Édition du
26 March 2017

Et maintenant?

Adel HERIK

 

Plus de neuf mois se sont écoulés depuis que le martyre du jeune Bouazizi a réveillé le peuple tunisien et, à sa suite, les peuples du Maghreb et du Machreq et que les rues de Tunis ont vu les premiers groupes de jeunes en colère défier les forces de police. Un  seul mot a suffi pour exprimer leur aspiration à la dignité et la liberté : « Dégage! », en arabe « Irhal! ». Ce mot – ce cri devrions-nous dire – a été repris et scandé par des foules de plus en plus nombreuses en Égypte, au Yémen, en Syrie, en Libye et au Bahrein. Et là où il n’a pas encore résonné, ses effets n’en sont pas moins perceptibles.

Si l’année 1989 a été celle de l’effondrement de l’empire soviétique et si le 11 septembre 2001 a vu le monde occidental inaugurer l’ère de l’islamophobie, il est indéniable que l’année 2011 a été l’année du réveil des peuples du Monde Arabe. Une page est en train d’être tournée sous nos yeux et rien ne sera jamais plus comme avant.

Mais où en sommes-nous aujourd’hui, après neuf mois de révolte? Quel bilan pouvons-nous faire?

Les sceptiques qui, dès le début, ont crié à l’imposture et la manipulation continuent de produire les mêmes analyses qui se veulent prudentes – au nom d’un certain « anti-impérialisme » pour le moins dogmatique – et qui voient la main de l’Occident et d’Israël derrière la vague de colère qui a déjà emporté trois régimes despotiques. Pour eux, c’est le scénario écrit par les néoconservateurs  sous G.W. Bush, celui qui vise à mettre en place un Grand Moyen-Orient inféodé à Washington et Tel-Aviv, qui est implémenté. Nous ne discuterons pas leurs thèses et leurs arguments, tant ces derniers nous semblent fermer définitivement la porte à toute possibilité de rupture avec le despotisme dans notre région. La question de la Palestine, après avoir été le fonds de commerce de tous les pouvoirs du Monde Arabe, est exploitée aujourd’hui encore par le régime syrien pour légitimer la répression féroce qu’il exerce sur les manifestants qui demandent à Bachar el-Assad de partir. Il nous faudrait donc oublier, si nous ne voulons pas trahir le peuple palestinien que la famille des Assad et le parti Baath règnent sans partage sur la Syrie depuis 1970. Nous aurions peut-être été dupes si nous n’avions pas été vaccinés, en notre qualité d’Algériens, contre ce type de myopie politique. Nous subissons en effet depuis trop longtemps les méfaits d’un régime en tous points semblable à celui qui étouffe les Syriens pour ne pas voir l’escroquerie. Passons donc outre et gardons le cap, le seul qui doive nous guider en cette étape cruciale de notre histoire : celui de l’État de droit.

S’il fallait résumer en deux mots la situation vécue par les hommes et les femmes du Monde Arabe depuis des décennies, les mots PEUR et HOGRA seraient les plus appropriés. Quiconque a vécu dans un pays démocratique occidental a certainement constaté que dans une démocratie, même imparfaite et susceptible d’être perfectionnée, les gens n’ont pas peur et ne subissent pas l’arbitraire (la hogra). Ce sont là, en effet, deux critères sûrs qui permettent de mesurer le niveau atteint par un État qui se veut de droit : le citoyen ne doit pas avoir peur et il ne doit pas subir l’arbitraire. Dans un État de droit, le citoyen n’a pas peur de la loi, car il la respecte naturellement, sachant pertinemment que c’est elle qui le protège. Elle le protège contre l’arbitraire.

