Édition du
4 December 2016

Les préparatifs du 8 mai 45.

Mostefai Chawki1DOCTEUR CHAWKI MOSTEFAI

Communication
En ce jour anniversaire des évènements tragiques de 1945, qui ont endeuillé les villes de Guelma et Sétif ainsi que tout leur arrière pays, nous nous recueillons avec émotion et ferveur au souvenir de tous ces martyrs dont on a versé le sang généreux, en ces journées de Mai 1945.

C’est un grand honneur que les organisateurs de cette commémoration me font en me demandant d’apporter un témoignage vivant des évènements que nous avons personnellement vécus et initiés, en même temps d’ailleurs que d’autres militants, dirigeants et cadres du Parti du Peuple Algérien dont la plupart, malheureusement, sont disparus, emportant avec eux une parcelle de l’Histoire du mouvement national algérien.

Je vous remercie , mes frères et mes sœurs , et en même temps , je vous félicite de votre initiative qui porte la marque de la fidélité à notre idéal et à la mémoire de tous ceux qui ont donné leur vie pour la liberté. Le culte du souvenir est une condition de survie de l’âme d’un peuple.

Votre initiative est d’autant plus méritoire que nous avons assisté depuis notre indépendance en 1962, à une conspiration du silence sur l’origine réelle et lointaine de l’action libératrice et l’appropriation, parfois insidieuse, d’autres fois, frontale, de la paternité de la politique et de l’action menée. BENYOUCEF Ben Khedda, a, dans son livre « Les origines du 1er Novembre 1954 » (page 22), mis l’accent sur cette tentative d’escamotage de l’Histoire. «On ne saurait, dit-il, trop insister sur l’aspect pernicieux de l’attitude qui consiste à sanctifier la Révolution mais en faisant table rase du passé».

Beaucoup de choses ont été écrites sur cette période de Mai 45. Et pourtant, malgré la qualité des auteurs, leur professionnalisme ou leur expérience du mouvement national, les tenants et aboutissants des manifestations du 1er Mai 45, du 8 Mai, de ce qu’on appelé l’ordre d’insurrection et du contre-ordre, n’ont pu être cernés avec toute la rigueur nécessaire par ceux qui ont rapporté l’évènement sur la base de témoignages dont les auteurs ont, très certainement, oublié ou confondu certains détails, qui heureusement, n’ont pas modifié, fondamentalement, la substance et la signification des faits.

C’est pourquoi l’initiative de votre association historique et culturelle du 11 décembre 1960, est a ce point judicieuse, de faire appel directement aux personnes qui ont eu à prendre des décisions urgentes et assumer des responsabilités importantes. C’est le cas de Said AMRANI, et de moi-même qui avons la chance et l’avantage d’être deux survivants de cette Direction politique qui a marqué un tournant décisif dans la marche de notre pays vers son indépendance.

L’usage a consacré la dénomination de Direction du Parti, Parti du Peuple Algérien, (P.P.A). pour désigner des membres actifs dont chacun assumait une tâche spécifique, telles que Secrétariat général, organisation, relations publiques, Finances, agitation, propagande, etc.… Ce noyau faisait partie de la Direction élargie qui, elle, englobait tous les militants qui ont eu a jouer un rôle de direction à un moment ou à un autre, et qui se réunissait, soit à l’occasion d’un événement d’importance qui requérait le maximum d’avis en vue d’une décision, soit, tout simplement, parce qu’un membre en manifeste le désir, auquel cas il participe aux réunions de la Direction. C’est par exemple le cas de Chadli EL MEKKI qui se trouvait à Alger au moment des massacres de Sétif et Guelma, de ABDOUN présent à Alger et dont on a jugé bon de demander l’avis, pour maintenir ou arrêter l’ordre d’une action qu’on a par ailleurs, par simplification, amalgame, ou pernicieuse Intention appelé « ordre d’insurrection ». C’est ainsi que , la composition de la Direction du Parti ou bien la responsabilité de décisions ou d’attitudes varient d’un auteur à l’autre. Par exemple Mahfoud KADDACHE dans son livre « Histoire du Nationalisme Algérien » et situant la décision des manifestations du 1er MAI 45 par le Bureau clandestin du PPA au 30 Avril, soit la veille des manifestations, écrit (page 699) que c’est sur l’insistance de HAFIZ Abderrahmane, MEZERNA Ahmed, MOKRI Hocine, et HENNI Mohamed, que la décision a été prise de manifester le 1er Mai ; BENKHEDDA Benyoucef, dans son livre « les origines du 1er Novembre 54 » (page 97), fait remarquer la difficulté de cerner la composition de la Direction du PPA en citant, en plus de la liste précédente, DEBAGHINE Mohamed Lamine, CHERCHALLI Hadj Mohamed, AMRANI Said, BOUDA Ahmed, ASSELAH Hocine, MOSTEFAI Chawki, KHELIL Amar, FILALI Embarek. A ces noms, il faudrait ajouter, rappelle ABDELHAMID Sid Ali, BOUKADOUM Messaoud et TALEB Mohamed.

