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11 December 2016

Fatiha Talahite : “l’idéologie sécuritaire justifie la suspension voire la suppression de droits acquis de haute lutte”

fatiha Talahite. jpgLa chercheuse Fatiha Talahite au Journal De l’Oranais: “l’idéologie sécuritaire justifie la suspension voire la suppression de droits acquis de haute lutte”

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Fatiha Talahite a quitté l’Université d’Oran où elle enseignait à l’Institut des Sciences Économiques milieu des années 90. Elle a rejoint le prestigieux CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) à Paris. Elle a enseigné durant l’année 2013 à Paris 8. Pour l’année en cours elle assure un enseignement au niveau de l’HESS (Haute École des Sciences Sociales).

Fatiha Talahite a publié avec Thierry Pairault «Chine-Algérie : Une relation singulière en Afrique » Riveneuve Éditions, 2014 – 258 p. Tout comme «25 ans de transformation post-socialiste en » dans la Revue Tiers-Monde, n°210, avril/juin 2012.

En automne 2009, avec Mihoub Mezouaghi dans Confluences Méditerranée elle publiera «Souveraineté économique et réformes en Algérie».

Pourtant malgré son départ d’Oran, elle suit l’actualité nationale de très près et ne rate jamais une sollicitation pour participer à un séminaire ou un colloque dans sa ville Oran ou en Algérie. Aussi, elle intervient périodiquement au niveau de la presse nationale et internationale. Pour ce 8 mars, Fatiha a accordé un entretien au J.D.O.

 

  • Entretien réalisé par ZIAD Salah

 

Journal De l’Oranais : Que vous inspire l’implication remarquée et surprenante des femmes d’Ain Salah dans la lutte contre l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste ?

Fatiha Talahite : Ce que je trouve relativement nouveau et encourageant dans ce mouvement, c’est qu’il va au-delà de la revendication de droits, pour affirmer un devoir, une responsabilité vis-à-vis de l’environnement.

Les mouvements sociaux en Algérie se sont principalement déployés autour de la revendication de droits (politiques, sociaux, économiques), ce qui est normal, au vu de l’absence ou la précarité de ces droits, mais ces dernières années, cela tend à régresser vers la seule revendication de sa part de la rente pétrolière et gazière.

Ce mouvement va dans le sens contraire, il affirme que dans certains cas, il faut renoncer à augmenter la rente, au nom de valeurs supérieures.

Que des femmes investissent les luttes sur les grandes questions de société est un signe de maturité. Une autre caractéristique de ce mouvement est qu’il ouvre un champ nouveau, prenant le pouvoir au dépourvu.

Que des femmes investissent des formes nouvelles de lutte, sortant des chantiers battus, est aussi un signe de vivacité. Il faut s’attendre à ce que dans le futur le pouvoir mette en place des modalités de récupération, de détournement et finalement de dépossession de ces mouvements environnementaux, comme il a tenté de le faire avec plus ou moins de succès pour d’autres causes (citoyenneté, droits humains, droits des femmes, etc.).

Mais la force, la pugnacité et la créativité du mouvement d’Aïn Salah est un signe encourageant sur la capacité des algériens et des algériennes, malgré la récupération et les manipulations diverses, à trouver des formes inédites de lutte.

Pour les femmes, c’est une expérience précieuse, qui ne pourra que les renforcer dans leur combat pour leurs droits en tant que femmes, qui restent pour l’essentiel à conquérir.

Cependant, dans le contexte algérien actuel, qui est celui d’un inquiétant désert politique, ce mouvement a pris la forme d’un bras de fer décisif avec le pouvoir. Il a acquis une telle importance, est devenu un tel enjeu, non seulement politique, mais sécuritaire et symbolique, qu’il pourrait être en quelques sortes victime de son succès.

De sérieuses menaces le guettent, de répression, mais aussi de dérapage et d’instrumentalisation. Être ainsi propulsé sur le devant de la scène fait peser sur ce mouvement une lourde responsabilité quant à l’issue de cette confrontation, cruciale pour l’avenir de la relation entre le pouvoir et la société.

Souvenons-nous comment une partie du mouvement des femmes a été instrumentalisée par le pouvoirmilitaire dans les années 1990, avec pour conséquence son délitement et la perte des acquis politiques des luttes des femmes des années 1980.

J.D.O : Depuis un quart de siècle pratiquement, les femmes algériennes, notamment les anonymes, ont investi des terrains de lutte monopolisés auparavant par les hommes.

Sur le plan politique citons: la lutte contre le terrorisme, la lutte contre les disparitions, la lutte pour élucider le dossier des “harragas” …..Sur le plan social, la bataille pour l’acquisition du logement, la bataille contre le chômage, ….. Est-ce que vous partagez ce constat et quels enseignements vous en tirez ?

