Édition du
11 December 2018

Les prédictions du colonel Lotfi.

Par Ait Benali Boubekeur

À l’été 1959, le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) est miné par une crise interne latente. En effet, les colonels, notamment les 3B (Ben Tobbal, Boussouf et Belkacem Krim), veulent prendre, à eux seuls, les commandes de la révolution. Bien que leurs voix, dans les différentes réunions, soient prépondérantes, il n’en demeure pas moins qu’au début de l’été 1959, ils entendent écarter uniment les personnalités civiles du gouvernement provisoire. Selon Ferhat Abbas, dans « L’autopsie d’une guerre » : « Le GPRA se réunit au Caire le 29 juin 1959. Je présidai. Krim prit la parole et proposa la nouvelle formule de l’exécutif. Cette proposition aussi saugrenue qu’inacceptable souleva l’indignation de Ben Khedda, de Mehri, du Dr Lamine Debaghine, du colonel Mahmoud Cherif et du Dr Francis. Tewfik El-Madani et Yazid observèrent un silence prudent.» En fait, dans l’esprit des trois colonels, le GPRA doit être remplacé par une équipe restreinte. Laquelle équipe sera composée par les auteurs de la proposition. Ils pensent ainsi juguler la vague de contestation venant des maquis de l’intérieur et des divers groupes stationnés aux frontières.

Quoi qu’il en soit, cette course pour le pouvoir n’est pas de l’avis de tous les colonels. Un jour, raconte Ferhat Abbas, le colonel Lotfi est venu le voir dans sa chambre d’hôtel au Caire. Il était alors dépité par les intrigues de certains de ses collègues. Bien qu’il soit colonel lui aussi, il refuse que la révolution soit l’otage de quelques-uns. Il essaie à sa façon de tirer la sonnette d’alarme. En dépit de sa bravoure, il se confie à Ferhat Abbas avec un air désespéré : « Notre Algérie va échouer entre les mains des colonels, autant dire des analphabètes. J’ai observé, chez le plus grand nombre d’entre eux, une tendance aux méthodes fascistes. Ils rêvent tous d’être des « Sultans » au pouvoir absolu. »

Surtout, ce vaillant colonel n’est pas optimiste pour la suite. Pour lui, bien que la France parte de l’Algérie, si les méthodes de gérer la révolution n’évoluait pas, le pays risquerait d’aller à vau-l’eau. Pour justifier ses craintes, le colonel Lotfi étaie son propos en disant au président du GPRA en exercice : « Derrière leurs querelles [Les 3B], ajoute-t-il, j’aperçois un grave danger pour l’Algérie indépendante. Ils n’ont aucune notion de la démocratie, de la liberté, de l’égalité entre les citoyens. Ils conservent du commandement qu’ils exercent le goût du pouvoir et de l’autoritarisme. Que deviendra l’Algérie entre leurs mains ? Il faut que tu fasses quelque chose pendant qu’il est encore temps. Notre peuple est menacé. » Hélas, à ce moment-là, la noria fut lancée. Depuis la liquidation d’Abane, les rênes de la révolution furent entre les mains des 3B. Du coup, seule une personnalité, ayant sous ses ordres des troupes, peut leur disputer le pouvoir. Cette occasion arrive le mois de décembre 1959. Dix colonels sont invités pour se prononcer sur la crise secouant le GPRA depuis quelques mois.

Dans cette réunion, le colonel Lotfi s’est distingué par ses remises en cause de l’autorité des 3B. Il leur demande de quitter la réunion ou d’inviter les autres membres du gouvernement. Le colonel Lotfi, avec le colonel Slimane Dehiles, déploie tous ses efforts pour que le danger militariste soit écarté. Hélas, l’affaiblissement des 3B, lors de la réunion du CNRA (Conseil national de la Révolution algérienne) de janvier 1960, ne profite pas aux civils. À leur place, une nouvelle force a fait son apparition. Il s’agit de l’EMG (État-major général), commandé par Houari Boumediene. Ainsi, malgré l’injonction du CNRA pour que les militaires se trouvant aux frontières rentrent en Algérie, le colonel Boumediene fait la sourde oreille. Pourquoi va-t-il risquer sa vie en Algérie, du moment qu’il a sous la main les effectifs nécessaires pouvant lui assurer le pouvoir dans l’Algérie indépendante ? La suite des événements va nous prouver que les craintes du colonel Lotfi sont réelles. En effet, avant la fin de la guerre, le colonel Boumediene se projetait dans l’après-guerre.

