Édition du
22 July 2017

L’Algérie importera du pétrole, mais avec quoi ?

par Reghis Rabah*, Le Quotidien d’Oran, 20 octobre 2011
Ces derniers mois, le langage des pouvoirs publics envers ses entreprises a changé. Ceci a été confirmé lors de la dernière tripartite. C’est ainsi que le gouvernement Ouyahia, il y n’a pas si longtemps faisait l’éloge du secteur public jusqu’à donner l’impression d’un retour au dirigisme, affiche maintenant une position totalement paradoxale. Il ne fera plus de discrimination dans son soutien entre entreprise publique et privée. L’Etat trouve que les 28 milliards de dollars consentis pour l’assainissement des entreprises publiques ajoutés aux 22 milliards qui ont servis à l’effacement des dettes depuis 1971, n’ont finalement donné aucun résultat tangible. L’autorisation donnée au trésor public dans les dispositions de la loi des finances de 2009 relatives à l’assainissement des entreprises publiques est en voie d’être revue. Ceci n’est autre qu’un désengagement net des pouvoirs publiques pour favoriser le déclin du secteur industriel et avec lui partira le rêve de l’après pétrole à travers la capitalisation des expériences consolidées depuis l’indépendance de l’Algérie dans les activités pharmaceutiques, mécaniques, BTP, transports, services et autres. Pourtant, ces entreprises ont toujours suivies à la lettre les orientations de la politique économique édictée d’en haut. Cette démarche a fait d’elles un instrument de l’Etat avec une gestion du type administrative et routinière. Elles ont assumé tant bien que mal les contradictions entre les objectifs économiques et politiques qu’on leur fixait et supporté le sureffectif, résultant de la politique du plein emploi prônée depuis le début de l’indépendance. Le printemps arabe ayant écarté l’approche héréditaire du maintien du régime, la tendance qui va l’emporter se dessine autour des pôles des grandes entreprises privées qui raflent actuellement tous les marchés des activités de BTP, électroniques et les activités tertiaires diverses. La «thailandisation» accélérée du système économique est annoncée et avec la complicité de l’Etat en tant que pourvoyeur principal. Cette situation se soldera par la fermeture des entreprises et les licenciements massifs qui va encore une fois entraîner le pays vers des difficultés inextricables qui retardera son décollage de plusieurs années. Le débat stérile et le tohu bohu se généraliseront pendant que le blanchiment d’argent et la corruption gonfleront le capital privé et affaibliront l’autorité de l’Etat. Pendant que ces nouveaux riches s’arrangent avec la complicité du pouvoir pour s’incruster dans le rouage économique en fixant leurs lois, l’économie algérienne s’affaiblira et accentuera sa dépendance vis-à-vis de l’extérieur.

Une entreprise publique qui part sera vite remplacée par un satellite d’une multinationale. Les chiffres officiels sont là pour confirmer cette tendance. La contribution hors hydrocarbures dans le fonctionnement de l’Etat a chuté de prés de 13% pendant les neuf premiers mois de l’année 2011 pour passer de 54,8% à 42,1%. Monsieur Laksaci a confirmé devant les députés que les hydrocarbures continuent à peser de tout leur poids dans lu budget de fonctionnement de l’Etat avec de 57,9%.la fragilité et la vulnérabilité de l’économie nationale devient chronique mais n’inquiète personne. A chaque fois que les experts tirent la sonnette d’alarme, les responsables brandissent les avoirs à l’étranger et les réserves des hydrocarbures. Si l’on se tient aux chiffres fournis par la revue de BP (British Petroleum) très crédible dans ce domaine, l’Algérie deviendra un importateur net en 2028 mais commencera à connaître des difficultés pour sa propre consommation à partir de 2020. Chaque année perdue dans le verbiage sera fatidique pour les générations futures. La destinée des avoirs financiers qui se situent à la date d’aujourd’hui à 173,35 milliards de dollars font l’objet d’une contreverse sur leur rentabilité en comparaison avec la perte due à l’inflation. Ceci a été largement relaté dans la presse par de nombreux et éminents économistes. Attardons-nous sur la notion de réserve des hydrocarbures qui est devenue un fond de commerce pour de nombreux pays. Elles sont valorisées ou dépréciées en fonction de leurs propres intérêts. Et à chaque fois qu’elles sont évoquées, une polémique est relancée sur les chiffres avancés sans pour autant donner aux citoyens un niveau approximatif de leurs richesses en nombre d’unités ou en années de vie. Qu’est ce que les réserves ? Comment sont estimées ? Qui a compétence de les déterminer ? Que signifient exactement les déclarations des responsables du secteur de l’énergie et des mines selon lesquelles nos réserves se situeraient au même niveau de celui de 1971 ? Questions importantes que le citoyen lambda souhaite connaître pour suivre l’évolution des richesses de son pays. D’abord, il y a plusieurs types de réserves :

-Les réserves prouvées : C’est la quantité d’hydrocarbures qu’on récupère avec certitude dans les conditions techniques et économiques actuelles. Cela voudrait dire qu’on est assuré de leur production et si l’on opte pour une approche probabilistique, on les situerait dans la fourchette des 90-95%. Si les gisements sont développés alors ils sont prêts à produire mais s’ils ne le sont pas, ils nécessitent des investissements considérables. Les dernières découvertes 2008/2011 en Algérie sont encore au stade de délinéation.

-Les réserves probables : C’est la quantité d’hydrocarbures additionnelle que les informations géologiques et techniques permettent d’envisager de récupérer dans un futur immédiat. Même si l’on compte raisonnablement sur leur récupération, elles restent tout de même dépendantes des conditions techniques et économiques futures, (immédiat ou pas).

