Édition du
23 September 2018

L’ÉCRIVAIN ET LE SALAFISTE

père noelvendredi 19 décembre 2014

http://braniya.blogspot.fr/
Publié par
Un prédicateur salafiste algérien a appelé, sur une chaîne de télévision privée, l’État à punir de mort le journaliste et écrivain Kamal Daoud. Ce dernier est l’auteur d’un roman, « Meursault, contre-enquête », favorablement accueilli et récompensé par les instances de la francophonie. Le prédicateur aurait argué que K.D. est un apostat qui ne cesse de critiquer l’islam et qu’en tant que tel, il mérite la mort. L’affaire fait grand bruit en Algérie où l’on s’émeut qu’une « fetwa de mort » puisse être prononcée publiquement sans que les autorités réagissent.
Si les mots ont un sens, il ne s’agit pas ici de fetwa, stricto sensu, mais d’adresse au pouvoir afin de faire appliquer la chari’a. C’est pourquoi les plaintes déposées contre le prédicateur n’ont aucune chance -légalement parlant- de prospérer. En effet, il est facile de prévoir que ce dernier sera en position de force dans la mesure où il pourra faire valoir que l’islam étant religion d’État en Algérie, un citoyen a le droit inaliénable de demander l’application du droit musulman. Et si les autorités sont restées le bec dans l’eau, c’est bien qu’elles ont été prises à leur propre jeu hypocrite qui consiste à être plus musulmanes que les musulmans, plus démocrates que les démocrates, comme hier elles étaient plus socialistes que les socialistes. La surenchère qui permet à ce pouvoir d’absorber toutes les formes de contestation.
Cela dit, que font ceux qu’émeut cet appel à l’application de la chari’a ? La même chose que le prédicateur salafiste : ils en appellent à l’État pour le réprimer. Pain bénit pour le pouvoir ! Ainsi, il se trouve à la place et dans le rôle rêvés de l’arbitre paternel, incarnant le « juste milieu » entre les extrémistes des deux bords : laïcs et salafistes. Cette partition, le pouvoir d’État algérien l’a jouée sur tous les modes et mieux que quiconque, y compris jusqu’à ses limites extrêmes : la guerre civile contrôlée, lorsqu’il a poussé à la constitution de milices dans les années 90. De la sorte, il a détourné sur la société la violence qui le visait, lui.
L’ensauvagement de la société est l’arme ultime de ce pouvoir : de l’appel de la « Cour révolutionnaire » demandant à n’importe quel Algérien de « se faire l’auxiliaire de la Justice de son pays en exécutant le traître Krim Belkacem » à l’allocution télévisée du Premier ministre Bélaïd Abdeslam désignant aux tueurs les « laïco-assimilationnistes », en passant par l’interrogation perfide de son ministre des Affaires religieuses, Sassi Lamouri, « Pourquoi tuer des policiers ? Ce ne sont pas des communistes, pourtant », le cynisme et la lâcheté -lâche parce qu’il n’assume pas ses actes- de ce pouvoir sont effrayants.