Les minorités coupées de la majorité du peuple qui ont privatisé l’État dans notre région, pour en faire un appareil destiné à assujettir la société, n’ont d’autre alternative, si elles veulent continuer à piller nos richesses sans être dérangées, que de perfectionner les techniques de surveillance, de bâillonnement et de manipulation des élites et de la population. Elles n’ont d’autre choix que de multiplier les armées et milices privées, les polices politiques et les fichiers biométriques. Elles n’ont rien d’autre à opposer aux manifestants qui veulent vivre libres et dignes que les blindés. Transparence, alternance, efficacité, respect : voilà des mots absents de notre dictionnaire. Alors que dire de liberté d’expression, justice, démocratie? Trop chers! Nous n’avons droit qu’à des ersatz, des produits «mdarhine», comme on dit si bien chez nous. Liberté d’expression, oui, mais à condition de ne pas chercher à savoir comment les barons du pouvoir se sont constitués des empires. Justice, oui, mais les « maîtres » se réservent le droit d’assurer l’impunité à qui ils veulent et de faire kidnapper et disparaître tout individu qui les dérange. Démocratie, oui, mais à condition que le ghachi « sache voter ». En attendant que les cours baissent et qu’on puisse s’offrir de vrais États de droit qui répondent aux normes modernes de bonne gouvernance, il nous est demandé de cautionner un nouveau type de pouvoir despotique, inventé spécialement pour nous, la « djoumloukia », c’est-à-dire la république qui se transmet par héritage.

L’humiliation que subissaient les peuples du Monde Arabe avant qu’ils apprennent à dire «Dégage! » n’a pas d’équivalent dans le monde moderne depuis la chute du mur de Berlin. Bien peu de dictateurs ont en effet poussé le bouchon aussi loin que les nôtres. Bien peu se sont accrochés au koursi comme l’ont fait Benali, Moubarak et Kadhafi et comme le font encore Saleh et Assad, alors que la contestation les entoure de toutes parts et que les civils assassinés par les forces de sécurité s’entassent par centaines dans les morgues. Quel terrible aveuglement! Quelle terrible maladie que la maladie du koursi! Nous pensions pourtant qu’après la déconfiture de Saddam, les dictateurs encore en poste auraient compris la leçon et auraient pris les devants en initiant des réformes courageuses afin d’épargner à leur pays le sort de l’Irak. Il n’en est rien. Pire encore, ignorant superbement tous les indicateurs sociaux au rouge, ils ont rivalisé d’arrogance, alors que la corruption faisait rage et que les scandales liés à leur entourage et leur progéniture se succédaient. Ivres de leur propre pouvoir despotique, ils ont perdu tout sens de la mesure. Entourés d’une classe de nouveaux riches insatiables, ils distribuaient les privilèges selon leur bon plaisir, faisant et défaisant les fortunes, leurs palais maintenus hors d’atteinte de la populace par des hordes de voyous en uniforme. Quelle image dégradante donnaient-ils au monde entier! Et quelle humiliation pour nous qui subissions tout cela sans broncher! N’est-ce pas Benali? N’est-ce pas Moubarak? N’est-ce pas Kadhafi? Et vous tous qui continuez à faire la sourde oreille, ne voyez-vous donc pas ce qui vous attend si vous ne vous ressaisissez pas?

Le peuple tunisien frère vient de passer avec brio le premier test de l’ère démocratique. Quelle immense joie de voir enfin percer le premier rayon de soleil! Ce n’était donc pas un rêve! Oui, nous pouvons espérer que le règne de la soumission et de la servilité est en voie d’être définitivement clos. L’Homme maghrébin a le droit aujourd’hui de croire en un avenir meilleur, un avenir de liberté et de dignité. Nous ne serons plus les derniers de la classe en matière de respect des droits de la personne.

Mais que nous ont appris les premières élections libres en Tunisie?

Elles ont d’abord confirmé un fait qui pour nous était évident, mais que beaucoup s’obstinaient – s’obstinent toujours – à ne pas admettre : les partis de la mouvance « islamiste » représentent aujourd’hui une force politique incontournable dans tout le Monde Arabe. Dans tous les pays de la région, sans exception, toute élection libre sera remportée par ces partis. En d’autres termes, la démocratisation ne pourra pas se faire sans eux, encore moins contre eux. Et pour enfoncer le clou, rappelons que le parti « islamiste » qui a remporté les élections en Tunisie a subi une terrible répression à la fin des années 80. Vingt ans plus tard, il revient sur la scène et entre dans le champ politique démocratique par la grande porte. Ceux qui comptent sur le temps pour faire disparaître les « islamistes » à tout jamais pourront attendre longtemps encore. Les «modernistes » peuvent développer toutes sortes de théories pour expliquer ce fait afin de se consoler de leur recul, cela ne changera rien à la situation. Et plus vite les forces politiques «modernistes » accepteront leur échec et en tireront les leçons qui s’imposent, mieux ce sera.

