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26 March 2017

«L’Etat algérien reste encore un rêve»

Mostafa Hemissi. Journaliste et écrivain

«L’Etat algérien reste encore un rêve»

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El Watan le 27.10.11

 

Mostafa Hemissi est journaliste, chroniqueur et conseilleur dans le secteur des médias. Le livre De Barberousse à Bouteflika. Comment l’Algérie est-elle gouvernée, paru à Alger aux éditions Dar Houma, est un travail de recherche qui a duré trois ans. L’auteur essaye de décortiquer les mécanismes de gouvernance ayant régi l’Algérie depuis 500 ans.

-Quelles ont été les motivations pour entreprendre l’écriture de De Barberousse à Bouteflika. Comment l’Algérie est-elle gouvernée ?

C’est une initiative personnelle pour tenter de comprendre et essayer de répondre à une cruciale question : «Pourquoi l’Algérie est-elle gouvernée de la façon qu’on connaît ? Une question que se posent régulièrement beaucoup d’Algériens. Des questions d’ordre méthodologique sont apparues. Dans mes recherches, j’ai découvert que ce qui est écrit en grande partie sur le sujet évoque seulement «les politiques» et ne traite pas des institutions. Donc, comment se créent les institutions et quelle est la nature de la relation entre le sommet de la hiérarchie et le peuple ?

Y a-t-il un «système habituel» dans la gestion de cette relation entre les Algériens et les gouvernants. Je suis revenu à deux importants épisodes de l’histoire contemporaine de l’Algérie, entre autres la domination ottomane, particulièrement l’époque des deys, avec ce qu’ils ont créé comme institutions et les techniques de gestion et de relation avec le peuple. En second lieu, la période de l’occupation française, en mettant en relief l’administration coloniale et ce qu’elle a adopté comme mécanismes.

-Dans votre livre, vous dites que la relation entre le pouvoir en place et le peuple n’a pas beaucoup évolué depuis l’époque ottomane…

Depuis la période des deys ottomans, ce sont les mêmes techniques de la médiation (el wassata) et la délégation (el wakala) qui sont appliquées. Ce mode de gouvernance est entretenu par des groupes communautaires pour et par le pouvoir. C’est un moyen pour interdire à la société de s’exprimer. El wassata s’exerce à travers des chefs tribaux, les zaouïas, les hommes de religion et d’autres parties. Elle a deux objectifs : la protection du pouvoir réel en place de toute punition populaire (soulèvement), et empêcher toute représentation du peuple et de ses intérêts. El wakala a également débuté sous l’ère ottomane. Le sultan octroyait le pouvoir aux deys et ce, après le consensus trouvé entre les corsaires (ryas el bahr) et l’odjak, qui comprenait les janissaires (inkicharya).

Le dey délègue le pouvoir au bey, et les beys aux caïds. El wassata et el wakala ont été pratiquées, à quelques différences près, par l’administration coloniale française, tout en y ajoutant des éléments. J’appelle cette période «le nouveau makhzen», puisqu’un réseau de caïds et de bachaghas s’est constitué. Ce qui est certain, c’est que l’autorité coloniale française n’a pas appliqué les textes juridiques modernes dans sa relation avec le peuple algérien. Et celui qui relit le code de l’indigénat peut le vérifier. Aujourd’hui, beaucoup de partis politiques, de zaouïas, d’hommes de religion exercent la fonction de wassit. L’Etat algérien  reste encore un rêve, et il n’est même pas au stade de projet.

-Vous dites que le Front de libération nationale (FLN) est l’élite qui gouverne l’Algérie. Pourquoi ?

J’ai parlé dans ce livre du système du FLN et non du FLN en tant que parti, car il n’a pas vraiment pratiqué d’activités politiques. Avec les organisations de masse, on a confié au FLN un rôle minime pour jouer le rôle d’el wassata. Mais le pouvoir a utilisé le système du FLN pour légitimer son autorité, et ce, jusqu’à l’apparition du multipartisme, même de façade. Mais tout s’est arrêté après le coup d’Etat de 1992. Et la question de savoir qui détient le pouvoir en Algérie reste un débat et mon essai ne s’est pas focalisé sur cet aspect, sauf concernant le volet de «qui crée les institutions» et dans quelle logique.