C’est dire à quel point, est difficile et hasardeuse la relation de l’Histoire d’un mouvement de libération tel que le nôtre, des attitudes et des actes des uns et des autres parmi les opérateurs et protagonistes de l’événement, quand la source de l’information est basée sur le seul souvenir des hommes.

C’est pourquoi, je m’efforcerai d’apporter à mon témoignage, élaboré avec la participation de Said Amrani et Sid Ali Abdelhamid, le maximum d’exactitude avec l’espoir que ce témoignage sera la mise au point attendue à la relation des évènements, des tenants et aboutissants de cet épisode crucial de l’histoire de notre mouvement de libération nationale.

C’est le vœu que j’exprimai déjà dans mon témoignage lors de la commémoration du 8 Mai 45 par la section de Guelma en 1995, témoignage dont je reprends, aujourd’hui, de larges extraits. Mais n’ayant ni le temps, ni la compétence et la prétention de faire œuvre d’historien, il me plait de recommander à notre jeunesse la lecture de travaux de grande qualité sur le mouvement national de libération que sont les livres de Mahfoud KADDACHE (Histoire du nationalisme algérien), de Benyoucef BENKHEDDA (les origines du 1er Novembre 1954), de Mohamed HARBI (le FLN : mirage et réalité), de Redouane AINAD-TABET (le 8 Mai 1945), ainsi que de nombreux autres auteurs.

L’avantage pour moi d’avoir été contemporain et au milieu des évènements, du fait de mes propres responsabilités, me permet, d’apporter aux récits et interprétations des faits de cette période de l’Histoire du mouvement national, une vue originale et vécue pour compléter, préciser et si nécessaire rectifier certaines choses.

Pour en revenir à l’événement, cet épisode de notre lutte qu’est le mois de Mai 1945, se caractérise par quatre faits saillants :

1/ LES MANIFESTATIONS DU 1er Mai 1945.

2/ LES MANIFESTATIONS DU 8 Mai 1945.

3/ L’ORDRE D’ACTION DE DIVERSION DIT «D’INSURRECTION GENERALE» POUR LA NUIT DU 23-24 MAI 45.

4/ LE CONTRE ORDRE DU 18 MAI 1945
Le contexte dans lequel ces évènements ont eu lieu, est le résultat d’une activité militante qui remonte généralement à l’existence et au développement de l’idée nationale à travers l’Etoile Nord Africaine des années 30 et au Parti du Peuple Algérien, et d’une manière plus précise à la réactivation de cette organisation au début de la dernière guerre en 1940.

Le Parti du Peuple Algérien s’était enrichi d’un apport nouveau par l’intégration de la jeunesse universitaire nationaliste a l’occasion d’une tentative de recrutement de Mohamed Lamine DEBAGHINE, par un groupe d’étudiants qui avait décidé le déclenchement de la lutte insurrectionnelle pour le 1er Octobre 1940, suite à la débâcle de la France le 18 juin 1940. Cette tentative s’est soldée, sur les conseils judicieux de Mohamed Lamine DEBAGHINE qui assurait le leadership de la Direction politique du P.P.A, par une intégration du groupe étudiant dans les rouages du P.P.A et la désignation d’un des leurs en l’occurrence MOSTEFAI Chewki, à titre de caution et garantie, et comme membre à part entière de la Direction du Parti.

La défaite militaire de la France ayant entraîné la démobilisation de Ferhat ABBAS, Pharmacien, une démarche a été faite auprès de lui, à l’hôtel des négociants rue d’Isly à Alger au courant de l’automne 1940 par Mohamed Lamine DEBAGHINE et moi-même, au nom du Parti, pour l’inviter, vue la conjoncture nouvelle d’affaiblissement de la France, d’abandonner la politique d’assimilation poursuivie jusque là et d’embrasser une politique indépendantiste de libération nationale. Ferhat ABBAS n’était, dit-il, « pas homme à changer de fusil d’épaule ». La même démarche faite au lendemain du débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942 l’a trouvé en de meilleures dispositions.

La Direction, en la personne de Mohamed Lamine DEBAGHINE l’a saisi d’un projet de programme politique devant guider désormais notre action commune. C’est ainsi que Ferhat ABBAS a rédigé un programme politique qu’il a intitulé « Manifeste du Peuple Algérien ». L’initiative du Parti P.P.A dans la naissance du Manifeste a été occultée par tous les auteurs sauf Benyoucef BENKHEDDA dans les origines du 1er Novembre 54 (page 91) y compris par Mahfoud KADDACHE (Page 639) dont l’œuvre, remarquable par ailleurs, constitue l’ouvrage le plus documenté, a ma connaissance, sur l’Histoire du Mouvement National .

Aussi bien en ce qui le concerne que d’autres écrits, mon intervention, plutôt que de refaire l’Histoire, servira davantage à compléter et à corriger éventuellement ce que le vécu des choses m’autorise à combler comme oubli, non information ou erreur.

