Édition du
25 March 2017

Hommage à la mémoire de Mouloud Mammeri


Mouloud Mammeri naquit le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, un petit village de la Grande Kabylie coupé du monde extérieur dont son père était l’ amin (maire). Il grandit dans la compagnie des amousnaw (les sages au verbe poétique) dont il devint un admirateur fervent et nostalgique. Ses études primaires, secondaires et supérieures (au village natal, au Maroc puis à Alger et à Paris où il passe avec succès le concours de professorat de lettres classiques sont pour lui de multiples occasions de rencontrer, par la médiation de la langue française, un monde qui le choque d’abord car il lui est linguistiquement et culturellement étranger (expérience de l’ école primaire), le séduit ensuite. Il connut l’ exil (refuge au Maroc) pour échapper à la répression coloniale, fut tour à tour professeur de l’ enseignement secondaire et supérieur, directeur du Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnologiques du Musée du Bardo à Alger, premier président de l’ Union des Ecrivains Algériens, écrivain et chercheur. Il trouva brutalement la mort le 25 février 1989 au volant de sa voiture alors qu’il rentrait d’uneconférence donnée au Maroc.
Son oeuvre littéraire compte quatre grands romans : La Colline oubliée (Paris, Plon, 1952 – Prix des quatre jurys -) , Le Sommeil du juste (Paris, Plon, 1955), L’ Opium et le bâton (Paris, Plon, 1965) qui a été porté à l’ écran, La Traversée (Paris, Plon, 1982). Il a aussi écrit deux pièces de théâtre (Le Banquet, précédé de La Mort absurde des Aztèques, Paris, Librairie Académique Perrin, 1973) et Le Foehn, ainsi que des nouvelles et deux recueils de contes (Machaho et Telem Chaho, Paris, Bordas, 1980).
Il est également l’ auteur de deux recueils commentés de poèmes kabyles traduits (Les Isefra, poèmes de Si Mohand ou M’hand Paris, Maspéro, 1969 et Poèmes kabyles anciens, Paris, Maspéro, 198O), et d’une Grammaire berbère (en berbère). Il oeuvre ainsi à sortir de l’ oubli sa langue et sa culture d’origine, à leur donner « les moyens d’un plein développement » pour « qu’un jour la culture de (ses) pères vole d’elle-même » car il refuse qu’elle continue d’être « une culture de réserve indienne ou une activité marginale, plus tolérée qu’admise ».
Correspondances romanesques et jeu des personnages
L’ oeuvre littéraire de Mouloud Mammeri porte la marque de son ancrage dans le vécu historique et culturel de son peuple. Trait d’union avec l’ époque et l’ espace dans lesquels il vécut, ses romans, en effet, comme ceux des écrivains de sa génération (Dib, Feraoun,…dans des contextes différents) découvrent le milieu natal avec ses racines culturelles, ses espérances, ses heurts, ses malheurs,…son destin individuel et collectif et dévoilent ainsi à la fois la signification du monde confus de la colonisation, de la guerre et de la décolonisation, et celui ontologique de la Kabylie traditionnelle. La description de ces deux mondes d’un roman à un autre, met en évidence beaucoup de correspondances qui donnent à l’ oeuvre romanesque de M Mammeri une dynamique répétitive, spécialement dans l’ itinéraire suivi par les personnages centraux.
L’ histoire des personnages principaux dans le monde clos de leur village d’origine respectif est d’abord l’ histoire d’une vie heureuse ou subie (cas d’Arezki dans le second roman) dans « la simple humanité des hommes », puis celle de la perturbation de l’ ordre coutumier, routinier des choses appelant au départ pour un monde extérieur étranger et souvent hostile que le « héros » finira par quitter pour retourner vers les siens. Cet itinéraire forcé traduit symboliquement celui, obligé, du parcours de la conscience individuelle des personnages centraux. Ainsi, La colline oubliée est-il, selon les termes de l’ auteur lui-même « le roman de la vie heureuse dans le groupe ». Il met en présence les jeunes du village opposés