Édition du
22 July 2017

Les miroirs menteurs de l’exil

Kamal GUERROUA, universitaire.

« Nous sommes nés en marge et nous resterons en marge et d’ailleurs quel meilleur poste pour observer, sentir et juger »

Paul Léautaud, écrivain français ( 1921-1956)

 

Le premier message qu’un enfant recevant la lumière du monde transmet est un cri de détresse car il vient de résilier un contrat avec son osmose originel et quitter son univers aquatique: le ventre de sa mère. Et pourtant, il ne l’a côtoyé que durant une courte  période de  neuf mois mais assez suffisante pour entretenir un amour, un attachement et une affection incommensurables entre le nouveau-né et sa génitrice. C’est là, sans doute, qu’a commencé le premier exil de l’homme. Exil douloureux qui ouvre la voie à l’égarement et à la recherche des repères dans un monde nouveau, exotique et mystérieux. Mais y-a-t-il vraiment un phénomène plus pire que l’exil? En d’autres termes, peut-on oublier facilement cet «expatriement» de notre environnement naturel? Ce qui est certain est qu’à l’ombre de la douleur de l’exil se cache le désir d’identité et d’appartenance.

 

L’exil est une semence du désespoir dans l’air, une frustration qui respire, des jours qui passent sans prévenir personne. L’exil, une complainte qui chante dans le ciel, un oiseau qui ne retrouve plus arbre où se poser, des nostalgies itératives et angoissantes, des vœux sans lendemain, une grisaille bleue qui danse devant les yeux stupéfaits. L’exil est une usurpation de soi, des désirs souvent en attente, un vent d’incertitude qui souffle sur les esprits, une sempiternelle inconstance, des insomnies assassines, des sommeils perturbés, des rêves avortés, des déceptions qui s’enchaînent et pullulent comme des champignons. L’exil est somme toute « un supplice plus pire que la mort » pour paraphraser les mots de l’écrivain française Madame de Stael (1766-1817). Mais l’exil serait-il pour autant menteur? La réponse coule vraiment de source, le titre de l’ouvrage du sociologue algérien de renommée internationale Abdelmalek Sayyad (1933-1998) «la double absence: des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré» est plus qu’illustratif. En ce sens, le double mouvement migratoire: «émigration-immigration» est construit sur un mythe: le mensonge. D’aucuns voient en lui l’incarnation d’un univers prometteur et meilleur, d’autres une évasion salvatrice d’un monde pourri tandis que la majorité le conçoit comme une simple voie de garage. Autrement dit, la pire solution que puisse choisir un être humain sur terre. Mais l’acte d’émigrer est-il souvent négatif? Pour certains, émigrer, c’est quitter sa terre maternelle, devenir un déraciné, couper les amarres avec ses origines, rechercher une vie meilleure sous d’autres cieux plus cléments, plus accueillants et plus humains. L’émigration est perçue dans ce cas-là comme un défoulement après une longue asphyxie, une quête sérieuse d’un nouveau souffle, un enterrement de traditions anciennes, de loin forts surannées, et par-dessus tout un besoin de paraître autre que ce que l’on croit être. Pour résumer, l’exil est un pur travestissement de la réalité dans la mesure où s’exiler, c’est évidemment vieillir doucement et lentement mais sûrement. Pris en ses multiples facettes, le concept de l’exil change de couleur et de saveur au fur et à mesure que l’on essaie de saisir son sens réel car il est cette brindille enflammée pouvant provoquer un grand incendie, cette profonde blessure silencieuse, innommable et aux douleurs inextinguibles, cette entaille dans la conscience, dure à guérir, ces chagrins dormants qui cachent en leurs plis des destins brisés et des parcours ratés. Il est pour les fins connaisseurs, un échec programmé, pour les débutants une aventure risquée et  pour les intermédiaires un pis-aller. Que faire? Que pourrait-on en espérer?