Grâce au Manifeste, et à son Additif adopté le 26 Mai 1943 par les sections Arabes et Kabyles des Délégations financières, additif que nous n’avons pas avalisé en raison de sa référence à l’Union Française, Ferhat ABBAS a néanmoins accompli un travail considérable en diffusant dans les milieux de la bourgeoisie intellectuelle et commerçante, l’idée du nationalisme, modéré certes, mais remettant en cause le sacro-saint dogme de l’Algérie française. C’était là, une avancée intéressante. La nécessité se fit bientôt sentir de structurer ce vaste mouvement d’opinion pour le rendre capable d’entraîner les masses populaires dans des actions qui s’avéraient indispensables en raison des attitudes négatives et dilatoires des autorités françaises dont le seul souci était l’effort de guerre. KADDACHE décrit parfaitement tout ce scénario, qui explique la montée en température de l’opinion en général. Ferhat ABBAS prend l’initiative de lancer un mouvement politique : les Amis du Manifeste et de la Liberté (les A.M.L.) et invite le P.P.A, en la personne de Hocine ASSELAH, chargé des relations avec lui, de promouvoir une organisation de masse. Le P.P.A s’y employa efficacement grâce à son organisation clandestine qui déploya une activité au grand jour, s’avéra ainsi d’une grande efficacité et, par la force des choses, devint la colonne vertébrale des A.M.L. Si bien que lorsqu’il fallut décider de Manifester pour son propre compte au plan syndical, le 1erMai et le jour de la victoire, le P.P.A fut accusé d’avoir noyauté les A.M.L dans le but de mener sa propre politique en trahissant la confiance de ses partenaires.

Ce qui était absolument contraire à la réalité. En effet le P.P.A, en raison de sa politique radicale , représentait pour le pouvoir colonial l’ennemi à abattre. Et comme il y avait eu des antécédents de tentatives de rapprochements, de nationalistes algériens dont OUAMARA Rachid, RADJAF Belkacem pour obtenir aide et appui des Allemands dans leur action anti-coloniale, il était facile pour l’Administration de taxer le P.P.A et ses militants de collaborateurs de l’Allemagne hitlérienne , et ce malgré la position non équivoque, anti-nazie et pro-occidentale de MESSALI Hadj, emprisonné à El Harrach depuis le 4 Octobre 1939. Il en était de même pour le Parti Communiste Algérien qui prétendait exercer une influence prédominante sur la classe ouvrière algérienne, et dénonçait la politique nationaliste du P.P.A comme une politique aventureuse, contraire aux intérêts du peuple algérien, alors que le salut résidait, d’après lui, dans des liens étroits avec le peuple français. L’influence du P.P.A était contestée par certains, y compris par les Américains. Le P.P.A qui avait gardé son individualité propre se trouvait au printemps de cette année 1945, dans l’obligation absolue de démontrer, si ce n’est son influence sur le prolétariat algérien, influence qui était réelle, au moins la rupture quasi-totale entre l’opinion des masses ouvrières, ne parlons pas des masses paysannes, avec l’idéologie et la politique des Partis Communistes algériens et français.

C’est ainsi que s’expliquent les manifestations du 1er Mai décidées unilatéralement par la Direction du P.P.A au début du mois d’Avril, et ce à travers tout le territoire national. Ce n’est pas la déportation de MESSALI, de Chellala où il était en résidence, a El Goléa dans un premier temps, puis à Brazzaville, qui a motivée les manifestations du 1er Mai, pour la simple raison qu’on ne peut pas, quelle que soit la puissance d’une organisation clandestine, décider d’une action à l’échelle du pays en quelques jours. Said AMRANI raconte que la veille du 1er Mai, soit le 30 Avril il a passé sa journée et une partie de la nuit à tirer des tracts à la ronéo, dans le local de la rue Socgemaa (Souk El Djemaa), pour les transporter à Oran le lendemain par train, en compagnie de Ahmed MEZERNA. Tracts dénonçant la déportation de MESSALI Hadj et les arrestations des militants de Ksar El Challala, Saàd DAHLEB….. Le 1er Mai, fête du travail a été une action essentiellement politique et, occasionnellement, une protestation contre l’arbitraire et la provocation coloniale.

Si on se penche sur les motivations du 8 Mai 45, le caractère politique et impératif est encore plus évident.

Depuis le mois de Mars 1945, la défaite allemande s’avérait imminente. Le mouvement des AML, avait pris un développement fulgurant et ce à l’échelle du territoire national, dû pour une bonne part, à l’action de l’organisation du Parti P.P.A. L’état d’esprit de la population était marqué par l’impatience et le désappointement devant le refus obstiné de l’autorité locale et du pouvoir métropolitain d’accorder une quelconque attention aux revendications nationales, mêmes quand elles sont empreintes de modération et d’esprit de compromis. Les Alliés Anglo-Américains accordaient à la France, le privilège du monopole colonial dans le traitement des affaires politiques en Algérie, et ailleurs, en vertu de la priorité de la guerre sur toute autre préoccupation.