-Les réserves possibles : Ce ne sont que des estimations de quantités additionnelles d’hydrocarbures portant sur des gisements aujourd’hui inconnus ainsi que le pétrole non conventionnel. Ces réserves se situeraient dans une fourchette probabilistique de 5 à 10 % et dépendent entièrement des conditions aussi bien techniques qu’économiques futures.

Le principe est qu’au fur et à meure du déroulement du programme de développement d’un gisement, les réserves possibles passent successivement à celles probables puis prouvés. Toutes ces réserves sont dites «récupérables». Les Américains du Nord donnent uniquement les prouvées, les Russes sanctionnent sévèrement celui qui les divulgue sans l’autorisation de l’Etat et le reste du monde les calcule de la manière suivante : 100% des Prouvées auxquelles on ajoute 50% des Probables et 25% des Possibles.

Déclarer que nos réserves sont au niveau de celles de 1971, en dépit de leur exploitation depuis cette date à ce jour, est une manière implicite d’envoyer un message fort pour dire que les responsables du secteur ont fait un effort énorme de découverte pour reconstituer le stock des réserves, et donc maîtrise la gestion des activités des ressources principales qui font vivre tout le pays. Malheureusement ce n’est du tout le cas.Il a été établi de part le monde et l’Algérie n’en fait pas exception qu’on a consommé plus qu’on en a découvert et pourtant les réserves ont bel et bien augmenté depuis le début de la décennie 70, pourquoi et comment ?

D’abord il n’y a pas eu de découverte de gisements géants comme ceux découverts par le passé. Même la récente découverte brésilienne d’un gisement de 33 milliards de barils n’est qu’au stade hypothétique si ce n’est pas un jeu d’entreprise pour augmenter la valeur de ses actions. Cette reconstitution de réserves s’explique d’une part par l’avancée énorme des conditions techniques. On pénètre mieux le gisement par le forage horizontal et on délimite mieux les contours de la structure grâce à la sismique 3D. Ceci a fait que le coefficient de récupération des quantités dans le sous sol est passé de 25 à 35%.En d’autre termes on récupère plus que par le passé. D’autre part les conditions économiques avec un baril à plus de 100 dollars a rendu possible l’exploitation des gisements marginaux qui étaient auparavant trop chers à produire. Ces quantités contribuent aussi à la reconstitution des stocks. Or que ce soit dans l’un ou l’autre cas, où se situe le mérite des responsables de ce secteur en Algérie ? L’évolution des techniques est l’œuvre de l’expertise des grandes sociétés pétrolières et parapétrolières, le prix dépend de la fluctuation de la monnaie de l’oncle Sam ?

Les responsables de Sonatrach ne ratent pas l’occasion de se gargariser avec les résultats en milliards de dollars, qu’ont-ils fait pour atteindre ces performances ? Pourquoi ne parle t-on pas des scandales qui ont coûté des pertes énormes, de BRC, de celui des pièces de rechange, de la déstructuration des pôles de recherche comme l’IAP, de l’exode des cadres vers les entreprises étrangères et des passations douteux des marchés etc. Le programme d’investissement de l’entreprise pour ramener la production à plus de 1,4 millions de baril jour n’est pas partagé par tout le monde. En effet, à quoi bon produire plus, certainement pour exporter plus, mais à quoi servirait-il d’engranger milliard après milliard lorsque dans le même temps on est en panne d’une vision claire pour que ces sommes profitent au développement des autres secteurs. Pour le moment, on constate avec regret que c’est la population qui supporte seule les échecs répétés de cette navigation à vue. Quant à la liste des projets qui tentent d’étayer l’offensive de Sonatrach à l’international, ce ne sont pour le moment que des sorties de capitaux, il faut attendre au moins 3 à 5 ans pour commencer à récupérer les coûts investis et plus pour espérer des bénéfices. Si l’on se réfère au projet de création de la filiale qui devait commercialiser le gaz en Europe et les déboires qu’elle a rencontré avec les autres entreprises européennes et la Commission de l’Energie de la CEE, on aura un échantillon claire des études d’investissement que fait cette entreprise à l’international.

Comment pourrait-on adhérer à une démarche qui ne cesse d’accumuler des contradictions. On se rappelle la loi sur les hydrocarbures et son revirement. Il n’y a pas si longtemps, on soutenait que l’OPEP du Gaz n’est pas techniquement possible à cause de l’indexation du prix du gaz sur le brut, maintenant non seulement on arrête les contrats gaziers long terme mais on admet la possibilité de se constituer en oligopole pour défendre les prix gaz. Il est clair que les responsables s’accommodent des avantages qu’offre la rente pétrolière et ne veulent faire aucun effort de créativité. A se demander qui résistent aux changements ? Est-ce la population vis à vis des reformes ou les responsables vis-à-vis du système ? Que vise cette sortie médiatique envers les entreprises publiques ? L’attente langoureuse d’une décision du président de la République absent de la scène politique, n’est-elle pas par hasard en train de pousser son clan à la panique ? La succession n’est-elle pas ouverte dans le sérail ? Ce qui est certain, c’est qu’on est en phase de perdre quelques années encore dans des débats tape-à-l’oeil : l’ouverture du champ audiovisuel va-t-elle réellement contribuer à la démocratisation du système ? L’empreinte digitale du votant limitera t-elle la fraude électorale? Le quota des femmes que le code de la famille maintient mineures à vie améliorera t-il la gouvernance ? Peut-on faire du neuf avec du vieux ? Pour le moment l’article 93 du code électoral vient d’être supprimé et renforce ainsi l’opportunisme. Donc on pédale à vide pendant que les réserves pétrolières s’épuisent…

* Consultant, économiste pétrolier


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