 

Il s’avère que dans ce sauve-qui-peut général, les traversées de désert sont fort diverses alors que l’issue est unique: le désenchantement devant les faces superficielles du monde. L’exil est on ne peut plus un choix forcé que les circonstances nous  imposent. C’est pourquoi, il est déchirure, rupture et coupure par rapport au passé et aux origines. A dire vrai, l’être humain sensible ne se ressource qu’à la fontaine de l’enfance perdue, ne s’attache qu’aux souvenirs des lieux, des paysages et des traces qui l’ont marqués, ne se lie d’amitié affective et effective qu’avec la mémoire de ses parents, grands parents et  proches qui l’a tatouée. Ces êtres affables et magnanimes qui sortent soudainement de son champ de vision et d’affectivité. L’être «expatrié», acculé à la solitude méditative, ne savoure que les brises d’automne aux embruns de figues mûres, de raisins alléchants, de pastèques ainsi que de melons qu’on partage en fins gourmets en petite famille. Mais pourrait-on déraciner un arbre? On serait tout bonnement amené à répondre par l’affirmative, en revanche, on accepte moins cette assertion lorsqu’il s’agit d’origines. Les racines et les origines sont selon l’écrivain libanais Amin Maalouf à quelques détails près différentes, car si les premières s’enfouissent et se détériorent dans le sol, les secondes se renouvellent et rejaillissent de diverses manières. L’identité est par  conséquent un puits et non pas un arbre puisqu’elle nous abreuve de son esprit et nous donne la force d’avancer et de progresser dans le temps et l’espace. Dans ce cheminement et par  l’intermédiaire de sa sève qui est dans ce contexte-là: la culture, la langue, les us et les coutumes du pays d’origine, elle permet à l’arbre qui est dans cette image métaphorique le «patriotisme» de s’épanouir et de donner ses fruits. Encore faudrait-il préciser que le mot identité provient étymologiquement du mot latin «identitas» qui veut dire «le même», «l’identique», et «le semblable». Cependant, en arabe «Houiya» ou «Haouiya»est un terme quelque peu distinctif puisqu’il désigne sans le citer nommément la troisième personne du singulier «houa» c’est-à-dire «lui».

 

D’où cette référence distante à une collectivité désignée d’un point de vue neutre dans la culture arabo-musulmane. «Houiya» en est à cet égard un terme «différenciatoire» (moi différent par rapport à lui, aux autres) alors que le terme latin «identitats» est «assimilatoire» (moi identique à lui, aux autres). Notons au passage qu’exile et identité sont une doublure dans la mesure où il est si difficile de concevoir la réalité de l’exil sans passer par son corollaire qu’est l’identité. De même qu’il s’avère non moins certain de mieux connaître son identité sans passer par la terrible épreuve de l’exil. En ce sens, l’identité est «objective» car elle tourne autour des notions de la civilisation, de culture, des racines et des richesses immatérielles de la patrie d’origine et «subjective» dans la mesure où l’être humain s’y identifie. Mais l’esprit de l’aventure et de la découverte nous presse le pas et foule au pied et les conventions sociales et les rituels de vie. Il nous pousse entre autres choses à aller plus loin prospecter et butiner à la recherche de nous-mêmes à travers l’autre. Ce prisme à travers lequel se reflète  notre identité, cet étranger à notre psychologie, à nos habitudes, à nos manières de voir et surtout à nos idées et perspectives qui va nous révéler à nous-mêmes «une nouvelle connaissance est une nouvelle co-naissance» dit-on aux époques anciennes. Ainsi l’identité serait-elle une quête perpétuelle de soi et l’exil une usurpation et un vol à l’arraché de soi. Cet exil-là où les odeurs des printemps qu’on a passés au «bled» deviennent simples réminiscences d’un passé qui n’a pas de nom, cet exil-là où l’on saute sur des occasions, cet «expatriement» qui nous écrase par ses miroitements et nous oblige de ce fait à s’adonner à ses étreintes et à caresser des rêves inassouvis, de partir, partir, loin pour ne plus se ressouvenir, effacer les espaces qui nous interpellent, les traces et l’odeur des mains qui nous ont touché, les silhouettes ayant frôlé nos corps, les regards qui ont croisé nos yeux, le rythme chaloupé des berceuses enfantines, les ondes positives des brises qui nous ont effleuré un soir d’été autour d’un thé familial, et comble de malheur, cet exil-là nous pousse à oublier «le bled» qui nous a vu grandir. Ce terme-là à sensations provoque d’ailleurs en nous un sentiment de douceur mêlé d’éloignement et d’ennui jumelé de tristesse. Cela est vrai d’autant plus que la patrie des origines reste à jamais notre unique confident, notre âme inspiratrice, les rides qui nous sillonnent le front et plus que tout autre chose notre amour du cœur.