Une autre constante de ce pouvoir, celle qui fait partie de son ADN, est l’anti-intellectualisme. Messali contre Benkhedda, les 3 B contre ‘Abane, ‘Amirouche contre les étudiants et lycéens venus rejoindre les maquis, Benbella contre F. ‘Abbas (à propos de la première constitution),… toutes les grandes séquences de l’histoire proche de ce pays peuvent être lues à travers ce prisme (certes, non exclusivement). La tête qui pense, qui introduit des éléments de doute raisonnable, qui produit de la distance, qui essaie de tenir compte du tout, est, en effet, incompatible avec l’unanimisme et la militarisation. C’est pour cela que ce type de pouvoir lui préférera toujours la religion, instrument beaucoup plus maniable pour tenir le peuple et l’ensauvager, si nécessaire.
Les religions -quelles qu’elles soient- n’ont jamais fait bon ménage avec l’art et la pensée : Spinoza frappé de « Herem » par le Mahamad juif d’Amsterdam, Giordano Bruno brûlé vif sur ordre de l’Église catholique, la poétesse Asma Bent Marwan assassinée sur ordre du prophète (comme le rapporte Maxime Rodinson dans sa biographie de « Mahomet »), parce qu’elle ridiculisait son message dans les lieux publics. Le malheur de l’Algérie est d’avoir été coupée depuis 50 ans du monde extérieur et d’avoir été abreuvée à la vulgate simpliste de « l’action directe », c’est-à-dire de la violence primaire. Et ce, par la volonté de ceux -le pouvoir- qui se la sont accaparée comme une propriété privée, une « mazra’a » comme dit ‘Azmi Bichara, une hacienda qu’ils gèrent à leur guise. Pesons nos mots : même le colonialisme n’était pas arrivé à ce degré de mépris envers les indigènes -qui sont restés des indigènes, c’est-à-dire des sujets sans droits.
Pour en revenir à l’affaire qui nous occupe, disons qu’attendre du pouvoir des despotes asiatiques qui règnent sur le pays depuis 1962 qu’ils promeuvent l’état de droit et la laïcité, c’est comme attendre qu’il neige au Sahara au mois d’août. Ce pouvoir a, au contraire, tout intérêt à aggraver la fracture entre laïcs et salafistes afin de tenir la société en respect. Mais alors, que faire ? Alors, il faut, à la verticalité (de la supplique adressée à celui du haut), substituer l’horizontalité des démarches solidaires dans la société civile ; en un mot, s’abstenir de solliciter le pouvoir et travailler à dépasser la contradiction entre laïcs et salafistes. Dépasser la contradiction ne veut nullement dire en supprimer l’un des termes. La contradiction est le mode d’existence normal des choses. La dépasser veut dire tenir les deux bouts ensemble et avancer. À ceux qui jugent la chose irréaliste, rappelons que les religieux algériens avaient fait alliance avec les communistes et les démocrates bourgeois (tel Ferhat ‘Abbas) dans le Congrès musulman algérien, en 1936.
Bien sûr, le dépassement de la contradiction suppose que chacun fasse des concessions. Les laïcs devront accepter l’identité religieuse de leur société et les salafistes devront accepter la pluralité des normes de vie sociale. Ce serait assurément la base raisonnable pour avancer vers le vouloir-vivre ensemble. Et il n’y a pas d’autre possibilité pacifique. Le méconnaître serait risquer de précipiter le pays vers l’apocalypse.