A la Direction du P.P.A, nous étions conscients que les effets conjugués de la propagande française, relayée par celle des Partis Communistes algériens et français, devaient être combattus avec toute la vigueur nécessaire si nous ne voulions pas laisser accréditer aux yeux du camp occidental l’idée que le peuple algérien était l’allié de l’Allemagne nazie. Il fallait frapper un grand coup et démontrer, au moment de la célébration prochaine de la victoire définitive du camp de la Démocratie sur l’Hitlérisme, que le peuple algérien, partisan de la Démocratie et de la Liberté des peuples, entendait célébrer dans la joie et l’enthousiasme la fin du cauchemar né de l’Hitlérisme et son équivalent le Colonialisme, contre lesquels le peuple Algérien a consenti les plus grands sacrifices sur tous les fronts de la guerre et autres Cassino.

Et pour profiter au maximum du retentissement médiatique , à l’échelle mondiale de la victoire des pays de la Charte de l’Atlantique, l’Algérie devait fêter sa victoire en tant que peuple, en tant que nation opprimée, indépendamment de la France et de ses institutions, en arborant tout haut l’Emblème de sa propre souveraineté.

C’est ainsi que nous décidâmes, au sein du Comité Directeur, de défiler le jour des manifestations de la victoire, en arborant le drapeau de l’Etoile Nord Africain et P.P.A en tête des cortèges.

Hocine ASSELAH reçut pour mission de la Direction de trouver un exemplaire du drapeau avec lequel MESSALI Hadj avait défilé en 1937 du Champ de manœuvre à la grande poste ; drapeau, écrira plus tard, ce dernier, dans ses mémoires, qui avait été conçu et cousu par Mme MESSALI elle même. La recherche de Hocine ASSELAH s’avéra infructueuse et au bout d’une semaine, il nous avisa que, même au musée Franchet d’Esperay qu’il avait visité pour la circonstance, il n’y avait pas trace du drapeau de Mme MESSALI. Ce que voyant, nous décidâmes d’en fabriquer un aux couleurs suggérées par différentes personnes , à savoir, vert, blanc et rouge.

Nous fûmes désignés, Hocine ASSELAH, Chadly EL MEKKI et moi même afin de concevoir un, ou plusieurs modèles de drapeaux, que la Direction adopterait. A nous trois, nous décidâmes de nous réunir le lendemain au lieu de nos réunions, rue Socgemaa (Souk El Djemaâ) dans l’appartement de 2 pièces du 2ème étage mis à la disposition de l’organisation en la personne de Said AMRANI par MOUFDI Zakaria et HENNI Mohamed, surnommé DAKI, pour les besoins de l’organisation du Parti, laquelle relevait de la responsabilité de Said AMRANI. Celui-ci le mit à la disposition de SMAI Abderrahmane, militant de l’organisation, pour en faire un local professionnel de tailleur, profession qui appelle des visites nombreuses de clients supposés, sans attirer autrement l’attention d’une quelconque surveillance policière. Cela convenait parfaitement au rôle dévolu à ce local puisque, pendant des années, il servit, sans anicroche, de lieu de réunion aux organismes dirigeants du Parti. C’est là qu’une certaine matinée du mois de Mars ou Avril je me suis rendu avec, dans la poche, mon équerre et mon compas, des feuilles blanches et une boite de crayons de couleurs bien taillés, ainsi que des esquisses de différentes combinaisons de drapeau.

La discussion a porté sur les positions relatives de l’étoile et du croissant, sur les couleurs, sur la signification et les symboles des motifs envisagés. Le choix définitif de la Direction s’est porté sur le modèle actuel. A savoir, le croissant à cheval sur le vert et le blanc et l’étoile dans le blanc à l’intérieur des deux branches du croissant. La forme actuelle a été obtenue grâce à l’initiative de Benyoucef BENKHEDDA et de Hadj CHERCHALLI son chef de cabinet à la présidence du G.P.R.A en 1961, qui ont confié à Mokhtar LAATIRI, un ingénieur tunisien, le soin d’en déterminer les caractéristiques techniques, mathématiques pour la forme, et physiques pour les couleurs, de telle sorte que la fabrication des emblèmes de quelque dimension que ce soit, obéissant à des paramètres stricts, aboutit à une forme et des couleurs rigoureuses toujours identiques à elles-mêmes . Ce drapeau fut par la suite confirmé comme emblème national au comité central du Parti en 1949, puis normalisé par une décision du G.P.R.A au cours de sa réunion du 3 avril 1962 à Tunis et enfin institutionnalisé par la loi n° 63-145 du 25 avril 1963 de la République Algérienne Démocratique et Populaire.
Avant de clore ce chapitre, je crois devoir préciser que dans notre esprit, nous venions de créer un emblème auquel s’attache une volonté de différenciation, de scission avec le symbole tricolore de la souveraineté française, nous n’avions pas crée le futur drapeau de la nation algérienne. Ce sont les évènements, c’est par la force des choses que cet emblème a acquis ses droits de cité, c’est par la puissance de l’idéal qu’il sous-tendait ; c’est par l’abnégation et l’esprit de sacrifice, de ceux qui l’ont porté, avec honneur et gloire, ce sont les milliers et les centaines de milliers de Chouhada qui ont donné leur vie pour qu’il reste debout, face au vent et à l’ennemi ; c’est pour tout cela qu’il est devenu, par le vert, le symbole de l’espérance et du progrès, par le blanc, le symbole de la paix, par l’étoile et le croissant le symbole de l’Islam. Progrès, Paix, Allah ; ce fut une étrange coïncidence avec les trois lettres du Parti du Peuple Algérien (P.P.A) inventeur et artisan de l’Indépendance nationale.