 

En ce sens, on peut volontiers dire que l’exil n’est pas seulement «territorial» mais aussi et surtout «spirituel» car même si l’on s’expatrie corporellement, nos pensées s’accrochent obstinément à ce qui nous est familier, à ce qui nous est consubstantiel, maternel et fraternel. Raisons ayant peut-être fomenté cette étroite imbrication entre la terre,  l’identité et la mère. Cette dernière est à l’image de la patrie, un être irremplaçable, affectueux et plein d’égards envers ses enfants. La mère est à la fois porteuse d’une charge d’amour symbolique  sans commune mesure en notre for intérieur et d’un désir d’accaparement sans partage de nos êtres, la mère est un aimant qui nous attire pour nous engloutir dans sa tendresse. Dans son roman célèbre «Nedjma», le poète algérien Kateb Yacine (1929-1989) met en évidence ce rôle d’épouse, de maîtresse, de concubine, de mère et de sœur de la belle «Nedjma». Cette dernière signifiant «étoile» n’est autre en réalité qu’une précipitation symbolique de la patrie originelle «al-Jzaîr» aux consonances météoriques sur une «Algérie» colonisée, déchirée, blessée et surtout «exilée» d’elle-même. L’expatriement de «Nedjma» est en partie du à sa perte, à ses divagations et à ses multiples questionnements. Qui est-elle? Que cherche-elle? D’où vient-elle et qui sont  ses origines?  Du sang mêlé à l’origine obscure, il n’y a qu’un pas à franchir, une bavure à commettre, un destin à transgresser et «Nedjma» en paye les frais dans sa chair et son esprit car ses amours éphémères ne sont qu’une preuve supplémentaire de la déchéance de son identité et de sa chute dans les abîmes. Si l’on veut «Nedjma» incarne l’origine perdue et l’identité éparpillée de la mère, de la sœur, et de notre patrie «l’Algérie» puisqu’elle-même née de liaison  illégitime, en perpétue les frasques et crée l’ambiguïté. A ce titre, ni «Kamel», son mari, ni les quatre autres amants (Lakhdar, Mustapha, Rachid et Mourad) n’ont pu vraiment conquérir le cœur de cette «séductrice» sauvage et insatiable. On peut tout de même affirmer que «Nedjma» est l’identité elle-même dont l’apprivoisement nécessite de la patience, de la finesse, de l’art de séduire et surtout de la malléabilité émotionnelle d’autant plus qu’elle est une construction continuelle et diversifiée avec différentes composantes psychologique, sociologiques et humaines. L’image de l’Algérie décrite par l’éminent Kateb Yacine mérite à elle seule le nom de «l’exil»: exil à la fois de sens, de sentiments, d’amour charnel et d’amour platonique. En termes plus simples, «exil intérieur». On est en quelque sorte en présence d’une dichotomie aberrante entre appartenir à quelqu’un et s’appartenir à soi, c’est-à-dire que ces  variables (moi et soi) livrent bataille l’une à l’autre sans arriver à un accord commun. C’est peut-être aussi de cette logique que le mot «Al-Jzaîr» (îles éparpillées) tire son nom. A dire vrai, tout le génie du grand Kateb s’y trouve exploité. C’est inéluctablement dans cette étape cruciale que naît l’espace de «la marge». Les êtres fragiles, sensibles, les «honnêtes hommes» comme on dit  qui regardent le monde, l’observent et l’analysent, refusent de se compromettre et d’accepter la déformation de la réalité car disons-le en termes plus clairs, l’exil est menteur vu que la perte qu’il présage ne vient qu’après coup, après les pas osés que l’on enjambe, les incessantes démarches que l’on entreprend, les projets que l’on échafaude et tout le toutim. Certes on est tous quelque part des «ici-liens» dirait l’humoriste franco-marocain «Djamel Debbouz», des hommes qui habitent dans le petit coin, des femmes qui préparent le couscous, des gamins chahuteurs mais naïfs et des filles pudibondes mais malicieuses.

