Édition du
20 July 2017

La théorie révolutionnaire, c’est avant tout l’analyse concrète d’une situation concrète.

ADEL H.

La question qu’il faut trancher par rapport à la situation en Libye est celle de l’identification du processus qui s’y déroule depuis 6 mois : s’agit-il d’un mouvement populaire authentique ou d’une opération initiée et menée par les Occidentaux? Selon moi, l’engagement de forces populaires de toutes les régions de la Libye dans le mouvement insurrectionnel montre clairement sa nature révolutionnaire et légitime. Son objectif est également clair et légitime : débarrasser le pays d’un régime tyrannique, corrompu (non, Kadhfai n’est pas à plaindre!). Il est vrai que l’intervention de l’OTAN a créé une situation difficile à gérer pour le CNT, mais, pour eux, il n’y avait pas d’autre alternative : c’était les frappes aériennes ou un massacre et la fin du mouvement et de tout espoir de changement pour longtemps. C’était rater un rendez-vous capital avec l’histoire.

Il y a ensuite la question des alliances futures. Il est clair que le CNT préférera s’allier avec ceux qui l’ont aidé plutôt qu’avec la Chine, la Russie ou Chavez. C’est la logique même qui le veut. Cette position n’est cependant pas obligatoirement synonyme de trahison. Le CNT suit en cela l’exemple d’un grand pays musulman gouverné par un parti «islamiste» : la Turquie. Un autre pays musulman aussi respectable, la Malaisie, a toujours collaboré avec l’Occident. N’oublions pas que les Libyens sont en train de mener une révolution démocratique avec comme objectif final la construction d’un État de droit dans le cadre des principes islamiques. Ce n’est pas une révolution socialiste ou anti-impérialiste. L’État de droit que veulent construire les insurgés est-il un progrès ou une régression par rapport au régime de Kadhafi? Voilà la question capitale.

Abd El Jalil est-il un nouveau Karzaï? Affirmer cela, c’est aller un peu vite en besogne. Il n’y a pas eu de mouvement populaire en faveur de la démocratie en Afghanistan. C’est Bush qui a décidé de frapper Al-Qaîda. De même, en Irak, les Occidentaux ne sont pas intervenus en 91 pour empêcher Saddam de massacrer les populations du Sud qui s’étaient soulevées. Bush a décidé de chasser Saddam afin de lutter contre Al-Qaîda, comme en Afghanistan. La guerre en Irak et en Afghanistan ont été décidées par Bush et son camp après les attentats du 11 septembre 2001. Sommes-nous toujours dans la même logique en Libye ? Cela ne me semble pas évident, puisque par ailleurs, Abd El Jalil est soupçonné d’être un «islamiste» dur et que des voix se sont élevées un peu partout pour dire que c’est Al-Qaîda qui est derrière le mouvement insurrectionnel en Libye. Si on entre dans des scénarios «conspirationnistes», alors tout mouvement devient suspect et on se condamne à l’immobilisme.

Pour ce qui est de la théorie révolutionnaire selon Lénine, je crois qu’elle se résume à deux éléments principaux:

– définir clairement l’objectif stratégique à long terme (pour lui, c’était la société communiste sans classes)

– identifier les moyens pour l’atteindre, ainsi que les étapes intermédiaires et sur ce point Lénine qui privilégiait la voie révolutionnaire (dans son cas c’était la grève générale insurrectioonelle ; en Chine et Cuba, ce fut la guerre populaire) s’opposa au social-démocrate allemand Kautsky, qui était partisan d’une stratégie électoraliste de conquête du pouvoir par le prolétariat.

Rappelons quand même que la théorie révolutionnaire n’est pas une panacée et la méthode préconisée par Lénine s’est avérée mauvaise, sur le long terme, puisque au lieu de la dictature du prolétariat prévue, il y eut la dictature du parti communiste et de la classe bureaucratique.

Pour revenir à la situation dans le monde arabe et dans notre pays, l’objectif stratégique est clair : c’est l’État de droit. Comment y arriver? C’est là que les choix peuvent devenir hasardeux, car le combat politique est toujours un pari sur l’avenir et on n’est jamais sûr de gagner. A la lumière de l’expérience des autres pays qui nous ont précédés depuis le début de l’année, on peut dire que c’est toujours la pression de la rue qui permet au mouvement pour le changement d’avancer, car les régimes corrompus en place ne peuvent pas se réformer par eux-mêmes. Le déroulement du processus ne dépend pas uniquement du peuple, malheureusement, car il y a aussi le pouvoir en place, d’une part, et les puissances occidentales, de l’autre. Nous avons vu que c’est la réaction du pouvoir face au mouvement populaire qui conditionne celle des Occidentaux. En Libye et en Syrie, l’armée s’est engagée dans une opération de guerre contre les populations qui se sont soulevées pacifiquement, au début. C’est là qu’il y a un risque de dérapage. Il y a malheureusement de fortes similitudes entre le régime algérien et les régimes syrien et libyen. Les généraux algériens ont déjà montré en 92 jusqu’où ils pouvaient aller afin de conserver le pouvoir. Tout mouvement pacifique pour le changement doit donc tenir compte de ce facteur très important, à savoir la position de l’armée par rapport au mouvement.