en deux groupes rivaux – « ceux de Taassast » de condition aisée qui se réunissaient dans « la chambre haute » symbole de la vigilance du groupe, et « la bande » groupe de démunis « passés maîtres dans l’ art d’exécuter des sehjas » au cours desquelles ils oubliaient leurs misères. Cette vie heureuse sera bouleversée par la mobilisation des hommes valides pour la deuxième guerre mondiale, par la misère accrue et généralisée qui en découle et par certains drames sociaux (stérilité d’Aazi l’ épouse de Mokrane, amour impossible de Menach pour Davda, etc…), bouleversement qui entraine les personnages dans la quête inassouvie d’un Eden perdu.
La Kabylie ainsi décrite dans sa misère matérielle, économique, n’en reste pas moins attachante grâce à la richesse des hommes menant une vie pleine -rude mais chaleureuse – où l’ exorcisme de ce temps des malheurs reste possible grâce à la pérennité des coutumes ancestrales. Ainsi, ces descriptions du pèlerinage d’Aazi au tombeau du Marabout du village ou de la danse orgiaque à laquelle l’ épouse stérile a dû se résigner pour vaincre son mal et bénéficier de la baraka du saint visité :
Une atmosphère lourde, rendue opaque par la des pipes de hashish, dont les petits feux rouges piquetaient l’ ombre partout, noyaient des groupes d’hommes et de femmes accroupis en rond.(…). (la musique) était sauvage, monotone, martelante, déchaînée ou au contraire caressante et douce comme un baiser. Dans chaque coin, des hommes, des femmes étaient secoués de frissons, ils gloussaient de partout, remuaient convulsivement les épaules au rythme du violon. Un second coup d’archet prolongé et plusieurs hommes à la fois, rejetant leurs burnous, poussèrent un cri de bête fauve et sautèrent au milieu de la pièce, ils se tenaient par les bras et dansaient. On entendait par intervalle les craquements de leurs os. Des femmes, des hommes énivrés, des jeunes gens fougueux, des vieillards, dont le délire orgiaque décuplant les forces, sautèrent à leur tour et, se tenant aussi par les bras, formèrent autour du tas immobile des jeunes femmes stériles un cercle délirant. Pelotonnée sur elle-même, la tête sur les genous de Davda et couverte d’un foulard noir, Aazi laissait déferler sur elle ce déchaînement de rythmes démoniaques et de râles extatiques dans l’ espoir qu’un pareil déploiement de force bestiale allait éveiller dans son sein un souffle de vie. »
ou bien ce passage très poétique, où Mokrane remonte au temps lointain du « groupe de Taasast » où Aazi n’était pas encore son épouse mais « la fiancée du soir » communiant, en même temps que d’autres « fiancées du soir » imaginaires, avec les éléments dans un dialogue au code secret qui l’ auréole d’une beauté surnaturelle et magique :
Aazi foulait doucement devant nous le sable de grève, elle évoluait dans ses voiles, suivait lentement le cours de l’ eau, appelant ses compagnes, leur tendait les doigts effilés de sa main où la lune se jouait, continuait de garder dans la nuit la procession de ses blanches compagnes, suivait des yeux la lune qui tombait derrière les rochers ; elle faisait descendre l’ obscurité en poussant les deux battants de sa fenêtre, c’est à peine si, par la fente, un mince filet de lumière venait dessiner largement dans l’ ombre nos silhouettes et Aazi passant tour à tour et par partie de l’ ombre à la lumière, avait l’ air d’une magi- cienne, ses bracelets d’or faisaient dans l’ obscurité comme des soleils blafards et son profil, blêmi par cette pâle lumière, avait l’ immobile sérennité des momies des dieux morts »
Ce sont autant de passages qui rompent avec l’ atmosphère d’angoisse générée par la guerre et les drames individuels évoqués, livrant ainsi dans l’ imaginaire des lecteurs la vision furtive et sporatique d’un jardin de jeunesse pas toujours mirifique (certains rites comme celui de la danse orgiaque, la « hadra », sont présentés comme barbares) mais ressourçant, identifiant et donc ontologiquement salvateur.