Nous en étions là, à attendre la défaite officielle de l’Allemagne et la célébration de la victoire des Alliés. Les instructions ont été diffusées à travers tout le territoire pour organiser des défilés indépendants de ceux organisés par l’administration coloniale en association, avec les représentants des forces alliées, c’est à dire essentiellement les Anglo-Américains

Le modèle du drapeau, qui venait d’être adopté par la Direction a été distribué aux sections à Alger et distribué au reste des villes de l’intérieur pour le fabriquer et le tenir prêt pour le jour « J » dont, naturellement, on ne connaissait pas encore la date exacte. C’était une tâche dévolue à Said AMRANI en tant que responsable de l’organisation au sein de la Direction.

Nos cortèges avaient pour consignes, dans toute la mesure du possible d’arborer les drapeaux de tous les alliés, Etat-Unis d’Amérique, Grande Bretagne , URSS et y compris celui de la France.

LES MANIFESTATIONS DU 1er MAI.

La consigne donnée aux organisations du Parti était d’une part de boycotter les défilés organisés par la CGT et le PCA et, d’autre part, organiser, dans la mesure du possible, un défilé indépendant en arborant des pancartes portant les slogans nationalistes tels : «Parlement Algérien», «Libérer MESSALI», «Libération de tous les détenus politiques», «Indépendance», etc. Dans de très nombreuses villes de l’Est à l’Ouest, la consigne fut observée avec un grand succès. A Alger la capitale, la manifestation fut grandiose. Pour faciliter les rassemblements et surprendre les forces de police, trois points de départ étaient prévus : la place du Gouvernement actuellement place des Martyrs, Rue Marengo prés de la Mosquée de Sidi Abderrahmane et Bab Ejdid, dans la haute Casbah. La synchronisation des départs avait dévolu à chacun des 3 cortèges, une heure précise de démarrage calculée de telle sorte qu’en tenant compte de la distance à parcourir à une vitesse donnée, le cortège de Bab Ejdid devait déboucher le 1er sur la rue d’Isly (actuelle Ben M’hidi) en venant par les rues Rovigo et Henri Martin et arriver en tête de la manifestation à la Grande Poste ; le cortège de la place des martyrs devait arriver par la rue Dumont Durville et s’accoler au cortège de Bab Ejdid, et celui de la rue Marengo prendre la suite de celui de la place des martyrs. Tout cela devait constituer une masse de plusieurs dizaines de milliers de manifestants avec, à leur tête, les étudiants de l’université, Marocains, Tunisiens, Algériens ainsi que des Etudiantes. Je me dois de citer leurs noms et d’ouvrir une longue parenthèse, car cette jeunesse intellectuelle va jouer un rôle considérable, décisif dans l’histoire du mouvement national. Mamia AISSA (future Madame Abderezzak CHENTOUF), Mimi BELAHOUANE (future Madame Ahmed SIDI MOUSSA) et Kheira BOUAYAD-AGHA, de Tlemcen (future Madame Chawki MOSTEFAI) devaient être sur le devant du cortège ; puis, a coté et derrière elles, les étudiants Marocains dont Abdelkrim KHATIB, EL FASSI, THIBER, BOUCETTA, les frères BELABBES, DIOURI tous futurs ministres du Gouvernement Marocain, les Tunisiens dont, entre autres, Driss GUIGA, futur ministre, Tahar GUIGA, Abdelmalek BERGAOUI, les frères Said MESTIRI chirurgien émérite et Ahmed MESTIRI futur ministre, Mostefa LAAFIF et bien d’autres, soit une cinquantaine d’universitaires Maghrébins en tout . Ce seront ces camarades de faculté qui ont été, à l’instar de nous-même, de véritables militants du Front de Libération Nationale de 1954 à 1962.

Ce que j’atteste avec détermination, puisque, déjà avant et lors de la création du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (G.P.R.A), je reçus pour mission de représenter l’Algérie combattante auprès du Gouvernement Tunisien d’abord, puis du Gouvernement Marocain. Je veux citer particulièrement, puisque l’occasion m’en est donnée , le Dr Abdelkrim KHATIB, ministre du Gouvernement de sa Majesté MOHAMED V puis de sa Majesté HASSAN II dans les années 1960 et 61 qui nous a, dans une large mesure, par son action auprès de l’autorité marocaine aidé à contrecarrer et faire échouer le projet de De Gaulle du « Sahara des riverains » auquel avaient déjà adhéré, avec enthousiasme, tous les autres pays riverains « Tunisie, Libye, Niger, Mali, Mauritanie » ; ce qui ouvrit la voie au succès des négociations entre le FLN et le Gouvernement Français par la déclaration du 5 septembre 1961 du général De Gaulle sur le Sahara : ( lire L’Algérie à Evian de Redha MALEK page 175/176 ) pour aboutir aux accords d’Evian du 19 mars 1962. Par ailleurs, grâce, en plus, à son appartenance à la Direction du Parti de Ahardane, Ministre de la défense du Gouvernement Marocain, nous primes l’initiative, KHATIB et moi, de proposer au Gouvernement Marocain, d’importer, en tant qu’état souverain, de l’armement destiné à l’A.L.N. Le Roi MOHAMED V en a accepté le principe à la condition que les organisations civiles, le F.L.N et militaire l’A.L.N, se comportent sur le territoire Marocain, dans le respect strict de la souveraineté de l’Etat Marocain. L’accord négocié par la Mission du GPRA de Rabat avec le ministre de l’intérieur BEKKAI et signé par BENTOBAL au nom du GPRA, ouvrit la voie à l’importation par le Gouvernement Marocain de 4 bateaux remplis d’armes achetés par le GPRA, auprès des états socialistes, l’URSS notamment et destinés à l’A.L.N de l’ouest.