F.T : Je ne mettrai pas toutes ces «luttes» sur le même plan. Le terme de «terrorisme» renvoie à l’idéologie sécuritaire, c’est un thème du pouvoir, et à mon avis, y adhérer signifie s’inscrire dans l’allégeance et la soumission au pouvoir. Cela ne va pas dans le sens d’accroître les droits et l’autonomie des citoyens, mais au contraire, s’en remettre aux organes de répression et accepter une régression en termes de droits.

On l’a vu en Algérie après 1992, et partout dans le monde où lidéologie sécuritaire justifie la suspension voire la suppression de droits acquis de haute lutte.

Le citoyen «anonyme» est désarmé sur ce terrain. D’abord, il n’est pas informé, au contraire, il estdésinformé. Il ne «lutte» pas, il se soumet, il accepte.

Pour moi, les véritables luttes politiques sont celles qui vont dans le sens d’accroître l’autonomie et lepouvoir des citoyens, de créer et pérenniser des contre-pouvoirs dans la société, afin que les dirigeants aient des comptes à rendre, ne soient pas dans l’impunité.

C’est en principe dans ce sens que vont les deux autres mouvements, celui des familles de disparus, et celui sur le drame des harraguas, qui s’inscrivent au contraire dans la défense des droits humains et visent à mettre une limite légale au pouvoir des États dans leur guerre contre le terrorisme ou les migrations clandestines.

L’enseignement que j’en tirerai, c’est que la présence de femmes dans ces mouvements, malgré larégression que l’on observe dans la société algérienne en ce qui concerne les femmes, est un signe fort qu’elles se battent, qu’elles n’ont pas baissé les bras.

Par leur implication dans ces mouvements, elles affirment, qu’elles sont concernées par ces luttes sociales et politiques. Elles arrachent ainsi, en pratique, un droit de citoyennes, sans attendre qu’il leur soit octroyé.

Cependant, au sein de ces mouvements, tout comme lorsqu’elles investissent le marché du travail ou tout autre champ social ou politique, elles se heurtent inévitablement au sexisme ordinaire, ce qui remet à un moment ou à un autre le combat féministe à l’ordre du jour.

Par exemple, j’ai été choquée de voir une jeune femme journaliste invitée à l’émission du CPP(café presse politique) du site Maghrebemergent pour témoigner sur le mouvement contre les gaz de schiste, s’entendre dire par un journaliste (dont je ne citerai pas le nom) plutôt hostile à ce mouvement, que son engagement était lié à son engouement pour un «targui» (l’argument classique pour discréditer l’engagement d’une femme dans une cause est de le lier à l’émotionnel, à un attachement affectif à unleader ou un militant voire à la cause elle-même), genre de familiarité qu’il ne se permet jamais lorsqu’il discutent «entre hommes» sur ce plateau.

Quant à la participation des femmes aux mouvements revendicatifs pour le logement ou l’emploi, elle encore plus complexe à analyser, car ces actions sont étroitement liées au partage de la rente et auxstratégies du pouvoir pour acheter la paix sociale et l’allégeance de parties de la population.

La question ici est de savoir ce qui est capitalisé de ces luttes – en termes politiques, de droits des citoyennes– ou si elles sont vouées à disparaître avec l’extinction de la rente ?

J.D.O: Un célèbre chroniqueur de la presse arabophone surnomme l’actuelle APN par «Parlement des coiffeuses». Ce qui est symptomatique : les acquis arrachés sur le plan de la représentation politique (quota des femmes au niveau des assemblées élues) se sont traduits par une connotation négative sur le plan symbolique et social. Qu’en pensez-vous ?

F.T : S’agit-il vraiment d’un acquis, un quota de femmes dans un parlement croupion non représentatif et sans véritable pouvoir ?

Dans leur ensemble, malheureusement, ces parlementaires n’inspirent pas le respect et sont même honnis par le peuple, qui voit en eux des parasites. Ils sont donc déjà discrédités sur le plan symbolique et social, et cela est lié à l’histoire de cette assemblée, mise en place, il faut le rappeler, après l’interruption et l’annulation des premières élections démocratiques de l’histoire de l’Algérie indépendante.Lesfemmes elles-mêmes ne se reconnaissent pas dans ces femmes députées ou ministres.

Au final, ce «féminisme d’État», qui consiste à promouvoir des femmes politiques dans un contexte dedéni des droits des citoyens, ne fait que se retourner contre les femmes.

Bien évidemment, cela ne justifie pas ces propos sexistes lamentables, qui reflètent le niveau de la classe au pouvoir en Algérie, laquelle interpelle la société dans ses réflexes les plus négatifs.