La période Boumediène, par exemple, était riche politiquement, mais pauvre institutionnellement. Le pouvoir actuel a créé des institutions après s’être débarrassé de ce qui existait avant 1992, comme les conseils, la présidence et les assemblés élues. Il a créé des institutions répondant à ses calculs politiciens. Et cela sans prendre en compte la représentativité des Algériens ou la représentation des différents intérêts dans le pays. Le peuple demeure absent dans la prise de décision, comme à l’époque des deys et du colonialisme.

-Vous avez choisi la méthodologie d’Ibn Khaldoun. Est-elle pour vous la seule manière de comprendre l’histoire politique de l’Algérie ?

Il faut rappeler que l’approche d’Ibn Khaldoun étudie essentiellement les sociétés telles qu’elles sont, sans préalable idéologique ou religieux. Raison pour laquelle j’ai essayé d’analyser les données sans arrière-pensées partisanes et sans prendre de position.
J’ai terminé ma recherche en tirant des conclusions et en donnant des explications sur les institutions et les mécanismes de gouvernance en Algérie. Ibn Khaldoun est intéressant à plus d’un titre, notamment pour comprendre comment naissent les institutions.

-El Assabya est-elle en vigueur aujourd’hui ? La Révolution de novembre 1954 est-elle une nouvelle Assabiya ?

De ce point de vue, revenir à Ibn khaldoun devient nécessaire et utile. Les décideurs algériens sont dans une phase d’exercice de pouvoir (hokm). Ils n’ont pas de vision ni de volonté pour construire «l’Etat des institutions», ni l’Etat de droit dans lequel les citoyens seraient les premiers acteurs dans la prise de décisions. «L’Etat des institutions» n’a jamais vu le jour, même si, de 1980 à 1988, nous étions plus proches du centralisme démocratique. Le FLN était doté d’instances permanentes, mais il était utilisé comme un moyen politique et parfois comme producteur de discours politiques. J’en conclus que Boumediène a gouverné par l’armée, puisque, durant sa présidence, les institutions étaient absentes ou vides de toute substance.

De même, il n’y avait pas de Constitution. Autre conclusion, l’armée a gouverné après Boumediène qui a remis sur les rails les techniques de wassata et de wakala. Jusqu’ au jour d’aujourd’hui, le commandement de l’armée est celui qui délègue le pouvoir à telle ou telle personnalité. Cette technique a été fortement utilisée durant la colonisation, notamment avant le déclenchement de la Révolution. Le pouvoir réel empêche el wakala de s’institutionnaliser pour ne jamais permettre à l’élite, qui ne provient pas directement du sérail ou celle qui ne dépend pas de lui, de se cristalliser autour de centres autonomes. Pour cela, il est important d’appeler aujourd’hui à la création de «l’Etat des institutions» pour construire un Etat où priment les droits et les libertés. Cela est le commencement de tout, et sans cela aucun changement n’est  possible.

Mehdi Bsikri

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3 Commentaires sur cet article

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  • Rédaction LQA
    27 octobre 2011 at 21 h 44 min - Reply

    «Achever l’indépendance de l’Algérie»

    El Watan le 27.10.11

    Pourquoi l’Algérie est-elle gérée de cette manière ?» Question récurrente dans les cercles intellectuels. Elle est parfois plus présente dans les milieux populaires.