Ces élections ont aussi révélé un autre élément fondamental : le principal parti « islamiste » tunisien a compris le message de la rue qui a balayé le régime de Benali. Il revendique aujourd’hui sans la moindre hésitation la démocratie, l’alternance au pouvoir, la liberté d’expression et le respect de toutes les libertés, tout en inscrivant son action dans le cadre de l’islam. Rached Ghannouchi a su éviter tous les écueils sur lesquels s’est échoué le « bateau » du FIS entre 1989 et 1992. Il a compris que le peuple tunisien n’attend pas de lui des leçons de morale, mais des actes de gestion. En d’autres termes, il ne suffit pas à Ghannouchi et ses collègues d’Ennahda de dire que l’islam est la solution, ils doivent le prouver. Et ce n’est pas en fermant les bars, en imposant le hidjab ou en interdisant la mixité, qu’ils pourront le faire, mais en appliquant une bonne gouvernance, en améliorant la qualité de vie des Tunisiennes et des Tunisiens, en dynamisant l’économie afin de donner des emplois à tous les jeunes chômeurs désespérés, en éradiquant la corruption, le clientélisme, le népotisme et l’arbitraire. Et ils devront faire cela sans interdire aux opposants de s’exprimer. Le communiste et le laïc devront pouvoir faire des émissions à la télévision, écrire des articles ou publier des livres en toute liberté. En d’autres termes, Ennahda devra faire mieux que le défunt RCD de Benali, sans avoir recours à toute la panoplie de l’autoritarisme à laquelle nous ont habitués les partis uniques honnis.

Le Maghreb a aujourd’hui, à travers la Tunisie, l’immense privilège de mettre en place un nouveau modèle d’État dans le Monde Arabe, un modèle qui conjugue harmonieusement islam et modernité, islam et démocratie, islam et liberté. Jusqu’à présent trois pays du Monde Musulman ont réussi à construire un État solide et relativement prospère : l’Iran, la Malaisie et la Turquie. Chacun de ses trois pays a évolué en fonction de son histoire propre. Les premiers dirigeants de la Malaisie ont très tôt opté pour un modèle de monarchie parlementaire semblable à celui du Royaume-Uni. Ils ont maintenu des liens étroits avec l’ancien colonisateur et ont développé une économie moderne, intégrée à l’économie capitaliste mondiale. Même si l’État malaisien reste un État rentier et autoritaire, le pragmatisme des dirigeants a permis à ce pays d’assurer une croissance économique continue tout en distribuant équitablement la rente et en créant une nouvelle classe d’affaires au sein de l’ethnie malaise (musulmane) majoritaire sur le plan démographique, mais relativement défavorisée sur le plan économique par rapport à l’ethnie chinoise, au moment de l’accession du pays à l’indépendance, en 1957. La Malaisie est aujourd’hui un pays musulman prospère où il fait bon vivre, malgré un régime politique semi-démocratique.

L’Iran issu de la révolution islamique menée par Khomeiny est certainement aujourd’hui une puissance qui pèse de plus en plus lourd sur l’échiquier de la région. La république islamique qui a succédé au royaume des Pahlavi a adopté sur le plan économique une certaine forme de dirigisme de type socialiste qui a permis aux couches moyennes et défavorisées d’accéder en masse à des services dont elles étaient privées auparavant (éducation, santé, etc.) L’économie iranienne reste toutefois une économie rentière qui dépend de l’exportation des hydrocarbures. Sur le plan politique et institutionnel, la république islamique d’Iran est très marquée par le particularisme chiite (concept de velayat e faqih). En matière de libertés individuelles et de démocratie, il y a encore des insuffisances, puisque l’opposition laïque n’est pas autorisée à s’organiser et s’exprimer.