Et il faut reconnaître qu’il y a une montée du sexisme et de la misogynie aujourd’hui en Algérie, liée à mon avis au blocage de l’évolution politique, sociale, économique.

J.D.O : Vous êtes précurseur en matière de réflexion sur les femmes algériennes. Quel regard portez-vous sur la situation des femmes en Algérie actuellement ?

F.T : Dans un article sur les femmes et le marché du travail dans le MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord), j’analyse la situation des femmes dans la région comme le résultat d’un compromis sur le partage de la rente pétrolière, favorisant l’octroi de revenus aux chefs de famille, au détriment de l’emploi féminin.

Ce compromis global, qui a touché même les pays non pétroliers – avec les migrations vers le Golfe et les aides en provenance de ces pays – et a assuré une certaine stabilité politique tout au long des décennies 60, 70 et 80,a conduit à un blocage de l’évolution de la situation des femmes et à un retard par rapport à d’autres régions du monde. Il a sauté à la fin des années 1980, avec la guerre du Golfe.

Certains pays se sont alors engagés dans la voie d’une libéralisation économique avec ouverture au marché extérieur, notamment par l’exportation de biens manufacturés, favorisant l’exploitation à une large échelle de la main d’œuvre féminine bon marché, comme c’est le cas dans les pays émergents.

En Algérie, l’interruption des réformes des années 1990-92 et le retour de la rente dans les années 2000a bloqué ce processus, même si ce compromis ne tient plus et se fissure de toutes parts.

Cependant, le modèle concurrent n’est pas forcément celui d’une plus grande égalité et équité entre les sexes.

Dans le premier modèle, les femmes ont acquis la possibilité massive de faire des études poussées, mais leur accès au marché du travail a été bloqué, et avec lui l’évolution de leur statut social et politique.

Dans le second modèle, elles subissent la loi du marché, au moins aussi brutalement que les hommes, si ce n’est plus. C’est vers cette voie que poussent aujourd’hui des forces puissantes présentes dans la société algérienne, qui contestent l’orientation actuelle du régime.

Pour les femmes, il y a un vrai enjeu à négocier leur place dans les changements à venir, pour qu’elles n’en fassent pas encore une fois les frais. On voit déjà aujourd’hui comment le fait que de plus en plus defemmes n’acceptent pas la condition qui leur est faite et se battent pour leur autonomie suscite des réactions misogynes dans la société.

Comment des hommes, bien qu’ayant besoin du revenu des femmes (salaire, logement, voiture) pour pouvoir joindre les deux bouts et mettre du beurre dans les épinards, leur font payer ce qu’ils vivent comme une humiliation et une perte de pouvoir.

Peut-être que ce conflit est d’autant plus exacerbé qu’il s’accompagne d’un sentiment d’impuissance face au blocage général du pays. Mais il n’est nullement garanti qu’une ouverture et un élargissement des opportunités pour tous décrispera les relations entre les sexes.

Il y a une lutte à mener sur le terrain idéologique et celui des droits, dont les femmes ne pourront pas faire l’économie, si elles ne veulent pas voir leur situation se dégrader encore.

J.D.O: Comment auriez-vous aimé marquer le 8 Mars de cette année ???

F. T: J’avoue que depuis que le 8 mars, journée internationale des femmes, a un peu partout été récupérée par le féminisme d’État, je me suis désintéressée des célébrations grandiloquentes qui le marquent.

Au niveau populaire, une nouvelle tradition est née, la «fête des femmes», un peu comme la fête des mères ou la Saint Valentin, à l’occasion de laquelle on fait des vœux et on offre des fleurs !

En Occident, c’est en train de devenir une fête commerciale, l’occasion de sortir un nouveau parfum ou de refaire les vitrines sur ce thème. On peut considérer comme positif cet hommage aux femmes, mais pour moi qui ai vécu les grands moments du féminisme, ça n’a plus grand-chose à voir avec les luttes des femmes. Mais peut-être est-ce l’évolution normale de toutes les célébrations


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2 Commentaires sur cet article

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  • Ouas Ziani
    12 mars 2015 at 11 h 26 min - Reply

    Et qui, parmi les « partis politiques », a bâti cette idéologie sécuritaire ? Réponse : les partis sécuritaires…ils sont dans l’opposition, toujours dans l’opposition….à la société, cela va de soi mais ils font beaucoup de bruits contre…le pouvoir. Combien de fric ont-ils gagné ? Beaucoup, dit-on.

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  • IDIR
    15 mars 2015 at 12 h 45 min - Reply

    Elle n’a rien dit de méchant ! Madame Asma Ben kada – députée FLN et esprit « féministe » – veut remplir les cafés populaires d’Alger par la gent féminine au lieu de groupes de travail et ateliers ( éducation, santé, économie, environnement, finance, etc ). Réjouissez-vous, pauvre femme !

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