Édition du
25 March 2017

Derrière un langoureux sit-in, un mouroir silencieux

Par Nadir Bacha

« Dès que vous les voyez se résigner déjà à la mort, vous oubliez que vous  étiez heureux au moins une fois dans la vie, quand votre âme devient apte à la trahison sur la vie, la propre déconfiture de l’homme » Soljenitsyne

Malgré l’embouteillage, les gaz d’échappements et le ronronnement des moteurs dans l’allée principale de l’hôpital, il fait beau et les badauds s’adossent contre le parapet du sympathique jardin. On ne sait pas s’ils sont là, dans l’ombre, à attendre les visites à partir de une heure ou pour admirer la beauté des résidentes qui sont avec leurs condisciples mâles en rassemblement pacifique – où la majeure partie des causeries ne tourne pas vraiment autour de la chose médico sanitaire – pour préparer des revendications certainement légitimes.

Je dois me rendre au Centre Pierre et Marie Curie voir un ami hospitalisé pour une saloperie dans un organe sensible. En longeant le groupe protestataire, j’ai reconnu Salah du Quotidien d’Oran discutant avec la réplique de Katharina Zeta Jones, dernière année de chirurgie. Elle lui parle du service sud, en tant que ouliya, célibataire affectée dans un centre au milieu de nulle part, sans équipe encadrante, sans matériels appropriés, sans logement, sans rémunérations conséquentes et tuti quanti. Une autre s’approche, plutôt genre Grey’s Anatomy, pour prendre la parole, dénoncer le favoritisme, le harcèlement et les partis pris dans le suivi des contrôles d’apprentissage.

L’instinct du reportage a failli me faire oublier l’objet de ma présence à l’hôpital tellement intéressé par cet épineux problème des affectations praticiennes et des situations ubuesques de leur prise en charge. On m’a raconté qu’un couple nouvellement marié venait de recevoir chacun un avis de mutation, le mari à Ouargla et l’épouse à Illizy. Un frais ophtalmologiste avait été affecté dans un centre spécialisé sans équipements d’exploration dans les frontières marocaines, un autre, finissant sa chirurgie, dans un bloc opératoire à peine outillé dans la même contrée du côté du Figuig, et cetera.

J’entre à Marie Curie par le haut et de but en blanc je suis accueilli par un bonhomme de mon âge qui me demande du feu pour en griller une. Je lui ai dit que j’ai arrêté de fumer depuis trois années déjà grâce à quoi je respire beaucoup mieux. Amène, volubile de la région des Bibans, il se présente comme un enseignant  d’Histoire géo à une poignée d’années de la retraite avant qu’une jeune fille belle mais terriblement livide ne s’approche. C’était sa fille aînée, vingt ans, tout juste entamant une année d’étude de commerce à Sétif. Elle s’appelle, que le diable m’emporte, Warda et elle vient de se faire opérer pour un cancer du sein, Il ont fait tous les centres de radiothérapie (il y en en tout six en Algérie en comptabilisant Aïn Naâdja), en vain. Complets, surexploités, bref, impossibles ! L’indication, selon les documents médicaux, est de première et grande urgence, le traitement automatique par le rayonnement juste après l’intervention chirurgicale pour éliminer le maximum de risque de réinstallation.

J’oublie pour l’instant Tahar sachant qu’il est fier à se le rappeler qu’il vit dans le bénèf, ses enfants sont des gaillards qui se démerdent plutôt bien dans la vie, déjà depuis longtemps sans lui.

Je retrouve difficilement l’oncologue qui s’occupe de mon ami, à l’étage discutant avec un confrère à propos d’un enfant assis sur les genoux d’une dame les yeux rougis sans aucun doute par de très longs moments de pleurs. Je lui présente le dossier de Warda, il compulse. La jeune fille, belle et livide, ne quitte pas l’expression du visage du médecin du regard, ses frêles doigts dans ses lèvres sèches et tremblotantes. Le cancérologue nous envoie chez un collègue radiothérapeute pas loin duquel je reconnais Youssef, un technicien supérieur en radiologie et radiothérapie plein de bon vouloir et de commisération , au demeurant grand amateur d’art et de culture mystique. Je reprends espoir pour la fille des Bibans !

Mais le radiothérapeute, n’estimant pas s’être fait entendre par l’enseignant des Hauts plateaux et son héritière, lâche : « nous renvoyons en moyenne cinquante personnes par jour, les machines explosent, les rendezvous sont de l’ordre de carrément l’impossible ! » Warda est devenue plus livide et beaucoup moins belle. Ce qui veut dire en langage clair, malgré le charabia du discours scientifique, que si elle ne fait pas ses séances de radiothérapie dans le mois, elle présente quatre-vingt-quinze pour cent de risque de développer à nouveau la même pathologie pour laquelle l’intervention, en l’occurrence carrément l’ablation,  a été pratiquée dans l’espoir d’une forte probabilité de rémission.

Le praticien n’a pas une minute à perdre, il a encore cinq malades à traiter mais il trouve quand même trente secondes pour m’expliquer que l’intervention chirurgicale, la plus experte qui soit, n’importe où dans les blocs les plus sophistiqués de la planète, ne peut pas être aussi radicale dans le sens de la réalité de la pratique chirurgicale qui laisse en vie, dit-il, des espèces de « cellules infra cliniques » qui dans des temps brefs réassiégeront les tissus sains, si aussitôt et au plus alerte un accompagnement radioactif ou chimique n’est pas élaboré. Ce qui veut expliquer que les jours de Warda, sans cela, sont d’ores et déjà dans le sablier.