Dans des contextes historiques différents (colonisation pour les premiers romans, ère de l’ indépendance et temps du bilan pour le dernier), Arezki dans Le sommeil du juste, Bachir Lazrak dans L’ opium et le bâton et Mourad dans La traversée, en conflit avec eux-mêmes et/ou avec les « Imann », la famille et la société, et avec leur époque, oscillent dramatiquement entre le milieu natal d’une autre « colline oubliée » et le monde citadin étranger et source de désenchantement d’où ils reviennent transformés, parfois ravagés.
L’ itinéraire d’Arezki qui répond fidèlement au portrait de l’ intellectuel colonisé tel que le dégage Albert Memmi dans son Portrait du colonisé (suivi du) Portrait du colonisateur est en ce sens exemplaire. Ce personnage, qui n’est plus guidé par l’ idéal de Taasast, incarne une certaine génération de colonisés formée à l’ école du colonisateur, façonnée par la culture et la civilisation étrangère enseignée. La première lettre d’Arezki à son professeur de philosophie abonde en phrases attestant son aliénation et la responsabilité de l’ école étrangère dans cette aliénation :
« Je vous devrai, mon cher maître, d’être né à la vie (…) avant vous je n’existais pas (…) et puis vous êtes venu, mon cher maître, et je vous ai connu. Vous brisâtes les portes de ma prison et je naquis au monde. »
L’ expression « mon cher maître » qui ponctue la lettre traduit et renforce elle aussi l’ admiration démesurée de l’ élève pour le professeur et le monde de clarté, de savoir et de civilisation qu’il représente par opposition à l’ univers familial qui est péjoré :
J’ai lu les livres, un monceau, et, si dans la masse des livres que j’ai lus,ni Ighzer ni Hand, ni votre misère ne sont cités, ce n’ est pas malédiction, c’ est justice: vous n’ en valiez pas la peine.
Puis constatant, dans d’autres passages du roman, avec l’ expérience de la guerre, du racisme…, certaines réalités coloniales (humanisme à sens unique : proclamation des droits de l’ homme mais le colonisateur ne connait d’homme qu’européen, racisme érigé en institution), Arezki finira, après maintes hésitations qui témoignent qu’on ne se débarasse pas facilement de la personnalité d’emprunt léguée par l’ « Autre », par faire un implacable réquisitoire contre la colonisation, réquisitoire dont témoigne sa seconde lettre à M. Poiré le professeur et surtout la scène, parfois crue et relachée où il brûle ses livres :
Voici, dit Arezki, que l’ heure du grand sacrifice est venue. (…) Lentement la flamme caressait les feuilles et doucement gagnait de proche en proche Molière, Shakespeare, Homère, Montesquieu, les autres… (…) Quand le feu eut dévoré le dernier tome et qu’à l’ endroit où tant de savoir avait été enfermé, tant de sagesse enclos, il ne resta plus qu’un petit tas de cendres que la brise faisait voler en minuscules papillons noirs, Arezki porta la main sous la ceinture de son pantalon. La patronne entra et sans rien voir dans le noir, commença de vociférer : -Allons, allons, Messieurs… Mais… qu’est-ce que vous faites-là ? -Je pisse sur les idées, dit Arezki (…).
En brûlant les dieux précédemment adorés (ses livres et les idées qu’ils véhiculaient) Arezki répudie sa foi dans l’ humanisme européen et se prépare à retourner vers les siens, ayant enfin compris qu’on ne peut s’ assumer que parmi eux et que les institutions traditionnelles qu’il dénigrait sont en fait un rempart contre l’ aliénation culturelle et sociale. Cependant, la tentative d’Arezki pour sortir du schéma mythifiant de l’ aliénation n’est pas entièrement positive car il promène d’un bout à l’ autre du roman une tragique solitude et c’est sous l’ effet de l’ alcool abondamment consommé qu’il brûle ses livres. Il faudra attendre Bachir Lazrak dans L’ opium et le bâton pour voir, dans l’ oeuvre de Mammeri, un intellectuel colonisé se désaliéner objectivement en participant activement, bien que malgré lui, à la guerre de libération. Sur les traces du Docteur Bachir Lazrak s’ avouant sa lâcheté et ses faiblesses dans la scène où, dans son bel appartement d’Alger, il se remémore son refus d’aller soigner un compatriote blessé, Bachir soignant les imjouhads (maquisards) blessés, se laissant remorquer par l’ histoire, le lecteur constate le difficile parcours d’un égaré (ses études et sa situation sociale présente ont fait de lui un bourgeois oublieux des siens) redécouvrant les vertus des lois protectrices ancestrales:
A Tala-Ouzrou, comme dans tous les villages de la montagne, c’était ainsi depuis des siècles. (…) Nous répétions après nos pères les gestes qu’ils avaient hérités des leurs.C’était une assurance contre le hasard et toutes les puissances mauvaises qui sans cela eussent tôt fait de nous anéantir.(…). La loi des ancêtres ! La recette avait servi tant de siècles qu’il fallait bien qu’elle fût bonne. Il suffisait de s’ y tenir.L’ innovation n’est pas seulement une puérilité vaine, elle est pure démence, à moins d’avoir le goût du suicide. Celui qui marche loin des chemins battus, ou qui seulement s’ en écarte un peu, court à sa perte et peut être à celle des autres (..). L’ honnête homme est celui qui pose ses pieds trés exactement sur les traces des pieds de ses pères..
Lois qu’honorent, au maquis, le combat courageux d’Ali, d’Amirouche, d’Omar… les « imjouhads », les « héros humbles », lois bafouées par la folie de la guerre et des hommes comme Tayeb, Ameur, Bélaïd, ces « ami(s) des Iroumiens » qui ont perdu le sens de l’ honneur ancestral – « le « nif » de leurs pères »-, ces « bouches avec leurs mensonges dedans » responsables avec les colonisateurs des maux de Tala, de la mort de Tala d’antan :
Dans les assemblées d’antan, et que Bachir se rappelait encore très bien, jamais des hommes de rien comme Tayeb ou des crapules comme Ameur n’auraient ouvert la bouche. Maintenant ils changeaient les débats, ou plutôt ils parlaient seuls. Dans les assemblées d’antan s’ entendaient les plus belles paraboles, les paroles les plus humaines, on y avait soin des mots parce qu’on avait le respect des hommes. Maintenant Ameur ou Tayeb pouvaient sans honte et devant tous écorcher le berbère, comme sans doute ils écorcheraient les coeurs ou les corps, avec la même impudence ! Non ! Il n’y avait de respecté que le décorum. Mais l’ âme de l’ assemblée de Tala était morte. [1]
Dans La Traversée, Mourad le journaliste de la « race des purs » qui a participé au combat indépendantiste figure le désenchantement des intellectuels algériens. Réalisant que l’ indépendance n’a pas apporté le mieux-être attendu, constatant que le combat n’est jamais achevé et qu’ il est temps de « faire quelque chose avant la mort », le personnage qui « aimait les marches à contre-courant » entreprend la traversée du désert saharien en quête de « l’ étincelle de la vérité » . Cette traversée au cours de laquelle il fait un constat amer – la France n’est pas seule responsable des maux de l’ Algérie indépendante – sera pour lui exemplaire. En effet, il y côtoie les autres personnages du roman, ses compagnons de traversée au projet différent : Boualem, l’ intégriste musulman; Serge et Amalia, les journalistes européens…. Ba Salem, le sage et dernier représentant d’une culture en perdition ; la mère et Tassadit qu’il retrouve lors du retour aux sources dans Tasga devenu village fantôme ; les visions des membres de Taassast qui le hantent dans son délire jusqu’au seuil de la mort. Il subit une sorte d’ascèse qui le mène vers la vérité profonde, celle révélée par l’ expérience du désert qui prolonge le désenchantement car le Sahara, lui aussi, comme Tasga, comme tout le pays, « n’était plus qu’une dérision ». [2].