 

Néanmoins, on a appris tout de même à être nous-mêmes là où l’on  est plus et  autre là où  l’on est, c’est l’exil de mots qui nous berce, l’exil de l’imaginaire qui nous  hante et celui de la pensée qui nous lie. C’est pourquoi on n’est plus exilé là où  l’on nous exile et exilé là où l’on ne nous exile pas. C’est extrêmement difficile à comprendre car il y a un peu de philosophie là-dessus et que tellement les réflexes humains agissent par contradiction, trouver l’essence des choses dans la clarté des phénomènes s’avère impossible. On ne doit pas perdre de vue  en ce sens que si l’on est à priori des «ici-liens», c’est-à-dire, des citoyens du monde, on serait  à tout le moins amené à accepter ce destin de «nomades», ces êtres en chair et en os qui se déplacent, émigrent et quittent leurs territoires dans un mouvement de transhumance qui les mène aux frontières de l’inimaginable. De tout temps, ce sont les gens de la marge qui ont façonné l’histoire humaine. Ceux-là même qui sont trempés de souffrances, mis à l’écart par les regards désapprobateurs, et taxés de parias. Des «hommes du silence» qui regardent en spectacle le monde bouger, en train de livrer ses secrets et de déambuler à travers les rues. Des hommes de marge qui refusent d’émarger leur empreinte au bas de page de l’histoire. Ceux-là qui, au lieu d’engranger les amertumes ainsi que de déceptions et devenir des  «hommes de ressentiment» qui se taisent et s’immergent dans ce ce que le philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900) appelle «Die Kulturluge» (le mensonge de civilisation), s’arment toutefois de cette fameuse «culture de résistance» chère à l’éminent intellectuel américano-palestinen Edward Said (1935-2003). Laquelle culture qui privilégie l’observation à l’action, la contemplation à  l’agitation, la précision aux dérapages sémantiques car observer est plus qu’un art, il est on ne peut plus un talent. Observer ces regards qui foudroient, ces sourires frelatés et hypocrites, ces mots pleins de demi-teintes et ces fausses apparences qui veulent nous tromper en permanence est la mission du marginal. Mais qu’est qu’un marginal? La réponse est la suivante: c’est un être unique et divers, pluriel et isolé, à la fois ambigu, transparent et obscur, un être aux vies qui s’entrechoquent et aux destins plus que contradictoires. Il est cet «autre» être «solitaire mais solidaire» comme le résume le philosophe Albert Camus (1913-1960). Les exemples dans l’histoire en sont légion à commencer par Edward Said lui-même, né en Palestine, le penseur passe la plus grande partie de sa jeunesse en Égypte pour émigrer par la suite aux États Unis. Trois vies du «citoyen du monde» fort distinctes mais un seul destin d’«homme marginal». Voué aux gémonies en Palestine et en Égypte parce qu’il est chrétien et aux États Unis parce qu’il a refusé de cautionner et d’hypothéquer l’avenir de «Jérusalem» par les faucons et les néo-conservateurs de la maison blanche. Étant chrétien, il a ressenti une certaine mise à l’écart dans des sociétés foncièrement musulmanes dans le cœur et l’âme. Néanmoins, à cheval entre deux cultures, il a su incarner la stature d’un «intellectuel organique» au sens gramscien du terme, celui qui fédère sans les mélanger les notions de l’objectif et du subjectif, du général et du particulier, la cause de son peuple et la question de l’humanisme universel. A en croire ses dires, de son vivant, des milliers de lettres de menaces lui parviennent à son domicile afin de le dissuader de son engagement. L’épopée d’Edward Said est incontestablement semblable en bien des points à la personnalité «juive» résistante, le célèbre linguiste américain «Noam Chomsky» qui, lui, subit un «exil intérieur» et à l’intérieur du territoire de son propre pays en raison de ses prises de positions courageuses en faveur des causes justes dans le monde au rang desquelles l’on trouve l’épineuse tragédie du peuple palestinien, cette grande «hogra» de tous les siècles: «un patriote exilé et un exilé dans le patriotisme» telle est l’image que l’on peut coller à la personne de Chomsky. Ce profil n’est pas le seul apanage des deux personnalités citées, l’écrivain français «Jean Giono» (1895-1970) à titre d’exemple est, quant à lui, la représentation pure et simple d’un «objecteur de conscience» ayant rejeté catégoriquement les guerres et les conflits en Europe et dans le monde entier «je préfère être un allemand vivant qu’un français mort» déclare-t-il en 1937 pour clarifier sa positon de pacifiste qui l’a mis dans une posture un peu risquée vis-à-vis de son pays à la veille de la seconde guerre mondiale. Mais Giono a continué d’assumer son destin du «marginal» jusqu’au bout en se posant à la périphérie des êtres et des choses et en s’octroyant la mission d’ «exilé du territoire des pensées communes» et des paradigmes imités et imitables de la «bien-pensance», voire les modèles prêts-à-porter de l’intelligentsia. Aussi étrange que cela puisse paraître, la marge ou les marges avaient été tout au long de l’expérience de l’homme sur terre, un exemple de dynamique sociale, de vivacité d’esprit, et de la turbulence d’inventivité, la race humaine puise son énergie créatrice de ce terreau fertile que furent ses cotes négligés et ses éléments disparates, l’apport de l’exil au patrimoine immatériel de l’humanité demeure par contre un chef d’oeuvre d’art mal exploité. En découvrant son réel être, Giono a découvert l’exil de l’imaginaire, cette création «idéaliste» qui l’a porté au summum de la littérature mondiale. On peut s’exiler spirituellement parce qu’on porte une idée qui dérange, une théorie subversive, des schèmes de pensée qui  pourraient sortir du cadre général. Le penseur tunisien Ibn Khaldoun (1332-1406) a, lui aussi, vécu les terribles péripéties de l’exil, entre respectivement  trois pays la Tunisie, terre de sa naissance, l’Algérie, terre d’adoption et du cœur où est née sa fameuse œuvre «Prolégomènes», plus exactement à «Tahert», actuelle Tiaret, capitale de la dynastie des  «Rostémides» et l’Égypte, terre de la politique, des tractations et de sa mort. L’expérience de ce célèbre concepteur de «Ilm Al-Umran», ce qui peut se traduire en nos ères modernes par le vocable de «sociologie», est iconoclaste car son statut de cadi, instituteur, exégète, historien et interprète ne s’est affirmé réellement que grâce à ses différents périples «exils» entre les pays arabo-musulmans(Syrie, Égypte, Ouzbékistan et Asie mineure). Sa rencontre décisive avec Tamerlan (1336-1405), ce guerrier turco-mongol qui eut l’intention de conquérir l’Égypte et la Syrie qui furent à l’époque en grande partie sous la férule des Mamelouks a été une occasion en or  pour lui afin de s’affirmer en tant qu’historien qui subjugue par ses qualités et ses connaissances un roi terrible et sanguinaire.