Youssef est dans une exploration cardiaque, se désole-t-il parce qu’elle prend de la précaution précise et beaucoup de temps. Nous attendons qu’il termine pour aller voir une responsable. Warda reprend un peu d’espoir et son papa profite pour sortir essayer de trouver dehors quelqu’un pour lui allumer sa foutue cigarette. La fille veut voyager plus loin que le master dans le but de décrocher un diplôme de commissaire aux comptes, comme une tante installée en banlieue algéroise qui lui a dit de venir habiter chez elle après la licence.

Nous suivons Youssef dans un couloir qui se casse sur un bureau sans écriteau sur la porte, il tape et il entre avec le dossier. Lorsque la porte s’est ouverte nous avons entendu plusieurs voix qui parlent à l’intérieur. Youssef referme le battant et nous attendons. J’ai senti que le professeur d’Histoire voulait entamer une discussion mais son regard sur les mains frémissantes de sa progéniture tenant la bouteille d’eau minérale entre ses genoux l’en dissuadent, le profil absent sur le triste corridor silencieux pourtant très éclairé par la lumière du zénith qui pénètre par les vitres.

Je ne peux pas dire combien de temps s’est écoulé depuis que ma saloperie d’esprit a passé en revue tous les ministres de la santé, les vrais, les moins vrais et les fumistes. Combien de grands professeurs, de moins grands et les conards. Mais aussi, je me suis mis à penser à la p….. de vie de Youssef, un ami d’enfance, un ancien du lycée depuis la sixième, à l’époque où il voulait devenir médecin et moi architecte, lui il dessinait pour imiter Hocine Ziani et moi je jouais de la guitare pour massacrer les accords de John Lenon  et de Bob Dylan. La dernière fois où nous nous sommes vus à l’admission de Tahar, il tenait à payer le plat de sardines frites à Belcourt car il venait de toucher sa paye, exactement – traitement normal, ordinaire sans quelconque retenue- vingt- quatre mille huit cents dinars après vingt-cinq ans de rayonnement. Il a un beau-frère, aime-t-il à rappeler pour rigoler, qui touche, gendarme simple, quarante mille. Lorsqu’il a entendu que l’armée dans son ensemble allait être augmentée, il était tout content car son beau-frère aura ainsi plus de ressources pour lui accorder encore plus de tape.

La porte s’ouvre et Youssef se déglisse, le sourire à deviner dans une éternelle mine blême que ne  convainc pas pour autant les éternelles retour R.a.s de résultats des dosimètres individuels scellés de l’Agence à l’énergie nucléaire…Bref, la dame lui dit qu’elle fait un effort surhumain pour prendre la fille dans la semaine. Le père et la patiente ont pleuré de joie, mais les autres ? Les autres Warda, demain sûrement le gamin sautillant sur les genoux de sa maman, où sera-t-il programmé ? Qui en prendra la responsabilité pour lui et pour les dizaines de milliers qui font la course contre la mort, chaque seconde, chaque minute, chaque, heure, chaque, jour –  on ne se lasse pas du décompte pour le cas d’espèce, du merveilleux déroulement de la vie  – le garant de la santé publique, en l’occurrence le ministre en premier lieu  et le gardien en chef de la citoyenneté, le président de la République ? Dans le cas du manquement, à ce stade des niveaux de responsabilité, ce ne serait pas au délit de la non assistance à personne en danger qu’il faille chercher les appellations accusatrices, mais carrément dans les termes de l’assassinat sur citoyens innocents.

Quant au produit pour les douleurs infernales de Tahar, c’est déjà un  autre pallier de l’enfer…


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3 Commentaires sur cet article

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  • Abdelkader DEHBI
    9 novembre 2011 at 17 h 44 min - Reply

    Tout le monde ne peut pas se faire soigner à l’étranger comme les barons – civils ou militaires – de ce régime pourri ; et encore moins au « Val de Grâce » !…

    Et dire que de vulgaires chanteuses ou danseuses du ventre – pour rester poli – ont été prises en charge à l’étranger, en particulier en France, à coups de dizaines de milliers d’Euros et facturées à la CNAS, c’est à dire sur le fonds des cotisations des travailleurs ! Et pour des maladies beaucoup moins graves qu’un cancer, voire pour de simples soins en chirurgie esthétique ou pour des cures thermales.

    Le sinistre ministre actuel de la santé (Djamal Ould Abbas) et l’autre non moins sinistre qui l’a précédé (Saïd Barkat) ont littéralement siphonné les fonds sociaux par leur gestion catastrophique où règnent le régionalisme et le népotisme.

    Sans oublier de rappeler que lesdits fonds sociaux avaient déjà pâti du détournement criminel – de plus de 4 Milliards de Dinars – opéré par l’arrogant secrétaire général de l’UGTA, Sidi Saïd.




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  • Derrière un langoureux sit-in, un mouroir silencieux
    9 novembre 2011 at 17 h 44 min - Reply

    […] Derrière un langoureux sit-in, un mouroir silencieux Tags: algerie, centre-pierre, culture, katharina-zeta, marie-curie, prendre, reportage, santé, […]




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  • nina
    10 novembre 2011 at 23 h 38 min - Reply

    salam

    un secteur stratégique dirigé par un tel ministre c’est grave et a chaque intervention a ce pauvre peuple de sa part pour le rassurer ne dis que des promesses mensongères; en algerie si qlq’un tombe malade il preparera son linceul a l’avance. oui Mr Dehbi le travailleur algerien cotise pour que sayadou benéficent des prises en charge. soyant solidaires et dire non a la hoggra car nul n’est a l’abri de l’handicape.




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