Nombre de lectures : 4413
7 Commentaires sur cet article

LAISSER UN COMMENTAIRE

*

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

  • Ammisaïd
    20 décembre 2014 at 13 h 47 min - Reply

    L’ennemi est ailleurs dans le palais des jouisseurs !

    Tu évites de te voir
    Tu évites de voir le jardin de tes valeurs
    Tu crois qu’elles sont dépassées par celle du colonisateur
    Celui qui vit dans l’obscurité malgré sa lumière nucléaire

    Tu évites de te voir
    Tu refuses d’entendre la voix de la sagesse ancestrale
    Tu cris, tu menaces et tu éructes quand tu parles
    Tu crois comprendre tout ce que te dis l’éternel

    Tu veux ici-bas atteindre la gloire
    Tu refuses de voir ce qu’est capable de faire la misère
    Aux peuples qui vivent dans les bras de la terreur noire
    Tu refuses de montrer l’exemple toi qui croit être un être à part

    Tu es convaincu que ton ennemi c’est ton frère
    Celui qui comme toi est étouffé par les détenteurs du pouvoir
    Ceux qui de ton pays, de ton foyer et de ta terre
    Ont chassé la réflexion, l’intelligence et l’espoir

    Tu es convaincu que tu es une plume qui peut voyager dans tout l’univers
    Qui peut atteindre les cimes les plus élevées des montagnes du savoir
    Tu frappes avec tes mots ce qui a construit la voie et ses repères
    De ces gens qui luttent, pas pour cheminer debout et fier
    Mais pour rester digne dans cet environnement ou pullulent les hyènes et les renards

    Tu es convaincu que tu es la langue et la main de ton seigneur
    Toi, qui appelle Lucifer pour sauver ton identité et ton honneur
    Tu as oublié que la tête de la vipère recèle ce que recèle la balle d’un tueur
    Tu as oublié qu’hier le tyran a obscurcit plusieurs étoiles sincères
    Qui disaient que cette terre doit être guidée par la justice et la vérité les plus claires

    Vous avez oublié que les ennemis de votre histoire
    Veulent, les deux, continuer à vous laissez en arrière
    Pendant que le monde avance vers le futur
    Tout en le construisant dans le présent pas à pas et d’une manière sûre
    Vous avez oublié que faire le bien est le seul vrai désir de tout cœur
    Et que le mal est un signe patent de ceux qui sont dans l’erreur et de ceux qui s’égarent !




    0
  • HOUARI
    20 décembre 2014 at 17 h 08 min - Reply

    Effectivement le pere noel n’existe pas dans le monde des adultes sauf bien sur chez nous en Algerie bref.
    Au 21 ieme siecle nous constatons qu’en Algerie la haine prduit encore ses effets. De la haine en vers soi, envers sa societe, envers sa patrie, envers sa religions, de la haine , encore de la haine et rien que de la haine.
    Mais d’ou vient cette haine ?? elle est tout simplement le fruit de l’ignorance, le fruit de la meconnaissance. Elle habite l’esprit de l’illetré comme elle habite celui d’une personne lettrée
    الجهل يصيب الامي و المثقف و الاخطر الجهل عند المثقف
    On associe habituellement le mot haine à l’idée d’une dangereuse malédiction qu’il faudrait éloigner aussi vite que possible. On entend aussi souvent dire que la haine serait pour l’individu un poison qui rendrait quasiment impossible la guérison des blessures reçues dans l’enfance et des blessures dues au mensonges et aux mepris.
    La haine, n’est qu’un sentiment, aussi fort et vital soit-il, et comme n’importe quel autre sentiment, il manifeste que nous sommes bien vivants. Voilà pourquoi il nous faut en payer le prix quand nous essayons de la réprimer. Car la haine a quelque chose à nous dire, sur nos blessures, mais aussi sur nous, sur nos valeurs, sur notre hypocrisie , sur nos mensonges et nous devons apprendre à l’écouter et à comprendre le sens de son message. Si nous y réussissons, nous n’avons plus à la craindre. Si par exemple nous haïssons la duplicité, l’hypocrisie et les mensonges, nous nous donnons le droit de les combattre où cela nous est possible, ou de refuser de fréquenter des gens qui ne font confiance qu’au mensonge et qu’a la manipulation. Mais si nous faisons comme si cela ne nous touchait pas, nous nous trahissons nous-mêmes.

    Qui seme le vent recolte la tempeteé




    0
  • Betrouni Faycel
    20 décembre 2014 at 18 h 24 min - Reply

    @messaoud benyoucef

    Je suis d’accord globalement avec votre contribution , mais permettez moi de faire quelques petites observations :

    1/- Kamel Daoud n’a pas eu le Goncourt donc…… il n’a pas été récompensé par les « instance de la francophonie !

    2/- vous parlez au conditionnel (hamadache aurait argué) donc pour vous il n’a rien dit …..celui qui vous appelé « prédicateur »

    3/- je me demande si vous êtes la justice pour dire « les plaintes déposées contre le prédicateur n’ont aucune chance -légalement parlant- de prospérer. »

    4/- vous dîtes qu’il ne s’agit pas de fetwa mais « d’adresse au pouvoir afin de faire appliquer la chari’a. Elle est plubliée où cette charia dont vous parlez pour que Hamadache y fasse référence ??

