Édition du
23 July 2017

Lettres de mon village.Aux militants sincères morts un jour d’août.

Saïd RADJEF

Depuis que vous nous avez quittés, j’ai l’impression d’être comme une mouche dans du lait. Je veux me faire d’autres amis, mais toutes les bonnes volontés ont été dispersées, dévorées par la solitude et l’exil. Depuis votre mort, beaucoup d’hommes et de femmes nous ont quittés. Apres cinquante ans de réclusion interne, ils ont décidé de nous quitter sur la pointe des pieds, sans faire trop de bruit.

Je poursuis ma route, une route toujours pénible et semée d’embûches et d’obstacles. Je trébuche, je tombe et je me relève. Souvent seul, gagné par le doute et l’incertitude, je songe à tout laisser tomber. Je ne sais pas si je dois continuer ou rebrousser le chemin ; je ne sais pas si j’ai pris la bonne direction. Soudain, je me suis rappelé de cette phrase que votre ami Kateb Yacine a piqué à Gabriel Marquez : le bonheur n’est pas d’arriver au sommet de la gloire, mais le bonheur demeure dans cette résolution d’affronter et de surmonter tous les obstacles qui bloquent les chemins qui mènent à la gloire. Je m’arrête quelques instants pour reprendre mon souffle et surtout faire le point sur ce qui m’arrive. Mon angoisse et mon incertitude disparaissent lorsque soudain des formes humaines surgissent de nulle part à travers les bois. Des hommes, des femmes, des vieux et des jeunes déchaînés et en colère, brandissant des slogans hostiles à l’injustice et scandant des mots de liberté marchent sur ma route. Pendant un moment, soulagé, j’ai cru  qu’on allait poursuivre ensemble, la main dans la main, le chemin jusqu’à l’ultime destination ; j’ai cru que notre solidarité et notre sagesse ont fini par avoir raison de notre vanité et de notre cupidité. Certainement, l’envie de trouver à tout prix un compagnon avec qui faire un bout de chemin sans nous suspecter, sans nous chamailler pour un oui ou pour un non, me donne des hallucinations. Je reviens à moi-même ; le front qui s’est élargi quelques secondes auparavant s’est vite rétréci. Telle une bougie qui meurt, il s’est dissipé en néant.

Il faut dire que mon village n’est plus ce qu’il était par le passé. Et l’idée de savoir que les choses continuent de changer dans le mauvais sens, fait monter en moi un volcan où se mêlent désormais colère et l’envie de fuir. Les gens ont perdu l’art du savoir vivre. Ils ne savent plus ce que veut dire aimer et aider. Ils ne savent pas non plus ce que veut respecter et avoir du respect pour soi même. Pire que l’Automate d’Alberto Moravia, ils ne réagissent qu’au goût de la conspiration, qu’à l’idée du gain facile. Déshumanisés, ils ont oublié la terre qui les a si généreusement nourri, qui les a tant aimé et qui leur a procuré tant de joies et de bonheur.

Des balcons de mon village qui s’élèvent majestueusement comme pour défier le Djuradjura si fier de sa suprématie et de sa splendeur, je regarde la petite école qui se cache timidement au milieu de l’oliveraie qui couvre toute la vallée. Le doute me gagne encore ; je monte plus haut derrière la stèle du premier novembre tombée en décrépitude pour m’assurer que l’école n’a pas disparu à son tour. Elle y est, à mon grand bonheur. Je revois l’enfant que j’étais, les mains chargés de pieges en train de traîner le pas derrière le troupeau…Je revois mon village ou il n’y avait ni militaires ni gendarmes. Outre cheikh Akli, le directeur de l’école qui arborait une supériorité majestueuse et une discipline à la fois souple et ferme, tant il est vrai il incarnait l’autorité morale et administrative au village, je me souviens aussi de yemma Missora, une femme fort élégante qui perpétuait avec art et dignité les traditions de la famille. Elle veillait scrupuleusement à la réputation des siens en allant jusqu’à priver ses propres filles, ses brus, ses petits enfants pour donner à manger aux plus démunis ou honorer les invités qui arrivent à l’improviste au mausolée ou grand père nous enseignait le Coran durant les vacances. Parmi ses brus, Lala saadia, une digne héritière des Toumi de Sid Ali Moussa, qui la secondait. Souvent pour nous aider à dormir et nous faire éloigner des conversations politiques que tenaient les adultes, il nous raconte comment notre arrière grand père se transformait en lion pour assurer la paix et la sécurité au village. Depuis cette histoire, je n’ai jamais croisé le regard avec grand père et surtout je n’ai jamais osé voler les prunes, les noix, les plaquemines, les figues précoces et les pommes qui se trouvaient dans le jardin de cheikh Mohand El Mokhtar et de cheikh Mohand Cherif. Parce que le coin nous donnait la chair de poule,  que nous décidâmes à l’unanimité des maraudeurs de nous occuper des champs de Messouada Ouzaghar et de Moh Ath Lounas. En dépit du fusil de chasse qu’elle accrochait fièrement à son épaule, Messouda Ouzaghar ne nous faisait pas peur parce qu’elle n’avait la bénédiction de Dieu pour se transformer en ogresse. C’est avec un malin plaisir qu’on volait des pastèques,  du melon et du raisin dans ses champs. Il nous arrivait de voler des citrouilles en croyant que c’était du melon…