Revenons au cortège de Bab Ejdid.

Un hasard malencontreux a voulu que la délégation marocaine rejoignit le point de rassemblement avec quelques 10 minutes de retard, ce qui nous a amené, en faisant une marche forcée du cortège, à déboucher directement dans la rue Ben M’hidi (ex Isly) pour rattraper le retard du démarrage. Le cortège de la place des Martyrs était déjà passé. Celui de Sidi Abderrahmane débouchera au début de la rue Ben M’hidi (ex Isly) où les deux cortèges se fondirent l’un dans l’autre. Quelques minutes plus tard en s’acheminant vers la Grande Poste, nous entendîmes, devant nous, le crépitement d’une mitrailleuse qui dura plusieurs secondes, suivie d’une clameur de la foule qui reflua en désordre, les gens abandonnant sur le trottoir chaussures, espadrilles, coiffures, même des sacs et des couffins. En quelques minutes, la rue Ben M’hidi avait retrouvé son calme où régnait un silence de mort. Le soir nous apprîmes que le mitraillage de la police ou de la gendarmerie avait provoqué la mort de 4 personnes Ghazali EL HAFFAF, Ahmed BOUGHLAMALLAH, Abdelkader ZIAR et Abdelkader KADI ainsi que des dizaines de blessés graves.

Le lendemain, nous lûmes, dans le journal du parti communiste algérien, le discours que Amar OUZEGANE a prononcé à la fin du défilé de la CGT, sur l’esplanade de la Grande Poste, appelant à la répression et l’extermination des «agents fascistes» du P.P.A qui osaient saboter la fête sacrée du monde du travail. Mahfoud KADDACHE cite l’article de «Liberté» du 3 mai qui «dénonçait une poignée de misérables provocateurs, agents de l’hitlérisme liés aux féodaux européens et musulmans».

Mais le résultat politique était atteint. Nous avions démontré aux Américains (je cite encore KADDACHE) qu’ils se trompaient quand ils déclaraient à une délégation de nationalistes «Hocine ASSELAH, Hadj Mohamed CHERCHALI et Chadly MEKKI» que le peuple ne suivait pas le mouvement national.

La fusillade avait eu lieu au niveau du casino. Ces cortèges ont eu lieu dans certaines grandes villes avec un succès total. Seules Oran et Blida ont subi le même sort et les deux villes ont eu chacune un mort et des blessés.

LES MANIFESTATIONS DU 8 MAI.

Ayant fait le bilan de l’opération du 1er mai et mobilisé l’organisation pour porter secours aux blessés et à leurs familles, nous nous empressâmes de diffuser à toutes nos organisations locales des directives complémentaires concernant les prochains défilés de la victoire à savoir :

1) Les manifestations doivent être absolument pacifiques ; les mots d’ordre de prudence et de sang-froid largement diffusés parmi les manifestants ; le contrôle de ceux-ci pour récupérer toutes espèces d’armes éventuelles tels que armes à feu, couteaux, même les bâtons etc.
2) Les villes d‘Alger et d’Oran s’abstiendront de manifester ; de crainte que les récentes fusillades du 1er Mai, n’aient crée chez les militants et les manifestants, un esprit de revanche, contre les forces de l’ordre, propice aux provocations de celles-ci, toujours possibles.
3) Déployer en milieu de parcours, le drapeau algérien qui venait d’être adopté par la Direction, quelques semaines auparavant.

Nous attendîmes alors l’armistice qui intervint le 7 Mai et les fêtes de la victoire des alliés furent fixées au 8 Mai 1945. Les détails de ces manifestations ont fait l’objet d’une description très détaillée de Mahfoud KADDACHE dans le Tome II (pages 702 et suivantes) de son livre «Histoire du Nationalisme Algérien» et de Redouane AINAD-TABET dans son livre très documenté «le 8 mai 1945». Ces deux publications sont incontournables pour qui veut connaître les faits survenus. A ceux qui s’intéressent à cette période, je ne saurai trop leur recommander la lecture et la réflexion sur ces deux œuvres. Il se dégage de l’une comme de l’autre mais également du travail de Benyoucef BENKHEDDA dans «les origines du 1er Novembre 54» pages 97 et suivantes et de Mohamed HARBI dans «Mirages et Réalités» quelques données essentielles à la compréhension des Evénements.