La vie simple des Touaregs, leur amour farouche de la liberté explique leur hostilité envers l’ école nationale. « L’ école est un incomparable instrument d’intégration nationale. Parallèlement les populations d’ici sont aussi algériennes que vous et moi, mais, comment dire ? Il y a les servitudes du climat, celles de l’ histoire, des traditions. » C’est l’ enchantement des nuits d’ahellil [3], cette poésie chantée immortalisée par la voix de Ba Salem : « Au bout de quelques répliques l’ ahellil lprenait Mourad tout entier, le portait, il débarquait sur les rivages d’une île inconnue, peuplée de fleurs diaphanes et de parfums frais ». Ou encore la « folie du désert » (« On a une impression étrange. On se sent libéré (…) De tout, des obstacles, des règles, des conventions. On est exalté sans raison, tendu. On peut tout ce qu’on veut.).
Cette vérité à laquelle il accède signera son arrêt de mort (mort naturelle ou suicide? « sait-on jamais où la nostalgie de l’ héroisme peut conduire un héros? » car « le destin des héros est de mourir jeunes et seuls » et il « fallait (…) qu’ils meurent pour qu’on pùt enfin se retrouver entre soi et respirer ».
Ces itinéraires, on le voit, brossent, d’un contexte historique à un autre, des portraits d’hommes au relais les uns des autres et qui, en s’ engageant dans le cours des évènements qui marquent leur époque, se forgent une destinée obligée jamais véritablement heureuse:
« Je considère que notre époque, peut être plus encore que beaucoup d’autres époques de l’ histoire, est une époque où les hommes se plaisent à faire leur propre malheur ». [4]
Propos qui traduit une vision pessimiste du monde, autre constante littéraire des écrits de Mouloud Mammeri.
Une vision pessimiste du monde:
Le pessimisme de ces écrits est attesté, entre autres, par le thème récurrent de l’ échec de l’ amour : les couples Mokrane – Aazi / Menach – Davda dans La Colline oubliée, Bachir – Itto / Claude dans L’ Opium et le bâton, Arezki – Elfriede dans Le Sommeil du justee, Mourad – Amalia dans La Traversée vivent une relation amoureuse sans aboutissement. Ce thème de l’ échec de l’ amour qui traduit une conception pessimiste du monde est en relation avec le parcours des héros se complaisant dans une destinée qui les condamne à chercher vainement le bonheur car « demain n’arrive jamais » [5]. La mort de Mourad le confirme comme la fin grave de L’Opium et le bâton, à travers la voix de Bachir, en fait ici un douloureux constat :
Après la lettre à Claude, j’ai pris le journal pour y retrouver l’ écoulement des jours et savoir que, loin de cet enfer où nous vivons tous ici, des hommes vont au bois, au bal, à l’ usine ou chez l’ épicier du coin.Peine perdue! A chaque page du journal, sous chaque ciel du monde, la tragédie éclosait d’elle-même. IL n’y avait même pas besoin de forcer avec des mots : la réalité passait les phrases de si loin…
Lors d’un débat avec les étudiants de la Faculté d’Alger, en 1972, Mammeri expliquait cette mystique de l’ échec dans ses écrits par sa formation d’intellectuel ayant « lu tout Racine par volupté », par l’ héritage de l’ enseignement de la littérature grecque où l’ homme est accablé par son destin et ne parvient pas à échapper à la loi divine :
Je crois assez au pessimisme de notre civilisation. (…). Je les ai traduits avec infiniment de passion, de plaisir tous ces tragiques grecs. Avec cette conception de la vie effectivement soumise à la puissance capricieuse, souveraine qui était le destin.(…) J’ai retrouvé dans ce climat quelque chose que je devais dejà posséder.
Dans la production théâtrale, les personnages ont aussi un destin contrarié et vivent aussi un amour impossible. Dans la pièce historique Le banquet qui traite de la chute de l’ empire aztèque « non pas tant dans sa stricte vérité historique que dans sa cruelle valeur humaine », celui, sentimental, de Tecouchpo pour Guatemoc ; celui surtout idéologique, du peuple aztèque, pour la liberté, pour la vérité et la justice, en témoignent :
– … la guerre ne guérira aucun de vos maux, elle
en fera naître d’autres, voilà tout.

