reply

    Pendant que des centaines de paisibles citoyens font face quotidiennement aux agressions aveugles et aux multiples vols ,d’autres ,aux Club-Des-PINS,à Moretti ou à HYdra sont scandaleusement protégés par une armada de militaires ,policiers ,agents de sécurité et autres
    Ce n’est quand-même pas normal ,que pour une construction de parking (injustifiée du reste)on puisse mettre autant de fonctionnaires de la sûreté alors qu’ailleurs toutes les sauvageries sont ‘affaires négligeables et sans intérêt




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  • Boufahimo
    12 août 2011 at 14 h 37 min - Reply

    Khemret el7aya ya djamaâ salak’ha ya sallek!




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  • Ferhane
    12 août 2011 at 16 h 03 min - Reply

    La consommation de cette drogue explique la bestialité des tortionnaires, sans oubleir bien sur que les grands responsables sont ceux ayant donné les ordres:Les généraux.Heddi Lahouari dans ce qui suit,un commentaire d’un autre livre de Lyes Aribi se pose des question sur la bestialité des tortionnaires.
    ————–
    Préface de « Dans les geôles de Nezzar »

    de Lyes Laribi

    La torture comme moyen de gouvernement
    et comme négation des droits de l’homme

    Lahouari Addi, juin 2002 (Algeria-watch.org)

    Depuis janvier 1992, l’Algérie vit une crise sanglante ponctuée par des arrestations, des disparitions et des assassinats sur lesquels l’opinion est très peu informée. Elle l’est encore moins sur la pratique de la torture, annuellement dénoncée par les rapports d’Amnesty International sur la base de témoignages accablants. Une victime de la torture, parmi des milliers d’anonymes, vient de publier un ouvrage sur cette pratique interdite par le droit international auquel l’Etat algérien a souscrit en tant que membre souverain de l’ONU. Le récit de Laribi rapportant ce qu’il a vécu lors de sa détention dans un centre de torture en Algérie est insoutenable. Il est à se demander comment est-ce possible que des hommes soient capables de tels actes inhumains, de telles bestialités sans que leurs consciences ne se réveillent. (algeria-watch.org)




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  • Elforkan
    12 août 2011 at 16 h 23 min - Reply

    Pourquoi le régime algérien tolère et plus encore encourage la consommation de toute sortes de drogues ??
    1/ Plus la consommation des drogues est en hausse, plus la criminalité est en hausse et plus la criminalité est en hausse, plus le citoyen se
    délaisse des affaires politiques, il ne parlera que d’untel a tué untel d’un coup de sabre, un enfant a été kidnappé,on a trouvé une tête dans un sachet en plastique….etc..pour occuper les gens et les détourner des affaires de la nation.

    2/La drogue fait des drogués , les drogués font des baltadjis, et les baltadjis rendent de précieux services aux maffieux criminels !!

    @Amel
    « d’autres ,aux Club-Des-PINS,à Moretti ou à HYdra sont scandaleusement protégés par une armada de militaires ,policiers ,agents de sécurité et autres
    Ce n’est quand-même pas normal  »

    Croire qu’ils se sentent en sécurité , c’est ne pas croire en la justice divine ! ils sont plus terrorisé que n’importe quel citoyen, ils tremblent de peur et ne font que des cauchemars la nuits, ils ne savent même pas ce que peut leur réserver le lendemain, notre vie dépend de nous même, mais leurs vies à eux dépend de tas de choses, de ce qui se passe en Libye, en Syrie, de ce qui se passerait chez nous, des émeutes, une révolution, des élections libres ou tout autre événement qui chamboulerait toute leur vie….les mubarak, habib el adli, Ben ali,…leurs protégés étaient bien plus protégé lorsqu’ils prenaient des bains de soleil à charm ech’cheikh…

    à chacun, son tour arrivera, les notre, leur jour inéluctablement viendra, et ce qu’ils ont pris par grain, il le payeront par grappe; « Allah donne du répit à l’injuste( le voleur, bourreur d’urnes, criminel..), jusqu’à ce que, lorsqu’il le saisi , il ne le lâchera pas !!!
    Qu’Allah fasse qu’on assistera à ce jour ! amiine ya rabi !