Primo : la conjonction des deux mouvements nationalistes, réformiste autour de Ferhat ABBAS, et radical autour de Hadj MESSALI, c’est à dire, le P.P.A, combiné à une intrication structurelle des deux courants dans le mouvement des Amis du Manifeste et de la Liberté (A.M.L), et ce, a la demande de Ferhat ABBAS au P.P.A de lui prêter main forte grâce à son organisation clandestine disséminée sur tout le territoire national, pour créer, rapidement un grand mouvement de masse capable d’appuyer efficacement les revendications contenues dans le Manifeste du Peuple Algérien.

Certains auteurs ont présenté l’association Ferhat ABBAS (A.M.L) comme une initiative et une œuvre unilatérale des amis de Ferhat ABBAS, offrant ainsi l’occasion au P.P.A de s’engouffrer à l’intérieur des A.M.L. pour en prendre le contrôle. Je m’inscris en faux contre cette vision des choses, suggéré après coup, après les événements tragiques de Mai 45, les massacres, des populations et l’emprisonnement des dirigeants des A.M.L. en la personne de Ferhat ABBAS et du Docteur SAADANE ;

La vérité toute simple est que, si Ferhat ABBAS a effectivement pris l’initiative de lancer les A.M.L. et accompli de gros efforts pour la diffusion du Manifeste en sillonnant l’Algérie d’Est en Ouest, le mouvement n’a pas pu dépasser le stade du rassemblement de personnalités, appartenant à la classe moyenne, intellectuels, professions libérales, fonctionnaires, commerçants, bref un rassemblement (bon enfant) typiquement bourgeois. Ce qui a amené Ferhat ABBAS et Hocine ASSELAH à concevoir l’implication de l’organisation clandestine du P.P.A. pour dynamiser, le mouvement existant, en le structurant et en le popularisant.

Lorsque l’idée a été soumise à l’approbation de la Direction cette dernière n’y a vu que des avantages pour le développement de l’idée nationale, avec, en plus, une ouverture plus grande de l’action de nos militants qui pouvaient désormais agir au grand jour, sous l’étiquette et le parapluie d’une organisation légale.

Secondo : La question de savoir qui a décidé et organisé les manifestations du 8 Mai 45 à travers le territoire Algérien a fait l’objet d’interprétation diverses et généralement erronées. En rappelant l’impérieuse nécessité de participer, ostensiblement, aux fêtes de la Victoire du camp occidental, et ce à part entière, indépendamment de l’entité française et en contestation flagrante de la souveraineté française grâce au déploiement d’un emblème national, il est clair que la décision du P.P.A. à l’échelle de sa Direction n’est pas contestable. Il paraît évident que Ferhat ABBAS et ses amis n’ont pas manqué, non plus, d’y avoir songé.

Mais le fait est que, engagé solidairement dans le cadre des A.M.L, nous avons naturellement proposé à l’instance dirigeante de ce mouvement d’en prendre la paternité. La proposition était acceptable, sous réserve de non déploiement du drapeau qui représente une atteinte directe et flagrante à la souveraineté française et entraînerait immanquablement une action répressive immédiate. Mahfoud KADDACHE rapporte dans son livre «Histoire du Nationalisme Algérien» (p 702), qu’afin d’annoncer son désir de participation aux manifestations de la victoire des Alliés, le Comité Central des A.M.L. prépare un tract, dont la diffusion sera d’ailleurs interdite par le préfet d’Alger car, estimé par le préfet, trop violent et inacceptable, et dont voici le texte :

« Le Comité Central, résolu à participer aux fêtes qui suivront une victoire à laquelle le peuple algérien a largement participé,
Voulant s’associer en cette circonstance à tous les éléments démocratiques de l’Algérie
Résolu à manifester dans l’ordre et pacifiquement
Décide : Toutes les sections locales des Amis du Manifeste et de la Liberté, devront prendre contact avec les autorités officielles et les partis démocratiques pour participer à ces manifestations.
Les mots d’ordre seront :
1) Vive la victoire des Démocrates sur le fascisme, l’hitlérisme, le colonialisme et l’impérialisme.
2) Amnistie générale pour tous les détenus et internés politiques musulmans.
Les pancartes qui seront présentées en cette occasion ne devront pas porter d’autres indications que celles de ces mots d’ordre inscrits en langue arabe et en langue française ».

C’était donc, on ne peut mieux, une fin de non recevoir a notre proposition. Ce principe de la sacro-sainte légalité de toute action politique a toujours été la pierre d’achoppement dans nos relations avec les autres partis de la mouvance nationaliste.