Alors que les premiers orages annoncent la fin des vacances, grand père fait rentrer ses troupeaux de la montagne. Avec sa paire de bœufs, il trace de longs sillons dans la terre pendant que les piles et autres oiseaux lui encombrent les pieds. C’est le moment que nous attendions le plus. Nous passions notre temps à scruter le ciel. Le cœur au plus bas, chacun devait montrer son courage lorsque les nuages violets lanceront leurs premiers éclairs, lorsque la rivière poussera sous les torrents déchaînés les bruits qui font penser au déluge. Apres quelques moments, lorsque le tonnerre cesse, l’odeur de poussière disparaît et les parfums du Djurdjura reprennent leur droit sous un arc-en-ciel fabuleux. Nous appelons ce moment « la fête des loups » Candides, doux et aussi purs que l’air des montagnes, on court tout le long de la rivière…

Aujourd’hui, je ne reconnais plus mon village. Pourtant, la population est la même qu’autrefois. Comment ce village jadis havre de paix  est redevenu au bout de quelques instants seulement un enfer, un foyer de violence et d’exclusion ? Que s’est-il donc passé pour que le village sombre définitivement dans des défaillances morales multilatérales ?  Pourquoi les gens ont cessé subitement d’être candides, purs et doux ?

Ali, je ne sais pas. Ce que je sais en revanche, vous êtes partis au bon moment.


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8 Commentaires sur cet article

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  • abon
    22 août 2011 at 23 h 24 min - Reply

    Nous sommes dans un superbe tableau d’Issiakhem ou sur une scène avec Alloula. Merci




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  • radjef said
    23 août 2011 at 13 h 48 min - Reply

    Bonjour tout le monde. La spontanéité est la meilleure façon de traduire ses émotions et de rapporter fidèlement les choses.
    Cela sert à quoi d’insulter ? Pourquoi insulter ?
    Pourquoi écrire ? On écrit non pas pour manipuler les émotions, mais pour rétablir la vérité, démasquer le mensonge, les faux semblants. Il faut écrire pour frapper les esprits et les faire réveiller de cette anesthésie générale dans laquelle ils ont sombré depuis plus d’un demi siècle. Il faut broder une nouvelle façon de voir les choses, en réconciliant l’algérien avec ce qu’il est réellement.
    A coté de la junte qui détient la totalité du pouvoir, de puissants lobbys composés de fausses notabilités, de scélérats, de fossoyeurs et de mercenaires ont germé et grandi en puissance. Un pas dans le pouvoir, un autre dans l’opposition et un troisième dans le monde des affaires et de la corruption. Ces lobbys pensent qu’avec la complicité et le soutien de la junte, ils vont pouvoir détourner le cours des événements, écrire une histoire à leur convenance en corrompant l’imaginaire collectif par le mensonge, l’anathème, la rumeur …Les choses ne vont pas se passer ainsi !




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  • A.L
    23 août 2011 at 20 h 26 min - Reply

    La sincérité est bouillonnante dans ton texte.Il t’est spontanément sorti des tripes et toute sa splendeur et sa beauté sont là pour témoigner.
    Tu défends ton terroir,tu défends ton territoire et c’est tout à ton honneur.
    Par opposition certains défendent leur arabisme,la palestine et leur religion avec autant de ferveur que tu as mis pour défendre ton Algérie.
    C’est les seules choses à avoir de la valeur ,à leurs yeux.Je me demande si ce ne sont pas des apatrides.