La Turquie, gouvernée depuis 2002 par le parti « islamiste » AKP, reste le modèle le plus attractif pour tous ceux qui, dans le Monde Arabe, veulent marier islam et démocratie. Dans ce pays, toutes les libertés individuelles sont garanties et tous les courants politiques peuvent activer librement et briguer les faveurs des électeurs. Sur le plan économique, la Turquie est un pays très dynamique qui fabrique et exporte de nombreux produits industriels. A la différence de la Malaisie et de l’Iran, ce pays musulman ne doit pas ses succès à la rente, mais au travail productif et au génie du peuple turc. Le Premier Ministre turc Tayyip Erdogan a d’ailleurs, à l’instar du Président français et du Premier Ministre britannique, été l’un des rares chefs d’États à visiter la Libye depuis la prise du pouvoir par le CNT. Les  « islamistes » turcs savent être pragmatiques lorsqu’il s’agit de trouver de nouvelles opportunités économiques, pour le plus grand bien de la population de ce grand pays.

Ce n’est, hélas, pas le cas de nos dirigeants, dont l’arrogance à l’égard du peuple frère libyen et du CNT n’a d’égale que la médiocrité des performances économiques que notre pays enregistre depuis longtemps. Alors que l’homme de la rue qui suivait les événements sur les chaînes de télévision satellitaires savait depuis la prise de Tripoli par les insurgés que les jours de Kadhafi et de son régime étaient comptés, nos gouvernants n’ont rien trouvé de mieux à faire que de donner asile à la famille du dictateur, pour des « raisons humanitaires », nous ont-ils assuré. Comme si les raisons humanitaires ne s’appliquaient qu’à la nomenklatura libyenne. Nous n’avons, en effet, pas entendu s’élever une seule protestation concernant les exactions commises par les troupes de Kadhafi, ni aucun appel à la retenue dans l’utilisation des armes lourdes contre les civils. La ville de Misrata a pourtant vécu le calvaire bien avant Syrte et la hargne des combattants issus de cette ville qui ont pris Kadhafi ne s’explique qu’au vu de ce qu’ils ont subi dans leur ville assiégée par les troupes du dictateur.

Mais faut-il demander à nos dirigeants l’impossible? Car ils savent très bien que tout coup porté au despotisme dans notre région est aussi un coup porté à LEUR pouvoir despotique. Ils savent que l’échec de la dictature en Tunisie, en Égypte et en Libye est aussi leur échec. Car lorsque le vent commence à souffler et qu’un fruit pourri tombe de l’arbre, il y a fort à parier que tous les fruits pourris finiront par tomber les uns après les autres. Tout a été dit au sujet du régime médiocre et corrompu qui étouffe notre pays et nous ne fatiguerons pas le lecteur en énumérant encore une fois toutes les tares de ce régime obsolète. Nous osons espérer, cependant, que la raison l’emporte et que, dans un sursaut de dignité, ceux qui se considèrent comme l’élite dirigeante dans notre pays fassent le grand ménage et ouvrent grand les portes afin d’aérer la maison et chasser l’odeur de pourriture et de mort qui l’habite. Nous osons espérer que dans ce pays qui a vu tant de générations lutter pied à pied contre ceux qui voulaient les asservir, mais qui a aussi vu tant de générations accepter le joug sans réagir, il y a encore suffisamment d’hommes et de femmes dignes pour répondre à l’appel du destin et mettre un terme à l’indignité et l’humiliation.


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6 Commentaires sur cet article

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  • ahmed
    2 novembre 2011 at 1 h 00 min - Reply
  • jamil
    4 novembre 2011 at 20 h 11 min - Reply

    Cer Adel,

    Vous dites que les islamistes emporteront toutes les élections et que les modernistes ont perdu .
    Les modernistes tunisiens et algériens,n’ont rien perdu . Dans tous les systémes politiques,le contre pouvoir existe et doit exister . Je vous rappelle que l’existance de courants modernistes dans ces pays est une chance . La modération de l’islamisme tunisien n’est pas dû au hasard . Les modernistes de Tunisie et à leur tête un certain Bourguiba sont à l’origine du comportement acceptable de l’islamisme tunisien . Contrairement à l’Algérie qui n’a pas connu de projets de modernité,la Tunisie a profité des réformes faites depuis 57 dans les domaines de l’éducation,l’égalité des sexes,l’approche de la religion …
    Certes Bourguiba n’a rien fait dans le domaine des libertés politiques et individuelles,cependant ce leader a contribué énormément dans le progrés socio-culturel de son pays . Autrement dit,Ghennouchi est le fruit des réformes éducatives et socio-culturelles des modernistes tunisiens . Ce que je remarque,est que les réformes éducatives et socio-culturelles sont efficaces mais insuffisantes tant que le pays n’a pas connu de réformes politiques .L’experience tunisienne,ne veut pas dire que toutes élections faites donneraient la victoire aux islamistes . Cette experience tunisienne,montre que le manque de libertés politiques,crée un sentiment d’injustice et de désespoir d’où le replis sur ce qu’on a de plus certain à savoir la religion . Le manque de perspectives,crée un sentiment d’insécurité et donc un replis sur le sacré . L’experience tunisienne,montre que le droit de manger,s’instruire,respirer sont des droits de prisonniers ,si on prive les gens du droit de s’exprimer en liberté et sans risque de représailles . Ce n’est pas par hasard,que de nombreux prisonniers,découvrent la foi durant leur détension . Le manque de liberté,débouche généralement sur le replis et surtout sur le certain qu’on ne retrouve que dans le sacré à savoir la religion .




