Édition du
25 March 2017

L’Appel du 1er novembre 1954, la Plate forme de la Soummam : textes d’un temps ou philosophie humaniste, démocratique, porteuse d’enseignement ?

Shayma Marion Renaud

 

Pourquoi plus de 50 ans après interroger ces deux textes, d’autant que l’actualité politique des pays arabo-musulmans et maghrébins semble s’ouvrir vers une ère nouvelle ? Et bien justement de par cette même actualité politique. La mémoire d’un peuple, d’une nation est aussi indispensable à son état de santé que celle d’un individu. Elle contribue à forger son identité, sa perception de lui-même et des autres, la structures de ces rapports sociaux. La mémoire historique, loin d’être obsolète, archaïque, telle que souvent présentée dans une société de l’immédiat, est un enjeu majeur. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir la mainmise plus ou moins forte, de l’état sur celle-ci. Dans un état ayant des constituantes démocratiques, cette emprise étatique sur une mémoire officielle est contrebalancée par une mémoire de la société civile, une mémoire plurielle, et une mémoire familiale qui conjuguées construisent la mémoire du citoyen. Mais dans une dictature, où la société civile n’existe pas, où la mémoire familiale se censure souvent pour diverses raison, l’état dictatorial à une mainmise absolue sur l’histoire, le passé, qu’il réinvente, façonne à son gré pour légitimer ses intérêts et ceux des membres de la caste qui lui sont constitutifs. Et c’est le cas de l’Algérie. La mémoire y est réinventée, la dictature, dans toute sa complexité, érige des gardiens de mémoires officiels, concourant ainsi à une dépossession de l’identité du peuple algérien. Alors que des mouvements sociaux, révolutionnaires s’éveillent et réactive la conscience du citoyen algérien, celui-ci doit pouvoir aborder sa mémoire en toute sérénité. C’est à cela qu’espère contribuer cette brève analyse. Il se s’agit pas de prôner une vérité, mais d’interroger deux textes, mythifié dans la mémoire collective, et de voir de quelle réalité ils sont réellement porteurs ( au-delà d’une pseudo légitimité du pouvoir en place) et de s’interroger sur leur possible apport à la construction d’une réflexion démocratique en cours actuellement.

 

Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954 divers incidents, qualifiés de sans gravité par les rapports des militaires français ( qui parlent d’actes terroristes isolés et d’une insurrection isolée[Courriere Yves, La guerre d’Algérie, T . 1]), éclatent sur le territoire algérien. Ils seront revendiqué, via une radio située au Caire et par des tracts « qui avait été glissé dans les boîtes ou envoyés par la poste le Samedi  ( 1er Novembre) [Courriere Yves, id.] » par le FLN dans un texte désormais considéré comme fondateur . Au-delà du déclenchement de la révolution armée et structurée en Algérie, ces actions et le texte les appuyant témoignent d’un tournant fondamental de l’histoire de la colonisation algérienne : celle d’une reconquête de son identité par un peuple algérien, qui s’affirme en tant que tel aux yeux du monde, et la mise en place d’un projet de société novateur : l’Etat algérien souverain démocratique et social dans le cadre des principes islamistes. Bien que devancé par le mot restauration ( afin de s’inscrire dans une certaine continuité historique mythifiée, inscription nécessaire dans un contexte de colonisation et de reconquête de son identité niée depuis si longtemps) il s’agit en réalité d’une démarche révolutionnaire ( au sens où elle renverse les schèmes sociaux et structurels établis) proposant nombres de principes qui seront affinés, complexifiés et complétés par le texte de la plate forme de la Soummam le 20 août 1956 et visionnant une nouvelle société, inédite : la société algérienne.  De surcroit il s’inscrit et propose des moyens de luttes qui nous semble toujours d’actualité.

 

Une société nouvelle.

