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25 March 2017

Algérie-Libye : Rôle trouble et peur de la contagion démocratique

Ali Bensaäd
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El Watan le 08.09.11

 

Plus que l’incendie de l’ambassade d’Algérie à Tripoli par des rebelles triomphants et en colère, c’est les drapeaux algériens brandis auparavant par les partisans d’El Gueddafi à chacune de leurs manifestations qui interrogent sur le rôle trouble de l’Algérie officielle dans ce soulèvement du peuple libyen contre son tyran.

L’accueil de la famille El Gueddafi conforte les suspicions, voire les certitudes sur son implication avec ce dernier. La confirmation de cet accueil, par les autorités algériennes qui en avaient auparavant violemment démenti son annonce par les rebelles, jette encore plus le discrédit sur les précédents démentis d’un soutien militaire au dictateur que les rebelles n’ont cessé de dénoncer. Il est vrai par ailleurs qu’il fallait que les Algériens aient été très loin dans leur soutien à El Gueddafi pour se sentir obligés d’accueillir sa famille et personne ne croira que celle-ci est venue se hasarder aux frontières algériennes. Il s’agit bien d’une mise à l’abri concertée qui, même involontairement, va rassurer plus encore le dictateur dans son désir de «brûler la Libye», comme il l’a déclaré. Ces réfugiés reconnus en cacheraient-ils d’autres ? Ce fourvoiement de l’Algérie qui, en plus de son isolement, se trouve maintenant obligée de boire la coupe jusqu’à la lie en rejoignant tête baissée un strapontin au groupe de contact sur la Libye est guidé par la seule peur de la contagion démocratique.

Cette même peur qui avait déjà conduit le régime algérien à soutenir jusqu’à la fin Ben Ali et à être le dernier à prendre acte du changement de régime. L’argument nationaliste sourcilleux de l’ingérence occidentale, notamment française et du besoin de la contrer, ne pouvait pourtant pas être invoqué comme il l’est aujourd’hui pour la Libye puisque Ben Ali a été justement porté à bout de bras jusqu’à la fin par la France dont il était le meilleur allié dans la région. Mais qui mieux que l’Algérie a joué le plus objectivement en faveur d’une intervention étrangère en sabordant toute alternative de changement qui n’épargnait pas El Gueddafi et qui ne faisait pas de son maintien au pouvoir une condition alors même que tout indiquait à quel point sa personne cristallisait toutes les haines ? Ne se suffisant pas de ses propres canaux, y compris occultes, l’Algérie a fait de l’Union africaine une machine de combat diplomatique au service d’El Gueddafi au travers, notamment du commissaire à la paix et la sécurité qui a été le pivot de toutes les initiatives de l’UA pour la Libye et les a conduites en personne.

Sous l’habit du diplomate africain, se trouve un diplomate algérien de longue date qui, lors de son investiture en 2008 en tant que commissaire africain, succédant à un autre Algérien, a d’abord pensé à remercier «l’implication personnelle du président Bouteflika» dans sa désignation. Ce soutien ne pouvait même pas se justifier par de quelconques intérêts nationaux fussent-ils étroits, l’Algérie ne pouvant avoir de voisin plus indésirable qu’un El Gueddafi et pas seulement pour ses réactions imprévisibles. Faut-il rappeler l’instabilité générée par son instrumentation des révoltes touareg ou sa remise en cause de l’intégrité territoriale algérienne, notamment ses territoires Sud avec son projet d’Etat saharien dont il revendiquait la paternité et incluant le Sahara algérien, l’hébergement et l’armement d’islamistes algériens, les multiples incursions armées en Algérie et même une invasion armée de son territoire en 1997 sans compter son exploitation irrationnelle et unilatérale des ressources transfrontalières (hydrocarbures et eau fossiles) menaçant les intérêts algériens et tunisiens et faisant de la frontière algéro-libyenne une source d’instabilité permanente ?