 

En ce sens, l’exil est formateur et instructif, les gens qui voyagent s’illustrent souvent par leur compréhension facile du monde puisque, il est bien de le rappeler, l’exil ne s’effectue  pas seulement entre  un pays et un autre, mais même entre un village et un autre, une ville et une autre. On ressent qu’on est exilé dès qu’on franchit le seuil de la porte vers la sortie, le bercail est un lieu de recueillement, de tranquillité et de sureté morale. Ainsi  l’exil est-il dans ce contexte pluriel et se manifeste de différentes manières: attachement, chagrins, rupture, adieux…etc. Mais le plus souvent, c’est l’exil spirituel qui provoque plus de dégâts moraux à l’âme humaine dans la mesure où il la pousse inexorablement dans ses derniers retranchements de survie. En réalité,  l’humain où qu’il soit est sujet à l’inconstance. En conséquence, il lui est difficile de voir en précision sa réalité intérieure telle qu’elle est et telle qu’elle se présente. Le roman «voyage au bout de la nuit» de son auteur français  Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) raconte justement cet exil dans l’horreur et l’abjection, «Barmadu», le protagoniste principal, incarnation subtile de Céline, se sent hors de lui dans un univers indifférent aux valeurs et à la morale consensuelles du groupe social, un monde de guerre, somme toute, atroce où tout est voué à l’ignominie et au désordre. Ce genre d’exil se trouve également mis en évidence par l’écrivain anglais Joseph Conrad (1857-1924) dans ses deux célèbres romans «au cœur des ténèbres» et «Nostromo» où il se livre à une dissection minutieuse de l’âme humaine primitive et sauvage que voilent les concepts de civilisation et de modernité sous les fausses parures de progrès. Encore faudrait-il revenir hinc et nunc et  à juste raison sur le concept d’ «El-ghorba» qui rejoint dans sa signification polysémique ce «coucher du soleil» qui embrase les cœurs. Ce lieu sombre où il n’y a plus du soleil, plus de chaleur, plus de sourires, à part ceux de l’inspiration profonde qu’invoque la froideur des souffrances. Mais «El-Ghorba» est-elle la vraiment  l’interprétation la plus exacte du mot exil? La réponse est inéluctablement dans l’expectative car personne à ce jour ne pourrait nier qu’indépendamment de son pouvoir de nuisance sur les esprits, l’exil est également un renforcement et un enrichissement de l’humain en ses fondements psychologiques et sociaux.