– Tecouchpo :
Les étrangers ont apporté avec eux d’autres
dieux. (…)
Le serviteur :
Si vous voulez vivre, il suffit que vous
adoriez les nouveaux dieux.

– Guatemoc :
Les étrangers ne comprennent pas notre langue.
Le paysan :
Juste comme les grands du royaume, ils
n’entendent pas ma langue non plus.

Ce pessimisme récurrent dans l’ oeuvre littéraire de Mouloud Mammeri est contrebalancé par la dérision dans le dernier roman et, dans chacun des écrits produits, par une conception poétique personnelle des faits relatés.
Une poésie personnelle :
Le système d’images et de sous -entendus métaphoriques que M. Mammeri présente dans Le banquet par la voix du fou recommandant au monarque despote « la poésie des hauteurs » qu’il oppose à « la prose du bas pays » car elle permet de « voir [le] peuple sans mensonges et sans paravents » ou par celle du peintre qui « prête une voix aux choses muettes » et dont les tableaux « disent l’ état du royaume » car « on ment mal avec des pinceaux » découle directement de l’ association symbolique que l’ écrivain établit entre sa création et le monde qui l’ entoure, donnant ainsi à l’ univers fictif décrit l’ apparence d’un jeu où les acteurs (puisqu’il s’ agit là d’une pièce de théâtre) en jouant dans le masque des rôles conférés, acquièrent et tentent de communiquer une intuition plus profonde du monde.
Cette intuition se retrouve aussi dans le roman quand il véhicule de rares moments d’optimisme :
l’ aube c’est de la nuit que péniblement elle s’ extrait même quand d’abord elle a l’ air d’y être sans recours enlisée, et après l’ ombre c’est le grand soleil. [6]
ou quand il baigne la description des rites propitiatoires ou des festivités traditionnelles dans une atmosphère folklorique (surtout dans La colline oubliée et La traversée) où les éléments (l’ eau surtout qui assume une fonction mythique), le jeu des images, des sons et des couleurs généralement traducteur d’un univers triste et solitaire, où le réel et l’ irréel s’ unissent pour créer un espace neuf, une durée autre. Ainsi, avec le dialogue d’Aazi unie aux ténèbres avec les autres « fiancées du soir », peut-on évoquer encore la danse de Moh le berger [7], la vision délirante nocturne de Mourad dans le désert :
Les étoiles jaillissaient du ciel par poignées. Un morceau de lune rouge écorcha l’ horizon et, à mesure qu’il montait, les éteignait autour de lui. (…). D’entre les cailloux du chemin, de minces filets d’eau se mirent à sourdre. Ils luisaient dans un grand silence blanc. A mesure que Mourad montait, ils devenaient plus nombreux, ils se fondaient les uns dans les autres. De temps à autre fusaient des rires, que des baisers rapides étouffaient. Puis, dans une cuvette bleue, le lac étala sa surface lisse. Au-dessus se balançait le morceau de fer rouillé de la lune. Quelquefois, la montagne le cachait, on ne voyait que les lueurs d’incendie qui éclairaient les rochers par derrière. Puis les ruisseaux se turent et le lac, au moment où les pieds en feu de Mourad allaient y plonger, se mua en un champ de cristaux de sel bleu pâle. Ils ne restaient que les rires et les baisers, qui glougloutaient derrière la montagne. Mourad alla vers eux, quoiqu’il sût que les rires et les baisers allaient dispa- raître, comme l’ eau du lac et les filets argentés, et devenir à son approche le bruit du vent sur les arêtes aiguës des rochers [8]. (60)
Vision qui amène à sa conscience un afflux d’images de lumière et de sons convergeant pour décrire un paradis mirifique mais artificiel et éphémère ; les « héros oranges » qui peuplent l’ article prémonitoire du même personnage, figurent symboliquement le rêve visionnaire hallucinant et poétique du reporter accédant à la révélation d’un futur immuable. Description également poétique des « youyous » transmutant la mort d’Ali le chahid en vie nouvelle éternelle [9], de la baie d’Alger [10], de la rivière d’Asaka [11], du portrait de Ba Salem récitant au seuil de la mort l’ ahellil de Tala comparée à « une étoile morte » [12]…etc.
La poésie qui auréole tous ces passages fait place au rêve et crée une prose poétique qui met entre parenthèses le réel et donc le destin tourmenté, contrarié, des hommes et des femmes qui peuplent l’ univers présenté par Mammeri. En plaçant la poésie – poésie du rêve qui dépasse les apparences du vécu – au centre de sa vision du monde, l’ écrivain se dote d’un langage personnel qui est quête d’une nouvelle conscience où le réel-irréel dont la prose poétique dessine les contours, participe d’une succession de moments exceptionnels qui recomposent le tragique, qui le transcendent.
Ce que nous retiendrons, pour notre part, de la lecture de l’ oeuvre de Mouloud Mammeri, c’est ce souci constant de « coller » à la réalité de la société algérienne – réalité historique et réalité culturelle – en imposant sa propre authenticité dans les règles de la belle forme. Souci donc d’utiliser l’ écriture comme lieu d’une confession, d’une conscience, où s’ élabore sa propre idée d’un monde avec ses réalités amères, avec ses rêves radieux aux accents tristes et nostalgiques à dominante poétique.
Malika HADJ-NACEUR

