Édition du
30 March 2017

Les maladies du Monde Arabe

Adel HERIK

 

Alors que le troisième millénaire est bien entamé, notre région connaît depuis quelques mois un accès de fièvre, conséquence des maladies qui la tuent à petit feu depuis plusieurs décennies. Bien sûr, ces maladies ont des antécédents lointains – remontant à plusieurs siècles – mais l’euphorie des indépendances et des «révolutions socialistes» de type nassérien des années 50-60 nous avait fait croire à une guérison définitive. Hélas, ce ne fut qu’une rémission momentanée.

Nos maladies ont connu depuis la fin des années 70 une aggravation subite, à tel point que la situation était devenue désespérée. Fort heureusement, un nouveau remède apparu récemment nous redonne l’espoir d’une guérison qui relève quasiment du miracle.

La première maladie qui nous ronge et que tout un chacun connaît pour en avoir subi au moins une fois dans sa vie les conséquences néfastes est la maladie du «koursi». Bien que nos constitutions portent en toutes lettres la mention «République», il se trouve toujours un «juriste» zélé pour nous prouver que sous nos cieux la présidence à vie n’est pas une bid3a, mais un bienfait, lorsqu’un za3im aussi intelligent et aussi dévoué que Bourguiba, Kadhafi ou Moubârak daigne nous faire bénéficier de ses lumières. Ceux parmi nos chefs d’États «républicains» qui n’ont pas usé de ce procédé ignominieux ont été sauvés du péché par la maladie ou l’assassinat (Boumédiène, Sadate), le coup d’État (Ben Bella, Chadli), la guerre (Saddam), la pression du clan qui l’a désigné (Zéroual), etc. Toutes sortes de raisons, en somme, sauf le désir de rendre le pouvoir de décision au peuple.

Cette maladie, à laquelle nos frères et sœurs vivant en monarchie sont habitués depuis des siècles, est difficile à supporter pour nous autres Algériennes et Algériens qui avions naïvement cru à l’indépendance et ses multiples bienfaits, dont la démocratie n’était pas le moindre. Quelle cruelle désillusion lorsque nous apprenons de surcroît que nos indétrônables zou3ama n’ont tous qu’une seule idée en tête : transmettre la «République» en héritage à leur descendance ou leur fratrie.  La maladie du «koursi» est très dangereuse car son évolution maligne est imperceptible, comme dans le cancer. Lorsqu’on prend conscience du mal, il est déjà trop tard. Les premiers symptômes ne sont en général pas très douloureux, mais le tableau clinique ne fait que s’assombrir au fil des ans et le corps s’affaiblit de plus en plus jusqu’à ne plus pouvoir lutter contre le mal qui le ronge.

Croyez-moi, la maladie du «koursi» est terrible…

Non moins dévastatrice est la maladie du «discours creux». Elle est apparue dans toute son étendue depuis que tous nos foyers sont équipés d’antennes paraboliques et que nous pouvons capter une multitude de chaînes de télévision du Monde Arabe. C’est absolument fascinant! Vous avez beau zapper de l’une à l’autre sans fin – du Maroc au Bahrein et du Liban au Soudan  – , si vous ne tombez pas sur un feuilleton égyptien, turc, mexicain ou coréen, c’est un flot de paroles qui se déverse de votre téléviseur. «Allah ibârek!», me direz-vous. Oui, mais…Paroles, paroles, paroles. Derrières ces flots ininterrompus de discours laïques et religieux qui font et refont le monde, le sermonnent, le menacent et le vitupèrent, qu’y-a-t-il de concret? RIEN. Il y a des tubes digestifs, des téléphones portables – pour parler encore et encore – et des chômeurs qui tiennent les murs et remplissent les cafés «morts» et les mosquées. Il y a des mafias qui pillent les richesses naturelles. Il y a des armées prêtes à tirer à vue sur tout civil qui ose brandir le poing en criant »Dégage!» et des polices politiques qui quadrillent le pays et les institutions. Il n’y a ni production matérielle ou intellectuelle, ni vertu, ni civisme, ni la moindre petite parcelle de bonne volonté et d’esprit d’initiative. Le vide cosmique meublé de flots de paroles.