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  • Adel
    4 novembre 2011 at 22 h 01 min - Reply

    @jamil

    Bonjour, cher compatriote,

    Je suis d’accord avec le début de votre post. Je pense toutefois que nous divergeons du fait que vous avez un parti pris contre les islamistes, que je ne partage pas. Je pense que les islamistes et les modernistes constituent les deux faces d’un même phénomène, celui de la réaction des populations des pays musulmans à l’agression coloniale et aux défis qu’elle les a mis en demeure de relever, sous peine de disparaître de la scène de l’histoire.

    Je trouve que Malek Bennabi avait très bien posé cette problématique et il avait entamé une réflexion de fond sur le rôle des intellectuels et des idées dans ce processus de renaissance. Ghannouchi, tout comme Erdogan, vont dans le même sens que lui. Dans notre pays, Bennabi n’a pas trouvé des penseurs en mesure de continuer son œuvre.

    Je me considère comme un pragmatique qui rejette toute forme de dogmatisme. Pour cette raison, je ne crois pas qu’il y ait en politique des échecs ou des succès définitifs. Les vaincus d’aujourd’hui peuvent demain être vainqueurs. Les modernistes sont au creux de la vague, car ils doivent assumer la responsabilité de l’échec économique des 50 dernières années. En effet, le régime s’est largement appuyé sur eux jusqu’à présent. Les islamistes récoltent les fruits de leur opposition au régime et ce n’est que justice. Il leur reste cependant à prouver sur le terrain qu’ils ne sont pas de simples agitateurs de slogans et qu’ils peuvent réellement faire mieux que leurs prédécesseurs.

    Je me souviens d’un intervenant tunisien sur Al-Jazeera qui disait l’an passé, un peu avant le début de la révolte : « Qui parmi les membres de l’opposition actuelle peut faire mieux que Benali? » Je crois que la question s’adresse maintenant à l’équipe de Ghannouchi et à ceux qui feront alliance avec elle.

    Cordialement




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  • Salah Bouzid
    5 novembre 2011 at 5 h 32 min - Reply

    Et maintenant? D’après les titres, 4 à 6 nouveaux partis politiques vont entrer en course dans les prochaines législatives de 2012 pour changer un peu d’air. Le taux de participation demeurera très faible. Il faut cette fois-ci un vrai boycott sans équivoque. Il faut commencer à anticiper et préparer cet évènement qui pourra mettre le “système hors-jeu“.




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  • jamil
    6 novembre 2011 at 18 h 54 min - Reply

    Bonsoir et saha aidkoum;