Pour ce qui est de l’environnement international, je pense qu’il y a lieu de faire preuve de pragmatisme et d’identifier les alliés par rapport à la situation concrète, non en fonction des positions idéologiques affichées par les uns et les autres. L’Iran, par exemple, (à travers sa chaîne satellitaire Al Alam) a pris position en faveur des insurgés libyens mais il a condamné le mouvement populaire en Syrie. Chavez, quant à lui, a soutenu Kadhafi jusqu’au bout, au nom de ses principes anti-impérialistes. Demain, si la majorité du peuple algérien arrivait à briser le mur de la peur et sortait en masse dans toutes les villes et villages de notre pays pour demander le départ du régime tyrannique, corrompu et corrupteur, et si les Occidentaux, révisant leurs plans, décidaient de le lâcher, il y a fort à parier que les clans au pouvoir et les larges cercles de baltajia qu’il entretient crieront à la trahison et à la main de l’étranger. Chavez trouvera peut-être là, encore une fois, l’occasion de lancer des attaques contre l’impérialisme US sur le dos du peuple algérien. Seulement, nous savons tous ce que valent ces gens-là et ce que vaut leur nationalisme.

La théorie révolutionnaire, c’est avant tout l’analyse concrète d’une situation concrète.

Amicalement


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7 Commentaires sur cet article

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  • Mouloud Y
    28 août 2011 at 21 h 18 min - Reply

    Vous dites dans l’article:
    « N’oublions pas que les Libyens sont en train de mener une révolution démocratique avec comme objectif final la construction d’un État de droit dans le cadre des principes islamiques. »

    Autant je suis d’accord avec toute l’analyse sur la position du CNT et de sa rébellion contre Kadhafi, Autant je ne suis pas d’accord sur la finalité et l’objectif du CNT. Ce n’est parce que le dirigeant est islamiste qu’il vont fonder un état démocratique dans les principes islamiste car il faudrait encore un siècle comma l’avait fait la Turquie.




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  • tahar
    28 août 2011 at 23 h 43 min - Reply
  • Afif
    29 août 2011 at 1 h 23 min - Reply

    A propos du CNT, un détail important à ne pas oublier : son président, Mustapha Abdeljalil a promis de juger tous les anciens collaborateurs de Khadafi, à commencer par lui-même. C’est un gage sérieux de bonne gouvernance et une bonne prémice pour un état de droit.




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  • jamil
    29 août 2011 at 1 h 23 min - Reply

    Les dictateurs créent le vide autours d’eux pour mieux dominer leurs peuples . Le dictateur parle au début au nom du peuple pour finir par s’identifier au peuple . Les pays de la région manquent de pratiques démocratiques . Les institutions telles que le parlement,les partis politiques représentatifs,les médias sont inexistantes .La transition risque d’être difficile . Des hommes et des femmes politiques de qualité,de la patience et de la confiance sont nécessaires pour assurer une transition la moins douloureuse possible . Vous parlez d’Etat de droit
    dans le cadre de principes islamiques . Politiquement parlant,ça ne veut rien dire . Vous reproduisez discrètement le slogan actuel des frères musulmans d’Egypte qui veulent priver leur pays des différentes expériences humaines y compris celle de leur ancêtres les pharaons en imposant la charia comme seule source de législation !
    Quand on a une grande maison et de nombreux enfants,le bon sens veut qu’on occupe tout l’espace pour bien profiter . Enfermer femme et enfants dans une seule pièce et se priver de tout l’espace est une aberration . La région sort progressivement de plusieurs décennies de dictature,de grâce,évitant de nous retrouver sous de nouvelles dictatures au nom des spécificités culturelles et de l’identité nationale comme si les musulmans ne méritaient pas la démocratie . Les japonais ne sont pas moins démocrates que les européens ou las américains,cependant ils sont toujours japonais et fiers de l’être . La démocratie n’a jamais empêcher un peuple d’être lui même au contraire la démocratie avec tout le progrès qu’elle véhicule,améliore le niveau culturel des gens et leurs permet de se rapprocher de leurs origines




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  • Adel
    29 août 2011 at 17 h 02 min - Reply

    @jamil

    Bonjour,

    Je ne fais que reprendre ce que la plupart des hommes politiques et intellectuels dans le camp des insurgés qui se sont exprimés sur cette question ont déclaré (notamment aux chaînes Al Alam et ElJazeera que je regarde). Ils insistent tous sur le fait que le futur État libyen sera un État de droit, civil (dawla madaniyya), ni laïque, ni théocratique (dawla dîniyya), la théocratie n’existant pas en islam. Les Libyens sont tous très pieux mais le courant salafiste n’y est pas très développé. Il est devenu plus visible depuis une dizaine d’années, suite au développement effréné de la corruption dans le pays, ainsi que des inégalités sociales résultant de la prédation de la part de la clientèle du pouvoir et du chômage.