    Mostafa Hemissi, journaliste, écrivain et consultant médiatique, établi actuellement au Koweït, tente dans De Barberousse à Bouteflika, comment l’Algérie est-elle gouvernée ? (Min Barberousse ila Bouteflika, kayfa touhkamou El Djazaïr ?), paru aux éditions Dar Houma à Alger, de remonter dans le temps pour «explorer» le secret de la faillite durable de la gouvernance en Algérie. Il s’interroge si la construction de l’Etat algérien est «le produit» d’une évolution historique objective ou le choix d’une certaine élite. «La forme de l’Etat algérien aurait-elle pu être différente ?» s’est-il interrogé dans un essai soigneusement élaboré de 742 pages. Il relève que les révoltes arabes, toujours en cours, ont montré que les régimes post-coloniaux se ressemblent en plusieurs points. Selon lui, la structure de l’Etat algérien est passée du «rêve», au «projet» à «l’appareil». «Je pense que le rêve des Algériens d’avoir un Etat indépendant a commencé au sein de l’Etoile nord-africaine menée par le leader historique Messali El Hadj», a-t-il souligné évoquant, dans la foulée, le combat de l’émir Khaled pour construire une conscience nationale.

    Des efforts contrés, selon lui, par des élites algériennes façonnées par le colonialisme français. «Un colonialisme qui a pratiqué le génocide culturel systématique», note-t-il. L’auteur a analysé ensuite les difficultés de la formation d’une élite algérienne et a relevé que la privation du savoir et de la liberté de circuler pratiquée par les occupants a eu des effets négatifs sur l’élaboration de l’idée révolutionnaire et nationaliste. L’Etat-projet débute, d’après Mostafa Hemissi, avec la Déclaration du 1er Novembre 1954 appelant à l’action armée contre le colonialisme français. Un document perçu comme l’aboutissement d’un mouvement de luttes politiques datant du début du XXe siècle. Le socialisme et le centralisme démocratique étaient les idées dominantes.

    «Aucun document de base du mouvement national qui appelait à l’indépendance du pays ne s’est référé à un Etat antérieur qu’il voulait reconstruire, sauf l’évocation de l’Etat des deys (ottomans, ndlr), vu comme une preuve de l’existence de l’Etat algérien avant l’occupation», a-t-il souligné. Il a rappelé que la Déclaration du 1er Novembre évoquait «la construction de l’Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques». Il n’a pas manqué aussi de noter que le Congrès de la Soummam, le premier du FLN, retenait que l’un des objectifs de lutte armée était «la renaissance de l’Etat algérien sous la forme d’une République démocratique et sociale et non pas la résurrection de la vie monarchique ou l’établissement de l’Etat théocratique».

    Mostafa Hemissi a évoqué aussi que les décisions du Congrès de la Soummam ont été «amendées» surtout sur les questions relatives à la primauté du politique sur le militaire, de l’intérieur sur l’extérieur et sur la composition de la direction de la Révolution (un détournement qui allait alimenter des crises politiques futures). L’Etat post-colonial est, selon lui, marqué par une certaine dépendance administrative, législative, organique à l’ancien occupant. «Il est impossible de croire qu’un grand nombre de fonctionnaires algériens, qui étaient au service de l’administration coloniale, pouvaient avoir une vision conforme à celle de la Révolution», a-t-il relevé. Il a observé qu’aucune statistique n’a été faite sur le nombre d’Algériens restés à leurs postes après l’indépendance de l’Algérie en 1962 ni sur ceux qui avaient été remplacés.

    Le FLN n’a, d’après l’auteur, pas été capable de démanteler «la structure» laissée par le colonialisme français. «Le néo-colonialisme avait une stratégie intégrée, dotée d’institutions, d’appareils et d’instruments», a-t-il appuyé. Il a remarqué que l’administration coloniale avait tous les moyens de suivre l’évolution des institutions, y compris sécuritaires, du nouvel Etat algérien. Il y a, enfin, l’Etat des appareils. Pour Mostafa Hemissi, il s’agit d’un Etat-pouvoir qui a utilisé des appareils pour maintenir la société sous son autorité. Un Etat qui a actionné tous les leviers de la bureaucratie sécuritaire et administrative pour s’imposer. Le régime du colonel Houari Boumediène, arrivé au pouvoir après un coup d’Etat militaire, était le parfait exemple de ce type d’Etat, d’essence autoritaire et antidémocratique.