    @Adel,

    Le monde musulman,vit selon Malek Benabi en post civilisation depuis la chute des Al mouahiddines en 1212 . La post civilisation toujours selon Malek Benabi,se caractérise par une culture orale qui prend place une fois que la société post civilisée cesse d’écrire et de lire . La société post civilisée est complétement en rupture avec le livre bien quelle soit une nation du livre (AHLOU AL KITAB ). Malgré les bonnes volontés des uns et des autres,notre retard est tel qu’il nous faut plusieurs générations pour le combler . Les tentatives de réformes faites ici et là ont connu de nombreux échecs . Les experiences turque et tunisienne sont à étudier avec sérieux et surtout avec beaucoup de rigueur . Les deux pays ont en commun d’avoir connu des réformes faites par des modernistes laics . Ataturk et Bourguiba ont en commun leur grande admiration de l’efficacité occidentale . Les deux leaders ont aussi en commun leurs politiques autoritaires qui se caractérisent par le cult de la personne et l’étouffement de toutes les libertés . Les deux leaders,ont misé énormément sur l’éducation en optant pour une école laique aux aspirations modernistes . Parallélement à ces deux leaders musulmans et laics,d’autres dirigeants ont pris le pouvoir ailleurs dans d’autres pays musulmans . Djamel Abdannasser en Egypte,Boumediéne en Algérie,sont deux exemples de réformateurs qui ont proposé à leur société respective des projets moins tranchés que ceux de Bourguiba et de Ataturk . Dans les projets de Abdennasser et de Boumediéne,on retouve un mélange de nationalisme arabe,d’islamisme révolutionnaire et de socialisme soviétique . L’école aussi bien en Algérie qu’en Egypte est un lieu d’endoctrinement et de propagande pour les régimes . Aussi bien en Algérie qu’en Egypte,l’école est dominée par un corps d’enseignants islamistes appartenant aux fréres musulmans . Une sorte de pact non déclaré fut établi entre cette tendance islamiste et les régimes de Boumediéne et de Abdannasser,aux premiers le domaine de « l’éducation »,aux deux dictateurs,le pouvoir absolu . Cette répartition des taches,on la retrouve dans tous les régimes des pays musulmans sauf en Tunisie et en Turquie où les deux dictateurs que sont Ataturk et Bourguiba,ont su imposer leur dictature sans céder l’éducation aux islamistes . Cette différence fait de la Tunisie et de la Turquie,les deux pays les moins handicapés par leurs dictateurs . Erdogan et Ghannouchi,sont le fruit de cette différence . Les écoles turques et tunisiennes ont échappées au contôle des islamistes .
    Cher Adel,le miracle n’existe pas ,tout a une explication . La démocratie est une conception qui nécessite un minimum de formation . Dés que ce minimum de formation est inexistant,les Erdogan et Ghannouchi,disparaissent pour se faire remplacer par des extrémistes . Notre échec,cher compatriote,nous le formons tous les jours dans nos écoles .




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  • Adel
    10 novembre 2011 at 20 h 15 min - Reply

    @jamil

    Bonjour,

    « L’esprit humain est ainsi fait qu’il ne commence à comprendre le nouveau que lorsqu’il a tout fait pour le ramener à l’ancien. » Henri Bergson (L’intuition philosophique)

    Je pense, sans vouloir vous agresser ni vous imposer mon point de vue, que le modèle que vous adoptez, celui qui considère les islamistes comme d’irréductibles ennemis du progrès qui doivent être mis hors d’état de nuire ou pour le moins contenus, ne fonctionne plus aujourd’hui, car il ne permet pas d’appréhender correctement la réalité.

    Les excès de certains militants islamistes radicaux ne doivent pas nous faire oublier la légitimité du combat identitaire qui constitue la matrice de ce courant. Le moderniste et l’islamiste sont deux enfants de la même culture. Chacun d’eux répond – de manière incomplète – à la double exigence à laquelle sont confrontées les sociétés musulmanes depuis le début du 19ème siècle :

    – s’adapter, afin d’être en mesure de relever les défis de l’Occident dans tous les domaines, mais avec le risque de se perdre en cours de route et perdre sa culture et ses traditions;

    – conserver sa culture et ses traditions, mais avec le risque de rester indéfiniment dominé par l’Occident.

    Les déchirements que nous observons dans le monde musulman traduisent un réel désarroi. La solution est dans la naissance d’un nouveau type de musulman adapté au monde moderne et attaché à sa culture et ses traditions. Cette naissance ne peut se faire que dans la douleur, car il est clair qu’un tri doit être fait et de nouvelles lectures de la tradition et de la modernité mises en œuvre. Toutefois, un fait s’impose d’emblée à nous aujourd’hui : le rejet total de la tradition islamique, comme condition préalable à la modernisation, est impossible. L’exemple turc – après 70 ans de laïcité autoritaire- le prouve amplement. Les formations politiques conservatrices qui ont exercé le pouvoir la plupart du temps, depuis 50 ans, en Turquie ont compris qu’à moins de concilier la laïcité et l’islam, il n’y aurait pas de démocratie.