En tout cas, les décisions du CNRA de janvier 1960 restent sans effet. Pour Ferhat Abbas : « Seuls exécutèrent cet ordre le colonel Ben Cherif, le colonel Lotfi et son suppléant, le commandant M’barek, enfin le commandant Zbiri. » Hélas, dans cette guerre injuste, l’Algérie a perdu ses meilleurs enfants. Après Ben Mhidi exécuté par les paras, après l’assassinat d’Abane par ses pairs, le colonel Lotfi tombe au champ d’honneur, le 29 mars 1960. Toutefois, avant de rentrer en Algérie, il a tenu à rendre visite, pour la dernière fois, au président du GPRA en exercice. De cet entretien, Ferhat Abbas relate les appréhensions du colonel Lotfi : « L’atmosphère au sein de la Délégation extérieure lui faisait peur. Les luttes sourdes des colonels ne lui avaient pas échappé. Il en était épouvanté : J’aime mieux mourir dans le maquis que de vivre avec ces loups.»

Avec la disparition du colonel Lotfi, l’Algérie a perdu un colonel exemplaire. Tout compte fait, de ses collègues ayant le même grade, ceux qui pensaient restituer le pouvoir au peuple furent rares. D’une façon générale, les craintes du colonel Lotfi se sont avérées exactes. Avant même le cessez-le-feu, le colonel Boumediene remit en cause l’autorité du GPRA. Dans la course pour le pouvoir, il compte imposer sa vision. Pour ce faire, il envoie le commandant Abdelkader, alias Abdelaziz Bouteflika, au château d’Aulnoy où sont emprisonnés les 5 chefs historiques, recruter l’un d’eux. Après le refus de Boudiaf, Bouteflika convainc Ben Bella. Finalement, avant même que les Algériens se prononcent pour leur autodétermination, la question du pouvoir a été tranchée en dehors du peuple. Depuis, cette règle reste de mise. Cinquante ans après, les responsables désignent le chef avant que le peuple dise son mot.

 


Nombre de lectures : 16966
7 Commentaires sur cet article

LAISSER UN COMMENTAIRE

*

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

  • salay
    15 décembre 2011 at 18 h 56 min - Reply

    L’asservissement de la révolution algérienne a commencé par le crime crapuleux contre Abane Ramdane à Tanger pour avoir voulu imposer la primauté du politique sur le militaire. Pis encore, ses assassins font dans le cynisme en le déclarant mort au combat en territoire national…Puis le tour d’autres colonels vint en territoire tunisiens Aouachria, Nouaria…par le colonel imposteur Boumediene. Les loups des frontières laissèrent les français étrangler les maquis de l’intérieur avec les barrages électrifies et les opérations rouleaux compresseurs. Les loups des frontières prirent leurs devant après la réunion des vrais colonels, les combattants de l’intérieur, dans le nord constantinois pour demander des comptes à ces loups embusqués hors territoire national. Les colonels Amirouche et Si El Haouas tombèrent au combat face à l’ennemi qui les attendait à Djebel Thameur. Ils furent déterrés par Boumediene par deux fois avant de jeter leurs ossements dans les caves de la gendarmerie de Bab Ejdid…Le Colonel Bouguera a disparu un mois après l’istishhad de ses compagnons sans qu’à ce jour sa dépouille ne soit retrouvée…Puis vint la fin héroïque et stoïque des colonels Lotfi, Salah Zamoum …Autant de braves morts au combat alors que les loups bien repus hors frontière entre-déchiraient à la course au pouvoir. Leurs sbires continuent leur haines contre le Peuple algérien à entendre le sieur Belkhadem anonait que ce peuple n’est pas mature pour la démocratie un demi-siècle après le recouvrement de la souveraineté national par ce même peuple ?!




    0
  • medjeri
    20 janvier 2012 at 17 h 45 min - Reply

    et oui qu’il etait visionnaire ce colonnel que dieu lui ouvre son vaste paradis il est mort comme il l’a souhaite au maquis les armes a la main contrairement aux laches qui etaient vautres a oujda n’ont tire aucune balle ont pris le pouvoir en 1962 ont dilapide ce pays l’ont plonge dans un sous developpement qui n’a d’egal que leur ignominie leur inculture




    0
  • Mohammed Abdelkader
    17 mars 2012 at 16 h 46 min - Reply

    L’appel du 1er Novembre 1954 se voulait « rassembleur » et le FLN se voulait représentant légitime unique du peuple Algérien.

    Différentes conceptions de ce que devait être l’Algérie indépendante cohabitaient tant bien que mal.

    Aucun des chefs historiques du FLN n’était un enfant de choeur! C’était tous des Hommes, de Grands Hommes certes, mais des hommes quand même. Nul n’était infaillible.

    Il est difficile de dire aujourd’hui si le sort de l’Algérie aurait été meilleur si telle ou telle autre personnalité avait pu faire basculer l’équilibre des forces en sa faveur.

    Ce qui est clair pour moi aujourd’hui, c’est que la révolution algérienne fut un évènement majeur de l’histoire du 20 ème siècle. La révolution algérienne fut une entreprise intelligente et un combat juste.