 

On peut à la lecture des deux textes relever trois points proposants un model de société novateur :

 

L’inscription dans un ensemble de valeurs humanistes de respect et de tolérance. Le texte du 1er novembre se reconnait dans la cadre de la Charte des Nations-Unis. Rompant avec une vision d’une société musulmane patriarcale et rétrograde telle que véhiculée par une vision orientaliste, le rôle des femmes est rappelé à plusieurs reprises (et n’en déplaise à certains, cela dans le cadre d’un combat affirmant une de ses identité comme musulmane). Mentionnons ici cette unique phrase révélatrice de cet état d’esprit : « Nous saluons, avec admiration, l’exaltant courage révolutionnaire des jeunes filles et des jeunes femmes, des épouses et des mères ; de toutes nos sœurs moudjahidat qui participent activement, parfois les armes à la main, à la lutte sacrée pour la libération de la patrie. Chacun sait que les Algériennes ont chaque fois participées activement aux insurrections nombreuses et renouvelées qui ont dressé, depuis 1830, l’Algérie contre l’occupation française. ». De même le respect des minorités, quelles soient françaises ou juives sont rappelés, ainsi que la protection de leurs intérêt, dans le cadre d’une Nation Algérienne indépendante. Il y a ainsi la prise en compte de toute la diversité et richesse historique et sociale de l’histoire algérienne et de son identité.  A cela il est important d’ajouter la dénonciation de la stratégie, vieille comme le monde, du colonisateur : diviser pour mieux régner. En effet le peuple algérien tout au long des deux textes est compris dans toute sa complexité régionale : les chaouis, kabyles, berbères, arabes à pied d’égalité au sein d’un même peuple.

La remise en cause des frontières mentales et symboliques érigées par le système colonisateur par l’inscription dans un espace géographique et culturel plus large : l’unité nord-africaine.  La proclamation du 1er novembre 1954  mentionne « l’indépendance nationale dans le cadre nord-africain » et «  le processus de lutte de libération de l’Afrique du Nord ». Celle-ci s’inscrit dans la conscience d’échanges transcendants les frontières physiques et de la certitude d’un « effet domino » au-delà d’un particularisme de structures propres à chaque pays. Ainsi le point B) de la plate forme de la Soummam est intitulé« stratégie impérialiste française » et développe  « la leçon des expériences tunisienne et marocaine » puis la « politique algérienne  du gouvernement ». Il s’agit du lien rétabli et revendiqué entre universalisme et particularisme : «  Mais les Algériens ne laisseront jamais leur culte de la patrie, sentiment noble et généreux, dégénérer en un nationalisme chauvin, étroit et aveugle. C’est pourquoi ils sont en même temps les Nord-Africains sincères, attachés, avec passion et clairvoyance à la solidarité naturelle et nécessaire des trois pays du Maghreb. L’Afrique du Nord est un tout par : la géographie, l’histoire, la langue, la civilisation, le devenir » ( plate-forme de la Soummam)

La constitution d’une réelle société civile avec le lien entre le peuple et son « avant-garde ».  Elle se construit autour de deux arguments. Le lien entre les « élites » intellectuelles, administratives et le peuple. Rejoignant ici la réflexion que livrera Fanon dans Les Damnés de la terre,  il est ainsi rappeler et dénoncer l’enfermement dans une tour d’ivoire de cette avant-garde, qui en restant en retrait ou en collaborant avec le pouvoir colonisateur fait le jeu de la négation même de l’identité du peuple. Un principe essentiel est rappelé : celui de collaboration, la nécessité d’un travail allant de pair, d’un échange incessant entre ces deux constituantes d’une nation, préalable absolu à toute construction d’une société civile solide et active. Le second axe mis en avant est l’importance de l’union autour de valeurs communes. Celle-ci, point clé de l’argumentation, se réalise au niveau individuel et non du groupe. Ainsi ces phrases de la plate-forme de la Soummam , développant un point juste esquissé dans la déclaration de Novembre : «  L’union du peuple est réalisé dans la lutte contre l’ennemi commun, sans sectarisme », « […]l’adhésion massive des paysans […], la présence d’éléments citadins, politiquement mûrs et expérimentés sous la direction lucide du FLN, a permis la politisation des régions retardataires. L’apport des étudiantes et étudiants a été d’une grande utilité, notamment dans les domaines politiques, administratifs et sanitaires. »

 

Une action révolutionnaire

 

Pensée et élaborée avec finesse l’action révolutionnaire pensée et proposée par le FLN sous forme de Charte prend en compte une analyse juste et rationnelle des enjeux géostratégiques de l’époque.