    Par ailleurs, l’impasse à laquelle a abouti la modernité dans ses deux formes, libérale et marxiste, ouvre la voie à de nouvelles visions. Les pays musulmans se trouvant à mi-chemin dans le processus de modernisation accélérée initié depuis la fin de l’ère coloniale par des régimes à parti unique de type soviétique (Algérie) ou kémaliste (Tunisie) sont tentés, après l’échec de ce type de modernisation de changer de cap et d’essayer autre chose.

    Le courant islamiste, malgré tous ses excès, propose une vision différente. Rien ne permet de dire pour le moment si cette vision est porteuse de progrès et de prospérité ou, au contraire, porteuse de régression et de misère. La seule manière de le savoir est de laisser la société s’exprimer et choisir librement et de permettre aux islamistes de s’exprimer et, s’ils sont élus, de mettre leurs idées en pratique.

    J’aimerais, si vous le permettez, revenir maintenant sur la question des politiques autoritaires de modernisation mises en œuvre respectivement par Mustafa Kemal en Turquie, Bourguiba en Tunisie et Boumédiène en Algérie.

    Pour commencer, je reprendrais ici quelques informations concernant les réformes engagées par Atatürk, informations que j’ai puisées dans le petit livre écrit par Ali Kazancigil, La Turquie (Éditions Le cavalier bleu, Paris, 2008).

    Le processus de modernisation en Turquie a commencé en 1876, avec la proclamation de la première Constitution sous le règne du Sultan Abdulhamit II et l’élection d’une Chambre de députés au suffrage censitaire en 1877. Ce processus de réformes, engagé sous la pression d’une couche de nouvelles élites « modernistes » – les Jeunes-Ottomans – et des puissances européennes, connut des accélérations et des ralentissements, mais permit quand même de mettre en place les bases d’une société civile moderne et un minimum de libertés fondamentales, en rupture avec le despotisme de l’Empire ottoman. La proclamation de la République par Mustafa Kemal en 1923, après que ce dernier eût mené avec succès la guerre d’indépendance contre les puissances occidentales qui occupaient Istanbul et une partie de l’Anatolie, et la déposition du Sultan puis l’abolition du califat en 1924, vinrent couronner un long processus, entamé 50 ans plus tôt.

    La légitimité d’Ataturk et de son État fut basée sur le nationalisme, tout comme celle de l’État de Bourguiba et celui de Boumédiène. La manière de diriger la nouvelle Turquie par Mustafa Kemal, de 1924 jusqu’à sa mort, en 1938, ne différa pas beaucoup de celle qu’adopta Boumédiène entre 1965 et 1978. La laïcisation de l’État qu’il mit en place ne fut pas non plus différente de la politique qu’appliqua le dictateur algérien :

    – abolition des fondations et tribunaux islamiques

    – l’éducation devient laïque et est placée sous le contrôle du ministère de l’Éducation nationale, avec des écoles mixtes

    – dissolution des confréries religieuses, leurs biens sont confisqués

    – l’islam sunnite est placé sous le contrôle d’une direction générale des affaires religieuses, rattachée au Premier Ministre

    – des écoles de formation des imams (qui deviennent des fonctionnaires) et une faculté de théologie remplacent les écoles religieuses traditionnelles (medrese)

    – l’alphabet latin remplace l’alphabet arabe; remplacement des mots en arabe et en persan par des vocables turcs; le calendrier occidental remplace le calendrier arabe et le dimanche devient jour de repos à la place du vendredi

    – des universités, académies et écoles supérieures de type européen sont créés

    – adoption d’un nouveau code civil (copie du code civil suisse), le droit de la famille devient séculier

    – adoption d’un nouveau code pénal inspiré de celui de l’Italie mussolinienne

    – droit de vote pour les femmes et leur éligibilité aux élections municipales (en 1930) et aux élections législatives (en 1934) – la Turquie était sur ce point en avance sur de nombreux pays occidentaux, dont la France

    – le régime jette les bases d’une économie nationale et d’une industrialisation

    Après la 2ème Guerre mondiale, la Turquie s’engage dans la transition démocratique et le pays se modernise en profondeur. L’héritage négatif du kémalisme reste un nationalisme sourcilleux (le problème kurde demeure non résolu à ce jour) et la tutelle exercée par la bureaucratie militaire sur la démocratie parlementaire.