    Ce combat juste et cette entreprise intelligente est une oeuvre humaine. Elle est grandiose, mais elle n’est pas parfaite. Ceux qui y sont morts ne sont pas nécessairement meilleurs que ceux qui lui ont survécu.

    Réécrire l’histoire de la révolution et revisiter cette oeuvre ne devrait pas conduire à une forme de révisionnisme. Car sur ce point, les choses sont claires : Dans sa lutte pour son indépendance, le peuple algérien était « l’opprimé » et la France colonialiste était « l’oppresseur ».
    Ceux d’entre les « indigènes » de l’Algérie Française qui ont fait le choix de combattre pour l’ordre colonial, ont fait leur choix qu’ils doivent assumer. Ils ont choisi la france tout comme beaucoup de juifs et d’européens d’Algérie. Le problème des harkis est un problème français que la France doit justifier!

    Pour ce qui est du MNA, ce mouvement rival du FLN, il faut savoir que son chef historique Messali, n’a jamais condamné et ne s’est jamais détaché du traître Bellounis. Ils ont fait le mauvais choix.

    Je vois mal comment peut-on justifier le fait d’avoir baptisé l’aéroport de tlemcen du nom « Messali ». J’ai plus de mal à comprendre pourquoi on a débaptisé l’université Benyoucef Benkhedda.

    ça, c’est le révisionnisme inacceptable. Messali, il a beau être le « père du nationalisme », c’est un père qui a trahi ses enfants! Le Maréchal Pétain, lui aussi, a été l’illustre général de la première guerre!!!

    Alors, pour résumer, c’est bien que l’histoire de la révolution soit étudiée et réétudiée, c’est bien aussi que certaines responsabilités soient situées, mais attention au révisionnisme qui refait surface. Quelqu’un m’avait dit une fois, « les enfants du fln (historique) sont comme des crabes, ils finiront tous par s’entretuer » Je lui ai répondu « les crabes ne libèrent pas un pays et même les compagnons du prophète se sont entretués »




    0
    • Zaki
      17 avril 2014 at 2 h 16 min - Reply

      Le père de la Nation Algérienne et le père de la révolution algérienne. voilà ce qu’a été MESSALI HADJ. Traité de traître avant vous par le plus vil des 3B d’après révolution un inculte qui a ruiné le pays tel un picador dans une arène, le maître de la ruse un perfide qui a osé être un criminel non seulement durant la révolution mais pire encore juste après la naissance du bébé à savoir avec son coup d’état ou « Putsch » et qui donne la totale impunité à des mafieux en uniforme et ce depuis 65 à ce jour, et je dirai même avant 65 et avant l’indépendance.
      le 1er Novembre 54 dont on est fier et c’est normal; était malheureusement l’occasion pour les assoiffés du pouvoir et qui n’ont jamais eu une once de sentiment que leur bien être tel l’a si bien et clairement défini Le Colonel Lotfi et qui ne cessent de saigner ce cher et tendre pays au nom de quoi? de la glorieuse révolution dont ils sont indigne d’en parler.
      Encore un point le FLN n’avait d’objectif que la libération de notre pays et il devait être dissout après; mais encore une fois; et comme l’heure actuelle; l’avidité du pouvoir en méprisant le peuple ne leur a permis de le faire.
      Un peuple sans son histoire est comme un peuple sans origine et je ne pense pas que le peuple Algérien le soit alors il ne peut se permettre au n’aucun cas d’accepter des doutes dans ses origines et son histoire.
      Gloire à nos martyrs et que Dieu tout puissant les accueille dans son vaste paradis; et vive l’Algérie Indépendante, Démocratique et prospère telle souhaitée par ses chouhadas des quatre coins du pays qui ont sacrifiés leur jeunesse, leurs familles, leurs rêves d’adolescents, leurs études,… Nous leur devons bien ça!!!
      Merci de revoir l’histoire de notre pays en analysant le passé, le présent et que sera notre futur si on continu avec les mêmes crabes ou teignes ou sangsues.




      0
  • Mohamed J.
    2 octobre 2012 at 21 h 11 min - Reply

    @Mohamed Abdelkader.
    Merci d’avoir balisé. Entièrement d’accord avec vous.




    0
  • Brahim
    21 février 2014 at 15 h 18 min - Reply

    L’adage arabe dit:  » Quant le boeuf meurt,les couteaux se multiplient »




    0
  • othman
    5 avril 2014 at 10 h 25 min - Reply

    Mohammed Abdelkader allah Yerah oualdik bien dit :
    votre phrase résumé la situation de façon admirable
    « Je vois mal comment peut-on justifier le fait d’avoir baptisé l’aéroport de tlemcen du nom « Messali ». J’ai plus de mal à comprendre pourquoi on a débaptisé l’université Benyoucef Benkhedda.




    1
  • Congrès du Changement Démocratique