C’est le désir de survivre à la vague démocratique dans le monde arabe qui conduit le régime algérien et Bouteflika en particulier à «amnésier» la dangerosité d’un El Gueddafi qui, après la chute de Ben Ali, constituait le dernier verrou de protection d’un régime qui, avant d’être stoppé par cette vague, emboîtait le pas aux deux dictateurs. Il faut rappeler comment Bouteflika ne s’est plus encombré des quelques habillages institutionnels conférant au régime un semblant de rationalité, comment il a violé la Constitution pour s’octroyer une présidence à vie ou, comment il a préparé une succession filiale au profit de son frère Saïd qui avait déjà le statut d’un Seïf El Islam local. Mais les affinités de Bouteflika avec El Gueddafi vont au-delà.

Tissées dans les années 1970 où Bouteflika était l’inamovible ministre des Affaires étrangères et réactivées par ce dernier à son accès à la présidence, convaincu que son poids sur la scène nationale dépend de la densité de ses réseaux internationaux, elles ont épousé l’affairisme frénétique des deux régimes : Seïf El Islam, qui a avec Saïd Bouteflika la proximité des dauphins désignés, a également de gros intérêts à Tlemcen, ville d’origine des Bouteflika et d’une partie importante de la nomenklatura, dont le luxueux hôtel Mariott n’est qu’une partie visible. Même la fiancée de Seïf est une Algérienne d’une famille proche du sérail, c’est dire la proximité. On sait aujourd’hui que la famille d’El Gueddafi, comme celle de Moubarak ou Ben Ali, a amassé une fortune parmi les plus grandes au monde.Qu’en saura-t-on demain sur les dirigeants algériens ?

C’est cela qui donne de l’indécence autant aux anciens dirigeants libyens qu’aux dirigeants algériens lorsque, réduisant la révolte populaire en Libye à l’intervention de l’OTAN, ils prétendent défendre les intérêts nationaux contre cette dernière accusée d’en vouloir seulement à «leur» pétrole. Or, les pays occidentaux et leurs compagnies n’avaient pas besoin d’une armada armée. El Gueddafi leur avait déjà donné tout le pétrole qu’ils voulaient. Choukri Ghanem, protégé de Seïf qui l’a imposé à la tête de la compagnie nationale des pétroles (National Oil Company) et aujourd’hui réfugié en Italie, avait totalement libéralisé le secteur pétrolier au profit des Occidentaux. Juste avant la révolution, 50 compagnies pétrolières, à écrasante majorité occidentale, activaient dans le pays avec une part de lion à l’ENI italienne et Total la française et autour de 5 milliards de dollars étaient investis chaque année par ces compagnies dans le secteur pétrolier sur lequel se portaient quasi-exclusivement les IDE.

L’Occident avait tout fait en retour pour réhabiliter El Gueddafi et conforter son pouvoir : depuis les visites spectaculaires dans toutes les capitales européennes où le tapis rouge lui fut déroulé, la nomination par les Etats-Unis d’un premier ambassadeur depuis 36 ans jusqu’à l’élection de la Libye comme membre non permanent du Conseil de sécurité en 2008 avec attribution de la présidence tournante. On sait aujourd’hui également comment El Gueddafi a mis tous ses moyens au service de la CIA et comment les USA, au mépris du respect des droits de l’homme, renvoyaient au colonel ses opposants islamistes.

L’Occident se serait bien accommodé, comme il l’a longtemps fait, d’El Gueddafi et des autres dictateurs arabes. Le fait est que, déstabilisés par leurs propres sociétés civiles, ces régimes ne peuvent plus lui être des appuis fiables dans un contexte de compétition féroce imposée par la mondialisation. Ils ont bien raison d’en vouloir aujourd’hui à l’Occident pour son ingratitude. Il récompense mal leur servilité.