La maladie du «koursi» et la maladie du «discours creux» sont indissolublement liées à tel point qu’il est très difficile de savoir aujourd’hui laquelle a engendré l’autre. Le discours creux – qu’il soit laïc ou religieux – présente toujours au bon peuple une image valorisante de lui-même. Ce dernier est l’héritier d’indomptables guerriers et le dépositaire de la Vérité. Le corollaire en est l’attitude qui consiste à croire que «c’est facile», comme disait Bennabi. Tout est facile et nous sommes capables de faire tout ce que les Occidentaux font et même mieux. Ces débauchés et ces pervers, obsédés par l’argent et le sexe, ne nous arrivent pas à la cheville…

La maladie du «koursi» et la maladie du «discours creux» nous rongent et nous détruisent à petits feux depuis si longtemps que nous en sommes venus à croire qu’il n’existe pas de remède pour nous en délivrer et que notre destinée est de nous en accommoder et de prendre notre mal en patience jusqu’à ce que Dieu ait pitié de nous. Mais un miracle est arrivé et il semble bien que nos voisins de l’est aient enfin trouvé un bon remède contre la maladie du «koursi» : il s’agit d’occuper la rue en permanence et de crier «Dégage!». Ça a l’air de marcher. Quant à la maladie du «discours creux», nous espérons bien qu’une fois le «koursi» muni d’un siège éjectable actionné par le peuple, nous finirons bien par croire en un avenir meilleur et nous mettre enfin au travail, ce qui nous guérira définitivement et pour de bon de la maladie du «discours creux».

PS : Ce texte n’était peut-être qu’un discours creux en fin de compte! Maudite maladie!


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5 Commentaires sur cet article

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  • samham
    22 octobre 2011 at 23 h 00 min - Reply

    j aime la photo sauf que le saoudien merite aussi une couche ,d ailleurs je me demande pourquoi presque tous les pays musulmans ont des dictateurs ,pourquoi?




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  • ahmed
    23 octobre 2011 at 19 h 48 min - Reply

    Bonsoir,

    Cher Adel,vous nous avez parlé de la maladie du Koursi et de celle du discours creux . Vous avez oublié de nous parler de la maladie du silence complice ou de ce que Malek Bennabi appelle la colonialisabilité . Cette maladie me semble plus grave car elle facilite l’atteite du corps par les deux premiéres maladies . La maladie du Koursi et celle du discours creux,existent depuis une cinquantaine d’année car la maladie de la colonialisabilité leur favorise le terrain et fait des peuples des êtres dociles et exploitables à fond sans résistance ni même un projet de réaction . La colonialisabilité fait de son malade un être dominé,marginalisé,brutalisé,manipulé et exploité .La colonialisabilité transforme son malade en un être complice au point où le malade fini par s’adapter à sa maladie et participe même à la destruction de son propre corps . Le corps algérie ressemble aujourd’hui à un fromage Gruyére,il présente des trous de partout . Ces trous,ne sont pas creusés par des étrangers,c’est le malade atteint de colonialisabilité qui les provoque,il s’agit d’une intelligence autodestructrice qui caractérise cette maladie . Tout s’arrêtera le jour,où tout le coprs est troué et ça se terminera par une chute brutale .




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  • Nazim
    23 octobre 2011 at 21 h 01 min - Reply

    La maladie du «Koursi» est effectivement terrible, mais il existe un antidote qui s’appelle la «Démocratie». Une potion faite d’un certain nombre d’ingrédients : Alternance + Séparation des pouvoirs + Indépendance de la justice + Liberté d’expression + Respect des minorités. Une potion à consommer sans modération.




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  • BRAHIM
    23 octobre 2011 at 21 h 02 min - Reply

    cher @ahmed , le terme de « colonialisabilité » est très justement un concept que l’on doit à l’intellectuel Malek Bennabi pour caractériser les sociétés arabo-musulmanes à une époque déterminée de leur histoire. Lui, il explique très bien cela. C’est pour çà qu’il faut lire ses œuvres pour en connaître les contours. A l’origine toutes ses œuvres étaient écrites en français puis traduites plus tard en arabe. C’est un parfait bilingue imprégné des deux cultures par le hasard de l’histoire. Il a fait une bonne partie de ses études supérieures en France c’est pour cela qu’il a pris conscience très tôt du retard des pays musulmans par rapport à l’occident et au reste du monde. D’ailleurs, malheureusement ce retard s’aggrave chaque jour et l’écart ne cesse de grandir.
    Heureusement que c’est lui qui a parlé de cette tare que l’on traine comme un boulet car si c’était « quelqu’un d’autre » qui avait soulevait ce problème angoissant, on l’aurait traité de harki, de traitre ou de hizb frança ! Dieu merci qu’il existe des intellectuels arabes éclairés …. de temps à autres.




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  • BOUH
    1 novembre 2011 at 19 h 11 min - Reply

    MERCI POUR LA PHOTO sa SOULAGE.




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