    Atatürk a donc dirigé la Turquie de manière autoritaire de 1924 jusqu’à sa mort en 1938, soit 14 ans. Boumédiène a dirigé l’Algérie pendant 13 ans. Mis à part, la question de la langue et celle du code de la famille, je ne vois aucune différence entre les programmes mis en œuvre par les deux dictateurs. De même, Bourguiba, qui a dirigé la Tunisie de 1956 à 1987 (31 ans), a appliqué intégralement la politique d’Atatürk.

    La grande différence entre l’Algérie, d’une part, et la Turquie et la Tunisie, de l’autre, est que notre pays s’est appuyé de manière abusive sur la rente pétrolière et qu’il a cassé l’embryon de secteur privé national qui existait à l’indépendance (Tamzali, par exemple). Il y a aussi l’effet de la colonisation que la Turquie n’a pas connu du tout et dont la Tunisie a connu une forme moins agressive que celle qui a sévi dans notre pays. Il faut aussi souligner le fait que les élites qui ont fait la Turquie moderne sont les héritières du puissant Empire ottoman, qui avait une tradition étatique bien ancrée (la réussite de la Chine moderne doit également beaucoup aux traditions de l’Empire chinois).

    Le facteur le plus frappant reste la réussite de la transition démocratique en Turquie, à partir de 1946 (avec un recul en 1980-83 et l’instauration d’une dictature militaire). Cette transition a été ratée, de manière sanglante, en Algérie. Elle a été bloquée par Benali en Tunisie. L’échec de ces deux pays – celui de l’Algérie étant aggravé par la rente – est donc à mettre en étroite corrélation avec l’échec de la transition démocratique.

    Il y a un autre aspect qui me paraît digne d’être relevé – et j’ai de la peine à le dire, ayant une sensibilité de gauche : l’échec a été plus grand – et cela est vrai pour tous les pays du monde arabe – pour les économies de type socialiste. Parti unique de type soviétique + économie administrée distributive de type soviétique + rente pétrolière : ce cocktail a été fatal pour notre pays.

    A partir des années 2000, ayant obtenu le statut de candidat à l’adhésion à l’union européenne, la Turquie a adopté une série de réformes constitutionnelles concernant les droits de l’Homme :

    – abolition de la peine de mort

    – droits des femmes améliorés selon les normes européennes (ex: le statut de chef de famille, détenu par le mari, fut aboli)

    – l’enseignement privé dans la langue kurde et les émissions de radio et télévision dans cette langue furent légalisés

    – les lois restrictives concernant les religions minoritaires (alévis, juifs, chrétiens) furent amendées dans un sens plus libéral

    – adoption d’un nouveau code pénal et d’un nouveau code de procédure pénale

    – la pratique de la torture par les forces de l’ordre commence à être sévèrement punie.

    Enfin, il y a lieu de noter que plusieurs villes de l’Anatolie centrale sont devenues des centres industriels grâce à des entrepreneurs locaux issus de milieux très conservateurs et puritains (ils ont été dénommés les « tigres anatoliens » ou encore les « calvinistes islamiques »). Ces groupes sociaux sont aujourd’hui en compétition avec les élites politiques et économiques qui dirigent le pays depuis 80 ans. Le gouvernement de l’AKP (islamiste modéré) et le nouveau président de la République, Abdullah Gül, sont issus de leurs rangs.

    Il faut souligner également que l’AKP qui est très conservateur sur les questions de société est néolibéral sur les questions économiques. Paradoxalement, c’est aussi le parti le moins nationaliste et le plus déterminé à faire des réformes démocratiques et à continuer le processus d’adhésion à l’Union européenne.

    La Turquie est aujourd’hui la 6ème économie européenne et l’une des plus dynamiques, avec une croissance annuelle moyenne de 7,4% depuis 2002. Ce pays publie près de 21000 livres par an, ce qui est supérieur aux publications annuelles cumulées des 22 pays membres de la Ligue Arabe.

    Cordialement

    est le représentant d’une nouvelle de classe d’entrepreneurs issus des milieux




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  • Congrès du Changement Démocratique