 

Ali Bensaäd (Enseignant-chercheur CNRS-Iremam, Aix-en-Provence et CNRS-Centre Jacques Berque, Rabat)


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8 Commentaires sur cet article

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  • Algérie-Libye : Rôle trouble et peur de la contagion démocratique
    8 septembre 2011 at 14 h 25 min - Reply

    […] Le Quotidien d’Algérie Tags: Algérielibye, contagion, démocratique, peur, rôle, trouble […]




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  • NEDJMA
    8 septembre 2011 at 15 h 49 min - Reply

    Un billet qui va gêner quelques petits-chefs de l’intelligence,et toutes les girouettes de toute tendance.

    La déferlante arabe est destructrice au contact des oligarques;aucune muraille de chine ni de russie ne sépare,les peuples arabes sont entrain de faire leur histoire et ils le font bien.

    Ce sont les boulets du vent arabe qui soufflent sur la DRSocratie.




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  • Si Salah
    8 septembre 2011 at 15 h 53 min - Reply

    Fettani (Expression) se roule par terre (il ne sait pas marcher) pour implorer Bouteflika de liberer le champs mediatique pour que les journalistes de sa trempe puissent « nous » defendre contre les chaines satellitaires…:

    « La collusion entre France 24, Al Jazeera et El Arabia a suffi, en quelques jours seulement, à changer le cours de l’Histoire dans le Monde arabe. La Tunisie, l’Egypte, le Yémen, la Syrie et la Libye viennent de faire les frais de cette folie meurtrière de Cheikh Hamed et consorts. »

    On raconte que Napolean, visitant dans le temps le 20ieme siecle, s’ecria: Ah si j’avais la Pravda,
    personne n’aurait entendu parler de Waterloo…

    Ya si Fettani, ya journaliste nta3 takhir ezzamen,
    quand il faire froid, ce n’est pas à cause du thermometre…

    Si Salah




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  • seif edaheb
    8 septembre 2011 at 18 h 43 min - Reply

    les tyrans joue leurs cartes toujours sur le chabah aqmi comme joker ce chabah est une pure invention de bourourou tiré d’un conte de fée des années de ghefella et de peur,pour cette génération du 21 eme siècle oulaghire faqou,tiré un autre joker le temps c’est écoulé et c’est trop tard l’histoire vous prépare el mazballa qui est votre dernière chance s’il y’on a !!!!!!!!!!! teuf…..teuf………etc.




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  • BRAHIM
    8 septembre 2011 at 18 h 45 min - Reply

    @Ali Bensaäd : peur de la contagion démocratique ???!!! Ah bon ?
    Cher internaute, sincèrement, est-ce qu’on observe un soupçon de relent démocratique en Tunisie, en Egypte pour ne citer que ces deux pays qui ont été au starting block du « PRINTEMPS ARABE ». Pour moi rien n’est encore clair. Les dinosaures au pouvoir chez nous n’ont peur ni du peuple algérien en révolte « perlées » quotidienne, ni du printemps arabe lui-même, ni de la démocratie, ni de ammar bouzouar. Pour le régime autocrate et dictatorial algérien, le « printemps arabe » n’a encore rien prouvé. A-t-il tort pour le coup ??? Pour ce qui me concerne, la notion de « printemps arabe » ne rentre pas encore dans « mon computer » comme dirait l’autre. Allez savoir pourquoi !Est-ce que les notions de liberté, de démocratie,de tolérance feront partie intégrante des révolutions arabes ? C’est une question ? Il faut mettre fin aux dictateurs, monarques et autocrates certes c’est vital, mais est-ce que la société est prête pour l’acceptation de la vraie démocratie où les notions de liberté d’opinion , de conscience et de culte sont bien comprises, où la notion de tolérance est un maître mot ! Les Egyptiens, les Tunisiens et les autres qui seront au pouvoir demain peuvent-il admettre qu’il existe à côté d’eux des citoyens qui ont une autre vision du monde, une autre philosophie de la vie ? Pourront-ils avoir la possibilité et la liberté de coexister avec eux ? Là est la vraie question. Les pays arabo-musulmans sont-ils prêt à toutes ses notions de véritable démocratie ? Cette démocratie là, OUI , elle peut faire peur au pouvoir algérien ou un autre.
    ==========================
    Evitons, mon cher Brahim de nous autoflageller et de nous mépriser. Les « arabo-musulmans » sont entrain de faire leur expérience, comme l’Europe de l’Est l’a faite en 89 en se libérant du totalitarisme soviétique. Laissons ces peuples s’autodéterminer. Nous avons la manie, alors que nous sommes dans la gadoue jusqu’au cou, de faire des procès d’intention aux autres.
    Amicalement.
    Salah-Eddine.