(Extrait de « La littérature maghrébine de langue française », Ouvrage collectif, sous la direction de Charles BONN, Naget KHADDA & Abdallah MDARHRI-ALAOUI, Paris, EDICEF-AUPELF, 1996).
ãTous droits réservés : EDICEF/AUPELF


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4 Commentaires sur cet article

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  • mahmoud
    8 octobre 2011 at 16 h 52 min - Reply

    bonjour hommage a celui qui as était assassiné par le pouvoir après il dis que il ne y a une arbre qui est tombé sur lui mais quelle comédie tous simplement parce que il défende sa culture et sa langue (kabyle a vie)




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  • El-Amel
    10 octobre 2011 at 16 h 42 min - Reply

    Un écrivain ne meurt jamais!




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  • Mouloud Y
    10 octobre 2011 at 17 h 33 min - Reply

    L’intérêt que porte le peuple à ses écrivains, tel que Mouloud Mameri, est lié proportionnellement à la culture démocratique qui l’a fondé, voilà un constat que je peut faire dans ce Forum !




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  • Nazim
    10 octobre 2011 at 23 h 19 min - Reply

    @Mouloud Y,
    Mouloud Mammeri est connu depuis 1952, comme le père de «la colline oubliée». Aujourd’hui, 60 ans plus tard, il est aussi oublié que sa «colline». Ainsi va l’Algérie qui ignore tous ses enfants qui ne rentrent pas dans le moule officiel.




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