Trois axes sont ainsi définis :

Un travail d’instruction centré principalement sur la formation, l’éducation, et par là même la reconquête de son identité de citoyen par la masse populaire algérienne.

Un travail de communication à l’égard des pays étrangers afin de contrebalancer la censure et la réalité tronquée présentée par l’Etat français colonisateur.

Une action qualifiée d’ « action propre » qui à l’époque aboutira  à la mise en place de l’Armée de Libération Nationale.

Aujourd’hui dans le cadre du mouvement émancipateur et porteur de revendications radicales de changement en Algérie il est important de garder en mémoire ces trois derniers points d’actions et de les lire à l’aune de notre époque :

Le travail d’instruction consiste à redonner le gout de la politique (pas au sens de politique politicienne mai au sens d’outil de changement et de transformation), de l’engagement dans la société civile au peuple algérien. De faire en sorte qu’il se réapproprie ses outils de libertés et de citoyen de plein droit constitutifs de toute identité affirmée et libérée, apaisée.

Le travail de communication implique la diaspora algérienne. Celle- ci doit avoir à cœur de relayer l’information, de déverrouiller les secteurs de transmissions, de fournir des analyses rompant avec le champs politico-médiatique du gouvernement afin d’éclairer et alerter les citoyens internationaux ( je ne mentionne pas ici les pouvoirs politiques en place ou de l’opposition qui savent parfaitement ce qui se passe et qui par stratégie personnelle, par peur, désintérêt ou realpolitik ferment les yeux sur le système dictatorial en place depuis des décennies), afin qu’ils soutiennent et s’impliquent ( par la voie de la pression populaire) aux côtés des citoyens algériens dans leur lutte pour recouvrer dignité et liberté.

L’ « action-propre » change bien évidemment de forme vu le contexte actuel. Elle doit être pensée comme a-violente, terme à définir et préciser, ainsi que les outils y étant liés (cela fera l’objet d’un autre article ). Contentons nous de mentionner rapidement quelques outils à savoir la manifestation, le boycott, le setting, la grève…….. Il s’agit d’outils de mouvements sociaux  devant être pensés, analysés, critiqués et appropriés par les acteurs de la société civile algérienne dans son ensemble.

 

A travers cette modeste contribution nous avons tenu à rappeler l’importance de la connaissance de l’histoire. Sans faire de l’archaïsme ou mélanger des contextes historiques différents il s’agit de garder à l’esprit qu’une connaissance critique et non mythifiée de son passé est un outil indispensable à la construction « saine » de tout futur, qu’il s’agisse de celui d’un individu ou d’une nation.


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2 Commentaires sur cet article

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  • fhamtelmeqsoud
    2 novembre 2011 at 17 h 22 min - Reply

    Bravo pour ce rappel historique. Mais ceux qui ont usurpé le pouvoir aux algériens sont amnésiques et tous les principes énoncés dans la plate forme de la Soummam ont été déviés sinon dévoyés.
    Que Dieu leur enverra un Ogre (à ces usurpateurs de 1962) qui les dévorera comme les tyrans d’Égypte et de Tunisie.
    On ne joue pas impunément avec la destinée d’un Peuple.




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  • DZiri
    8 novembre 2011 at 17 h 17 min - Reply

    Mise au point de Belhadj B : Shayma Marion Renaud
    1* « La mémoire d’un peuple, d’une nation est aussi indispensable » : Oui c vrai mais sa culture le lui est plus, parce que Madame la culture c l’outil. Il me semble que vous mettez dans le mme panier culture et histoire, cela peut être valable pour d’autres, mais ce n’est pas le k chez les musulmans.