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  • BRAHIM
    8 septembre 2011 at 20 h 02 min - Reply

    Je suis d’accord avec vous cher Docteur Salah-Eddine, mais on peut bien se poser aussi la question de savoir vers quelle société on se dirige. Les pays arabes ont le droit absolu et légitime de vivre dans « les principes arabo-islamiques » mais est-ce qu’ils vont accepter la liberté et la tolérance. Sont-ils prêt à accepter à leur côte des citoyens différents d’eux. ? Exemple simple : est-ce que dans un pays islamique, tous les citoyens quelle que soit leur croyance ou leur non croyance seront protégé par la république ? Je parle de notion de liberté. Je sais que « j’exagère » par mes interventions car les pays arabo-musulmans ont d’abord besoin de se libérer de leur tyran. Mais la tyrannie peut encore subsister même si les « chefs » seront désignés le plus démocratiquement par référendum et en toute transparence. Je parle ICI des vraies notions de liberté, de démocratie et de tolérance. Elles sont UNIVERSELLES. Sommes-nous prêt, les pays arabo-musulmans sont-ils prêts à les accepter ??? C’est UNE VRAIE QUESTION même si il est vrai, que je « brûle» les étapes.




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  • fateh
    8 septembre 2011 at 22 h 26 min - Reply

    @Brahim….

    Est-ce que la France accepte la differencen entre ses citoyens …Si on a refuse a des collegiennes de porter le voile, ca a commence en 1989 et j’etais en france, cela suppose que la tolerance dans ce pays est a geometrie variables…
    Il semble egalement que vous avez un trou de memoire en matiere d’histoire…la Sicile, l’Andalousie des regions ou on a carrement elimine l’Islam, alors que les Musulmans en conquerant la Palestine, la Syrie la Jordanie n’ont pas ERADIQUE les CHretiens qui vivent tjrs dans ces pays avec les memes droits que les citoyens de ces contrees…
    Les pays comme l’Egypte et la Tunisie doivent d’abord en finir avec 60 ans de dictature et de gabegie …Ces pays la n’ont pas le soutien comme ceux de l’europe de l’est par l’occident…Il faut d’abord commencer par eradiquer le rflexe de la peur chez les uns et le reflexe de la hogra chez les autres…C’est un travail qui va necessiter beucoup de temps et d’abnegation…
    Il y aura tjrs des batons dans les roues qui seront mis par ci et par la de la part de ceux qui se sont bien sucre en cachette durant les annees de dictature glorieuse…Il faut s’attendre a toutes sortes de blocage parce que le pere noel ne fonctionne pas chez nous et encore moins ches les dechus des dictatures…




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  • Abdelwahab Benyelles
    9 septembre 2011 at 10 h 20 min - Reply

    @ Brahim
    Rien ne sert de brûler les étapes, car on n’arrivera jamais à destination.
    Les algériens et algériennes doivent d’abord changer de « bateau » dans lequel ils sont embarqués depuis 50 ans dans une croisière qui tourne en rond.
    Une fois que l’embarcation serait modifiée, là on devrait changer bien sûr l’océan d’ignorances et de bêtises dans lequel les pays arabo-musulmans y naviguent depuis longtemps. Un défi qui concerne les 1.5 milliard de musulmans et non seulement les 37 millions d’algériens. C’est évident que c’est une vraie QUESTION, comme vous dites, mais le timing n’est guère adéquat pour la soumettre en tête de liste pour le moment.
    Amicalement.




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  • Congrès du Changement Démocratique