    Depuis, l’Etat algérien a connu des crises successives marquées, entre autres, par la mort d’un président, l’assassinat d’un autre, la démission d’un troisième. Marquées aussi par le deuxième coup d’Etat, masqué en retrait volontaire, contre le colonel Chadli Bendjedid… Mostafa Hemissi arrive à cette conclusion : «Il faut achever l’indépendance du pays… revenir à l’esprit du mouvement national.»
    Fayçal Métaoui




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  • MissTmourt
    28 octobre 2011 at 4 h 41 min - Reply

    Il est vraiment curieux de constater que depuis quelques temps, El Watan publie ce genre d’articles et ait pu parler librement de l’enlèvement de Belmouhoub et de l’affaire Nezzar.

    Il se passe quelque chose. Mais quoi ?




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  • Abdel Madjid AIT SAADI
    10 décembre 2011 at 18 h 33 min - Reply

    Assalam;

    En attendant d’avoir la totalité des interventions, c’est-à-dire autre chose que des extraits, je vous prie d’écouter ces très très courts extraits qui situent la problématique de la COLONISATION « civilisatrice », déclinée sur le mode de  » L’ÉRADICATION de l’arabe musulman », comme dans le reste de l’Afrique, de « L’ÉRADICATION du noir africain », un peu, ce que font les ‘israéliens sionistes » contre les Palestiniens, « non juifs » et les USA, contre les peuples et les Etats insoumis à leurs DIKTATS, qui mettent en avant le PILLAGE des ressources naturelles de ces pays, INDOCILES, tantôt taxés de « terroristes », de Mollahs, d’intégristes, d’adversaires de la « démocratie », et enfin de tous les qualificatifs, possibles et imaginables, pour les DÉSHUMANISER et justifier leur ASSASSINAT à coups de drones, à coups de bombes atomique, à coups de bombes à fragmentation ou au phosphore, réservant le TPI, aux seuls « vaincus » … et Bigeard, pourra ainsi voir ses cendres transférées aux Invalides…. pendant que Medelci, sera « soumis, c’est pourtant son choix irréfléchi, je l’espère, pour lui », aux questions ou plutôt, à L’INQUISITION de cette même Assemblée nationale française, qui VOTA un jour, tous députés confondus, les PLEINS POUVOIRS, en 1956, à GUY MOLLET, le SFIO, pour brûler l’Algérie, et EXTERMINER son peuple…
    Mais nos mémoires sont courtes, TRÈS COURTES, et nous vivons de PASSIONS…, car nous ne savons pas tirer profit de L’HISTOIRE « mémorielle », comme le font pour des buts INAVOUABLEMENT pas humains, ceux qui sont responsables de la « poudrière du Moyen Orient » et du seuil du CATACLYSME nucléaire, en pointant leurs centaines d’ogives nucléaires, vers « toutes les capitales européennes », selon le « labsus » volontaire du SHARON l’Ukrainien « judaïsé »…

    Pour avoir accès aux vidéos, je suggère de copier et de coller pour ouvrir dans un nouvel onglet. A moins de le faire avec le clik droit, puis choisir « ouvrir dans un nouvel onglet »..

    Ouverture du Séminaire par Dr Larbi KECHAT
    http://www.youtube.com/watch?v=Ai5KTdunPFM&feature=related
    Intervention de Abdelmadjid AIT-SAADI
    http://www.youtube.com/watch?v=_OMHZHzV1yw&feature=related
    Intervention de Fouad NOHRA
    http://www.youtube.com/watch?v=PrmLfZxMeqw&feature=related
    Intervention de Lydia AIT SAADI
    http://www.youtube.com/watch?v=v7cFiRV07eQ&feature=related
    Intervention de Mohamed CORSO
    http://www.youtube.com/watch?v=H7b6d3esnyU&feature=related
    Intervention de Abdeldjalil BOUHAFS
    http://www.youtube.com/watch?v=rS4Cm7CgMuA&feature=related
    Clôture du séminaire par Dr Larbi KECHAT
    http://www.youtube.com/watch?v=_ziWEBUh7M8&feature=related




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  • Congrès du Changement Démocratique