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  • Nazim
    12 août 2011 at 18 h 54 min - Reply

    Depuis que le monde est monde, l’Homme a toujours abusé de drogue. À chaque fois qu’on a tenté de la supprimer, on a fait que la remplacer par une autre souvent plus dangereuse. C’est ainsi par exemple qu’on a été amené un moment donné à promouvoir l’Héroïne pour combattre les effets de l’Opium qui était en vente libre dans les pharmacies en raison de ses vertus largement vantées par les médecins de l’époque ; puis on a mis au point d’autres produits chimiques pour combattre les effets de l’Héroïne et qui se sont avérés par la suite être eux-mêmes encore plus néfastes ; etc.
    Dans notre pays, il n’y a jamais eu autant de drogués qu’en ce moment. Je ne parle pas seulement du jeune «gardien de Parking» scarifié qui roule aux psychotropes, ni du vieil alcoolo (espèce de plus en plus rare) qui se cache pour siroter son Zambretto. Je fais allusion à tout ceux-là qui sont accro au pouvoir, à ces autres-là qui carburent à la religion ou encore à tout ceux-là qui sont devenus les esclaves de «biens» matériels derrières lesquels ils ne cessent de courir, qui croient posséder de l’argent alors que c’est l’argent qui les possède.
    Finalement, drogués pour drogués, je propose qu’on se drogue à la fraternité, à l’entraide, à la tolérance, à la liberté, à… la construction de l’Algérie.




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  • Iskander DEBACHE.
    12 août 2011 at 19 h 22 min - Reply

    A la lecture quotidienne des faits, il apparait de plus en plus que le terrorisme Islamiste devenant à la faveur du printemps arabe chaque jour plus obsolète, les services du D.R.S. tenteraient de remplacer leurs réseaux terroristes des G.I.A. par des bandes de quartiers. Quoi de plus efficace pour encadrer les quartier par la terreur?
    Il serait facile aux penseurs de la machine criminelle du D.R.S. de recréer la même soi-disant nébuleuse qu’au temps des G.I.A.
    De plus, des réseaux Maffieux n’ont pas de comptes à rendre ni sur le plan moral, ni sur le plan spirituel et le D.R.S. aurait toute lattitude dans sa politique de prédation contre le peuple tout en s’affublant des atours de la bienfaisance….




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  • NEDJMA
    12 août 2011 at 20 h 56 min - Reply

    @F,Gèse

    Si vous pouvez nous aider à déférer les généraux coupables de crimes contre notre nation le système cessera de respirer.

    SALUTATIONS




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  • Amel1
    13 août 2011 at 23 h 31 min - Reply

    salam,
    La CIA est a l’origine du trafic de drogue aux USA
    Allez sur ALGERIE-FOCUS.COM un artticle et vidéos a voir absolument sous le titre: L’effondrement (Collapse)
    ou la fin d’un monde, un documentaire incontournable
    chouf ou miyaz mlih!




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  • aurélien
    15 août 2011 at 14 h 59 min - Reply

    Les chaînes de télévision françaises étatiques telle France 3, ont rapporté ce terrible attentat à Tizi Ouzou en déclarant que les terroristes islamistes se déchaînent contre l’Etat algérien qui les pourchassent en Kabylie…!!!
    Les parrains du GIA, du GSPC et du dernier monstre, Aqmi, sorti des labos de ceux qui sont en train de transformer l’Algérie en un pays de peur et d’insécurité sont aux anges…. la France leur donne l’absolution…. les Dafistes et autres pensionnaires qui se partagent la rente du pétrole algérien du No algerianmen’sland « club des pins » sont ravis….. Pauvre Kabylie ! N’as-tu, donc, pas compris que tu dois, rentrer coûte que coûte dans les rangs de cette Algérie martyrisée, humiliée, dépossédée, violée et rendue exsangue par le clan de Bouteflika et de ceux des autoproclamés généraux qui le protége…!




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  • HOUARI
    16 août 2011 at 17 h 37 min - Reply

    Que voulez vous, quand deux forces (ignorance et misere) s’appliquent contre un esprit faible ???????
    La resultante c’est la DROGUE, la DEBAUCHE et la DELINQUANCE.
    VIVE LA DEMOCRATIE, VIVE LA MODERNITÉ ET VIVE LA PARABOLE




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  • ventre – creux
    16 août 2011 at 19 h 33 min - Reply

    il y a l´ecstasy du pauvre, l´artane,rohypnol,valium,sonuctane. la drogue la plus demandée madame courage.




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  • ventre – creux
    16 août 2011 at 19 h 54 min - Reply

    @ aurélien. les chaînes francaises ce sont des chaînes fascistes. comme fr3,bfm,france 24 ect…la france toujours elle joue le particularisme entre arabes et kabyles. la france odieux criminele colonialiste elle tente de régler ses comptes avec la république algerienne independante. il existe toujours dans l´esprit de beaucoup d´algeriens les francais qui n´ont jamais admis et n´admetteront jamais que les falagas que nous sommes les ont chassés dehors de notre pays. (franca methebnech) LE COLON C´EST UN COLON???. qu´allah bénisse cette nation (eldjazair) wa saha ftorkoum.




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  • Congrès du Changement Démocratique