    5/- ceux qui sont révoltés par l’appel à la condamnation ne font pas appel à l’État pour réprimer Hamadache , mais simplement pour demander à la justice de faire son travail !

    6/- Ce n’est pas le pouvoir qui qui a poussé à la constitution de milices armées dans les années 1990 , puisque le FIS avait, déjà bien avant le processus électoral, ses milices bien entrainées venues du pakistan ou d’afganistan dès le courant des années 80.

    Merci pour votre contribution et bon courage .




    0
  • A.Hocine
    20 décembre 2014 at 18 h 50 min - Reply

    Jusqu`ici,le pouvoir et ses représentants font comme si de rien n`était.La menace proférée par Ahmidache obscure prédicateur ne semble pas être entendue pourtant elle a été prononcée a la télévision qui appartiendrait,selon la vox populi a l`un des affidés du pouvoir.
    La presse a annonce que l`écrivain et Journaliste Kamal Daoud a déposé une plainte,or les autorités compétentes n`ont encore pas dit un mot sur les mesures prises pour donner suite a cet acte délictuel qui appelle au meurtre de l`écrivain journaliste. Comment faut-il interpréter ce silence?




    0
  • DRIA
    21 décembre 2014 at 0 h 02 min - Reply

    @Mesaaoud Benyoucef

    Une phrase assassine s’est glissée dans votre texte volontairement ou involentairement ?? une allégation sur le prophète ( SAS), l’affaire de la poétesse Asma Bint Merouane. Mi assertion, mi vérité potentielle que vous mettez sur le compte de Maxime Rodinson un linguiste, historien juive français , communiste, dans sa biographie sur « Mahomet », à vous lire vous y adhérer à cette version construit de toutes pièces ainsi que d’autres affaires « oum korfa »….
    C’est certainement ce parti pris et cette légèreté avec laquelle vous abordez des sujets aussi sensible qu’en reproche à Kamel Daoud et ses adeptes
    Je vous suggère ce lien en langue arabe pour avoir un autre avis sur l’affaire Asma à laquelle vous sembler adhérer corps et âme
    http://www.arabtimes.com/portal/article_display.cfm?ArticleID=5047




    0
  • AMINE ZAGHBENIFE
    21 décembre 2014 at 12 h 00 min - Reply

    LE MEDIOCRE !
    Enprisonné dans un habit ridicule !
    En digne representant de la mediocrité !
    Sans aucun scrupule !
    Entier dans savanité !
    Ivre de pretention !
    Du haut de son egotisme !
    Il contemplait tout ce beau monde
    D’un regard hautain !….




    0
  • benamina
    22 décembre 2014 at 12 h 45 min - Reply

    Moi, le duel tapageur hamadache-k.daoud me conforte dans mon ultime conviction maintes fois exprimée ici que la problématique majeure en Algérie n’est pas une dichotomie Arabes/Berbères ou Arabes Algériens /Kabyles, mais plutôt une cohabitation parfois conflictuelle, parfois ambivalente entre deux projets de société, deux civilisations, l’arabe musulmane (ou sud-méditerranéenne, pour ne pas choquer certains) d’un coté , et judéo-chrétienne ou occidentale (ou nord-méditerranéenne, pour équilibrer la 1° parenthèse) de l’autre. Ce n’est pas par ce qu’il y a une majorité de kabyles dans un camp et une majorité d’arabes dans l’autre, qu’il faut conclure ipso facto à un duel arabes/kabyles. Sinon, comment expliquer le paradoxe, de hamadache, le kabyle du jurjura installé à alger, coté salafiste et kamel daoud, l’arabe de mostaganem coté laïciste, anti-arabe musulman ??




    0
  • Congrès du Changement Démocratique