    Ils insistent aussi sur le fait que la Libye nouvelle sera un pays «normal», qui occupera sa place honorablement dans le concert des nations. Ils veulent certainement effacer l’image d’État voyou que Kadhafi avait donné de la Libye pendant son long règne de 42 ans.

    N’oublions pas un point très important : la Libye est un pays de 6 millions d’habitants qui possède des réserves fabuleuses en hydrocarbures. Ce n’est ni l’Égypte, ni la Tunisie, ni le Maroc, ni la Jordanie, qui ont toujours beaucoup compté sur l’aide internationale (occidentale ou soviétique) pour joindre les deux bouts . Le CNT est en position de négocier d’égal à égal avec les Occidentaux. La Libye a besoin de leur technologie et ils ont besoin de son pétrole.

    Les nouveaux dirigeants libyens ne s’inscrivent pas dans la mouvance «révolutionnaire anti-impérialiste» et c’est compréhensible, quand on sait ce qu’à fait Kadhafi en se rattachant idéologiquement à cette mouvance. C’est la loi du balancier. Les nouveaux dirigeants prennent le contre-pied de ce que le dictateur a fait. Leurs modèles sont Qatar, la Malaisie ou encore la Turquie de l’AKP. Comme tous les peuples descendant d’anciens nomades sahariens, les Libyens ont le sens du commerce international et de la finance. Tripoli pourra devenir en peu de temps une place financière aussi importante que Dubaï. Les nouveaux dirigeants libyens reprochent à Kadhafi d’avoir marginalisé le pays, d’avoir privé la jeunesse de la science (le système éducatif en Libye est de l’ignorance de masse institutionnalisée) et d’avoir fait des Libyens des pestiférés détestés partout dans le monde. Les Libyens veulent redevenir «normaux».

    Beaucoup de jeunes cadres libyens que je connais m’ont rapporté l’anecdote suivante. Dans les années 70, l’Émir d’Abu Dhabi en visite à Tripoli a dit à Kadhafi : « J’espère que Dubaï deviendra un jour comme Tripoli.»

    Pour finir, je voudrais rappeler que Kadhafi s’est imposé aux Libyens pendant 42 ans au prétexte qu’il les a libérés de la monarchie. Mais on sait que Kadhafi et ses collègues du groupe des Officiers Libres n’ont pratiquement tiré aucun coup de feu dans leur «glorieuse révolution» qui a déposé le vieux roi Senoussi. De même, l’évacuation des soldats occidentaux basés en Libye s’est faite de la manière la plus facile qui soit. Kadhafi avait construit une image mythique de lui-même qui lui avait permis d’imposer un régime absurde sorti de son imagination délirante à un peuple de bédouins simples et relativement innocents, grâce à la rente pétrolière. Ce peuple pacifique et pieux a eu le malheur de trouver un fou sur sa route, un jour de septembre 1969 (certains pensent qu’il n’est pas Libyen).

    Cordialement




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  • Nourredine BELMOUHOUB
    31 août 2011 at 18 h 29 min - Reply

    L’O.T.A.N, l’Europe, et plus particulièrement la France de Sarkozy, aideront-ils le C.N.T à édifier un État de Droit, un État démocratique avec des principes islamistes, Quand même qui veut-on leurrer. cette France qui payerait cher, très cher, pour rayer l’Islam de la planète terre, fait-il rappeler ici les tentatives d’évangélisation en Algérie, durant l’occupation et après. A part le pétrole libyen, la France s’en fout royalement du Peuple de Libye. et dire que Sarkosy dans un passé très récent à déroulé le tapis rouge sous les pattes de la chamelle de Khadafi, et permis à ses chèvres de se promener à l’Élysée. La Libye, c’est une future base de vie que se disputeront la France et les U.s.a. et rien de plus. j’aimerais bien m’être trompé, mais faudrait-il me convaincre, en me le prouvant
    La France, en Libye pour un État Islamique hahahahahaa.




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  • Adel
    1 septembre 2011 at 2 h 10 min - Reply

    @Nourredine BELMOUHOUB

    Bonjour,

    Ce n’est pas Sarkozy qui construira la démocratie en Libye, ce sont les Libyens et les Libyennes qui le feront.

    Il ne faut pas désespérer de la miséricorde divine. Sarkozy n’est peut-être qu’un moyen… Qu’en savons-nous?

    Quelque soient les réserves qu’on puisse formuler au sujet de l’aide fournie par l’OTAN aux insurgés libyens – et elles sont justifiées -, on ne peut nier le courage et les sacrifices consentis par la jeunesse libyenne dans son combat contre Kadhafi et son armée. C’est vers cette jeunesse que doivent se tourner nos regards, pas vers Sarkozy. Oublier ces sacrifices pour ne voir que l’OTAN, me semble tout à fait injuste.

    Cordialement




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  • Congrès du Changement Démocratique