    2* « Emprise étatique sur une mémoire officielle » l’emprise n’a jamais était étatique, mais emprise d’un pouvoir partisan.
    L’Etat = l’Algérie libre + peuple algérien, lui, n’a pas lâché emprise sur sa culture qui ici veut dire ISLAM.

    3* « La mémoire y est réinventée, la dictature, dans toute sa complexité, érige des gardiens de mémoires officiels, concourant ainsi à une dépossession de l’identité du peuple algérien » non Madame, la culture ( mémoire) n’a pas été inventé, et le peuple algérien a toujours veillé et gardé son identité et sa culture : AMAZIGH , ARABISE PAR L’ISLAM point barre. Nous connaissons nos origines et nos ancêtres.

    4* « Au-delà du déclenchement de la révolution armée » Cette action Madame, témoigne d’un tournant fondamental de l’histoire de la libération de l’Algérie, par son peuple, il n’avait pas à reconquérir son identité, pour la simple raison qu’il ne l’avait jamais perdue malgré tout les stratèges.

    5* Le texte du 1er novembre :Rompant avec une vision d’une société musulmane patriarcale et rétrograde telle que véhiculée par une vision orientaliste, le rôle des femmes est rappelé à plusieurs reprises :
    C cette « société patriarcale et rétrograde » – une insulte discrète et gratuite de votre part- qui a enfanté et cultivé les pères et les mères et/ou de ces révolutionnaires et rédacteurs du TEXTE de Novembre 54 et bien d’autres avant eux, n’en vous déplaise Madame.
    *Soummam le 20 août 1956 et visionnant une nouvelle société, inédite : Je tiens à vous affirmer que si la société de l’époque était telle que celle que vous souhaitez maintenant , il n’y aurait eu jamais de révolution. Peut-être qu’il n’y aurait mme plus d’Algérie !!!!!
    *Il s’agit du lien rétabli et revendiqué entre universalisme et particularisme : Il s’agit là des relations entre les humains façonné par la raison humaine, cette philosophie est incompatible avec la société musulmane d’Algérie qui a sa philosophie. Et voila ce que vous préconisé à ce sujet : « la plate forme de la Soummam le 20 août 1956 et visionnant une nouvelle société, inédite : la société algérienne. De surcroit il s’inscrit et propose des moyens de luttes qui nous semble toujours d’actualité », on peut plus clair de votre part

    6* « Chacun sait que les Algériennes ont chaque fois participées activement aux insurrections » Le Peuple algérien sait et n’a besoin de personne pour le lire dire qui a participer et qui n’a pas participer au combat de la Libération. A cette époque, tout le peuple , hommes et femmes mettaient la main à la « pâte » . Ni la mort, ni la douleur des survivants ne permet de mesurer le degré la participation de chacun. On ne faisait qu’ 1. Il n’y avait pas de chaouis, kabyles, berbères, arabes :
    Ici je tiens à vous signaler que les 3 premiers cités sont compris dans les 4em. Parce que quand les Musulmans arabes et non arabes sont venus en Afrique du nord, ils n’étaient des millions, tout juste quelq milliers, la pluspart sont morts, d’autres sont repartie vers d’autres cieux, n’est resté qu’une minorité en Algérie. Ceux que vous traitez « d’Arabes sont en faite les anciens Chaouis, Kabyles, et Berbères qui ont gardé leur identité avec une culture et une religion Musulmane en plus.

    Je ne dirai pas que tout va bien en Algerie, mais force est de constater que nous sommes un peut plus libres qu’en 1954 ; reconstruire un pays ravagé et dévasté pendant des dizaines d’années n’est pas chose facile, C une tache gigantesque, Ceux qui tienne le management du pays sont ce qu’ils sont, algeriens issus de l’Algerie, plus où moins sincères. Le jour viendra où d’autres managers feront certainement mieux pour le Peuple et le Pays. Après la pluie, la terre revit..

    Peut-être demain , je poursuivrai la rédaction de la suite …




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