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  • Madji
    23 août 2011 at 23 h 29 min - Reply

    Salut Said,

    Quel diable as-tu rencontré, pour venir ainsi, à travers ces images et évocations, perturber une eau qui stagne depuis je ne sais combien de temps ! Bien des images se sont défilées, à la vitesse de la lumière, pour me statufier, l’espace d’un instant, comme les compagnons du prophète Loth à Sodome. Et chaque image était une gifle, un coup de fouet qui avait secoué tout mon être.
    En évoquant ceux qui sont partis, à la pointe des pieds, souvent sans avertir ; cela me rendit si triste, avant d’être saisi par une peur qui vint me rappeler à l’ordre.
    J’étais triste par tes évocations, car cela m’a fais revivre l’image de Dda Ali, du haut de son histoire et de la grandeur de sa modestie, jouer au domino avec M’rizek, ignorant tous ceux qui se croyaient éternels.
    J’ai été saisi par la peur, car tout simplement nous sommes des mortels et tous ceux que nous aimons ne resteront pas là à nous attendre éternellement.
    Tu écris, cher ami, « Aujourd’hui, je ne reconnais plus mon village. Pourtant, la population est la même qu’autrefois ». C’est une sentence terrible et effarante, pas facile à prendre, et j’imagine combien tu souffres, seul dans ton exil intérieur, en la prononçant sans appel.
    Peut-être que, simplement, la Kabylie, notre Kabylie, celle qui te fais évoquer ceux qui sont partis, a perdu sa « kabylité ». Mon père disait, je me souviens bien, que « taqvaylith » n’est pas seulement un parler « amslay », c’est aussi une façon de parler et surtout une façon de vivre.

    Madjid




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  • dahmani
    24 août 2011 at 15 h 30 min - Reply

    bonjour Mr radjef. Je suis du meme village et je me reconnais pleinement de vos ecrit. moi aussi quand j’ y vais je pleure tellement le changement est chaotique.Ou sont tirgwa d’antan.de tiniri jusqu’a hesstou.les fruits et legumes de mechtras qui inondaient le marche de boghni.la delinquance qui bas son plein , le foisonnement de bars etc




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  • Mahieddine Lachref
    24 août 2011 at 16 h 05 min - Reply

    Bonjours chers lecteurs et lectrices.
    Said, comme d’habitude, tu nous offres ici un régal de sincérité. Et ce qui, d’emblée, à retenir, c’est que autant, toi, tu me rappelles ces belles images de militans qui se sont construites dans ma tête avec le temps soit à travers des pisodes que m’ont racontés de vieux militants, soit à travers mes lectures, tu me fais penser à ces crétins qui s’autoproclament « militants ». Tu me rappeles sincèrement les Benai Ouali, les Ould Hamouda Amar, Les Ali Mecili, les Kateb Yacine, les Boucebci, les Mouhamed Cherif Sahli, etc. Je m’incline très sincèrement devant de probité morale et intellectuelle. Et tout autant que toi, je souhaite un Grand Repos à tes compagnons et amis Ali Zammoum, Daniel Timsit, Dr debaghine, Vav said bellounis, tous morts un jour d’Aout.
    Cordialement
    Mahieddine Lachref




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  • aquerado
    25 août 2011 at 4 h 41 min - Reply

    Salam,
    Merci mr Said Radjef pour ce tres beau texte qui vient nous rappeler avec une certaine nostalgie une Algerie ou la douceur de vivre, la naivete, et le respect d’autrui etaient encore de mise. Cela me fait rappeler un conte que j’avais lu dans ma jeunesse ou dans un royaume totalement merveilleux un ogre debarqua et terrorisa tous les enfants en devorant chaque jour un gamin en poussant le roi a l’exile. Toute l’atmosphere du royaume changea tout devint gris, les arbres qui donnaient de tres gros fruits etaient totalement deseches, les artisans et les fermiers n’arrivaient plus a vendre leurs productions, la famine et la desolation se propagea sur tout le royaume qui n’etait plus que l’ombre de lui meme.Mais un jour un jeune prince qui passait par la a qui on avait raconte l’histoire de cet ogre, decida d’occire ce monstre, et voila que tout se remis a fleurir instantanement, la joie reapparue sur les visages des gens, la couleur reapparue, l’abondance et le bonheur submergea ce royaume. Je sais, ce n’est qu’un conte mais l’ogre existe bel et bien a l’heure actuelle en Algerie il ne fait pas seulement peur aux enfants mais aussi aux adultes.




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  • Nacer U
    20 octobre 2012 at 11 h 49 min - Reply

    Bonjour,

    Vous avez écrit  » je me souviens aussi de yemma Missora, une femme fort élégante qui perpétuait avec art et dignité les traditions de la famille. Elle veillait scrupuleusement à la réputation des siens en allant jusqu’à … « . S’agit-il d’une personne réelle? car j’ai appris que de l’autre côté du Sebaou, Ain El-Hammam, il y a un mausolée qui porte le nom de yemma Lmissora. Serait-il une coïncidence que les noms se ressemblent?

    Merci de me répondre.




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