 

 


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4 Commentaires sur cet article

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  • mohamed-alger
    25 octobre 2011 at 5 h 41 min - Reply

    Bonjour,

    Nous partons tous pour des chimère, pour des rèves, mais à la fin de notre exil, avancé dans l’age, quand nous reviendrons dans le petit chez nous que nous avons tous quitter, nous retrouverons que beaucoup ne seront plus de ce monde.

    On se posera des questions, pourquoi suis-je partis, pour quel resultat.

    je suis partis de chez moi pendant 10 ans, à mon retour j’ai sentis qu’une distance imaginaire s’est installée entre moi et mes amis. Il se passe un phénomène psychique et psychologique bizarre.

    Moi, les 10 années que j’ai passé en exil me semblé juste un mois , jamais une journée n est passée sans penser à tout ceux que je connaissait, aux paysage magnifique que j’ai quitté, à la famille..

    Un ami m’a dit ceci: quand vous partez pendant des années , nous notre vie ici continu avec ses malheurs et ses joies, mais les gens qui sont partis sont comme mort pour nous.

    effectivement mes amis, partir c’est mourir un peu comme disait quelqu’un.

    Maintenant, je suis là à philosophé tous les jours sur ce que je fais ici,dans le froid à des milliers de km de chez moi.

    Il est vrai que ma génération qui ont tous la quarantaine aujourd’hui, on a été sacrifié par ce regime assassin et criminel qui nous a rendu notre vie quotidienne pleine de souffrances et de misère.

    toute une génération vouée au terrorisme, à l’immigration ou bien au chomage.

    Donc mes amis, je me console avec ses mots là en me disant que si j’ai quitté mon pays ce n’est pas un choix volontaire, mais on nous a pousser à cette extrimité où il n y aura que des perdant.

    merci.




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  • Mouloud Y
    28 octobre 2011 at 11 h 38 min - Reply

    Il me semble, que seul un « exilé » peut créer, j’entend par exilé, se soustraire de…, par sa responsabilité directe ou indirecte, pour dire enfin que le monde des exilés peut être superposé au monde de la création et du progrès humain.




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  • INGRACHEN Amar
    3 juillet 2012 at 15 h 22 min - Reply

    Bonjour M. Guerroua,
    Au de-là des interrogations qu’il suscite, votre article me replonge dans l’univers incertain de la première question: pourquoi je suis né? Depuis que j’avais dix ans, confus, incertain, troublé, je me posais incessamment des question sur l’utilité de ma naissance. La réponse qui me venait à l’esprit était toujours celle-ci: pour m’exiler. Toute quête est quelque part un exil. Le déchirement, le déracinement, sont le destin de tout homme qui s’interroge. Votre article, M. Guerroua, me replonge dans l’univers de l’éloignement. Il me fait penser à l’épopée de ce peuple nomade dont parle Kamel Yechar dans son roman La Légende des mille taureaux. Merci.
    Cordialement
    INGRACHEN Amar




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  • bessad
    17 juin 2015 at 14 h 42 min - Reply

    Bonjour KAMEL
    En effet, voyager en première classe pour visiter l’occident est un rêve étayé d’une construction d’idées positives dès le retour au pays d’origine. Cependant, après un deuxième voyage, l’appel d’air provoqué par les grands de ce monde fait que les intellectuels issus du tiers monde se laissent aller pour l’exil sans limite.
    That’s the way it is.




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  • Congrès du Changement Démocratique