Pour nous, la participation aux fêtes de la victoire était un impératif catégorique avec nos mots d’ordre et notre Emblème, afin que nul n’en ignore. Un ordre du jour, rédigé de mes propres mains, et décidé par la Direction du Parti en vue de réitérer, d’une manière pressante et insistante, les consignes de précaution et de prudence face à d’éventuelle provocations, fut diffusé à ,toute l’organisation. Mahmoud GUENIFI responsable du P.P.A. à Sétif rappelle dans une interview de l’époque, citée par KADDACHE : « les directives reçues du Parti qui demandaient de profiter de la victoire des Alliés pour sortir le drapeau algérien. Les manifestants ne devaient avoir aucune arme. Les ordres étaient très stricts à ce sujet. Nous avons enlevé les armes aux militants et aux manifestants ». Avant le 8 Mai, des rumeurs d’insurrection avaient circulé. Nous nous sommes même réunis avec Pierre Bloch, et Zelmati du consistoire, qui étaient inquiets car on leur avait dit que nous allions nous révolter contre les juifs. Nous les avions rassurés.

Benyoucef BENKHEDDA rapporte dans son livre «Les Origines du 1er Novembre 1954», en analysant la question de l’Autorité qui a ordonné les Manifestations du 8 Mai, que Mohamed Lamine DEBAGHINE ne se souvient pas, que Ahmed BOUDA et Mahmoud ABDOUN affirment que l’ordre est venu des A.M.L, invoquant comme preuves l’absence de Manifestations à Alger et Oran. La cause de ces erreurs est que tout bonnement, ces trois dirigeants membres de la Direction étaient justement absents d’Alger au moment du refus de la Direction des A.M.L. de défiler avec nos slogans et le drapeau, soit le 4 Mai 45.

Mohamed Lamine DEBAGHINE se trouvait dans son cabinet médical à El-Eulma, Ahmed BOUDA à Tablât et Mahmoud ABDOUN non concerné par cette opération. Mais ils avaient auparavant participé à la décision de ces manifestations quand elles étaient censées se passer dans le cadre des A.M.L.

C’est vrai qu’ils avaient également le droit de se tromper pour la simple raison que les militants et cadres de section du P.P.A. qui ont reçu instructions pour défiler portaient également la casquette des A.M.L et que, très probablement, ils ont largement usé de cette qualité et de cette notoriété pour entraîner le maximum de monde pour assurer le succès des manifestations.

Le problème est donc très clair. Les défilés de la victoire qui sont la cause déclenchante des évènements douloureux de Mai 45 ont été instrumentalisés par le P.P.A. et par le P.P.A seul.

Comment expliquer qu’une intention, qu’un objectif de nature essentiellement pacifiques débouchent sur une tragédie de cette dimension.

Certains ont incriminé la légèreté, l’incompétence, l’aventurisme des dirigeants du P.P.A. Spécialistes d’omelettes sans casser les œufs, je fais là une amicale allusion aux réformistes de tous poils ; éternels pourfendeurs de ce qui n’est pas eux mêmes et spécialistes défonceurs des portes ouvertes, et là je fais allusion aux militants toujours insatisfaits de ce qui n’a pas été leur œuvre personnelle.

Il est clair que la Manifestation de Sétif au cours de laquelle le jeune Bouzid SAAL a trouvé la mort, à l’instar de ses collègues porteurs du drapeau Vert et Blanc, à Alger, Blida et Oran, le 1er Mai, aurait pu en rester là, si les consignes données par la Direction, et les efforts déployés par les responsables (témoignages de Mahmoud GUENIFI, de Taarabit) pour désarmer, dissuader et disperser les manifestants ivres de vengeance, n’avaient pas été sournoisement et savamment sabotés par les agents de l’ordre public, Commissaire et Inspecteurs de police en tête et civils européens, tirant à partir des fenêtres d’immeubles. Vu l’état d’esprit des populations, rurales notamment, qui étaient majoritaires dans les cas de Sétif et Guelma et qui étaient, par tradition ancestrale, venues armées de gourdins, couteaux et autres armes a feu, dont la plupart avaient été confisquées par les services d’ordre, les manifestants réagirent dans un réflexe de vengeance et de haine accumulée et transformèrent rapidement le défilé en émeute. C’était, de toute évidence, le secret espoir des autorités lesquelles subissaient les pressions des populations européennes qui réclamaient, depuis quelque temps, déjà, une répression exemplaire du mouvement nationaliste.

L’extension rapide des émeutes à d’autres localités du Constantinois, rapportée a la rapidité de l’intervention de l’armée ainsi que la mise en œuvre immédiate de milices civiles qui tiraient a vue dans les villes, villages et campagnes sur tout ce qui portait burnous ou chèche ; tout cela signait la préméditation et la préparation. A ce titre, la relation du 8 Mai 45 de Redouane AINAD-TABET est pleine d’enseignement. Que la spontanéité des populations rurales aient fait le jeu d’une provocation savamment orchestrée, cela aussi est un constat de faiblesse de la montée en puissance du sentiment national ; mais cela servira pour la préparation des actions ultérieures.

Certaines rumeurs ont laissé entendre que l’extension des troubles n’était pas forcement fortuite ni spontané et qu’il se trouvait des agents provocateurs à la solde de l’administration ou des colons qui appelaient au djihad ; peut être, même, des patriotes avérés, partisans organisés ou non, pressés d’en découdre. Incontrôlable, mais vraisemblable.

La réflexion la plus importante en face de ces évènements est la nécessaire prise de conscience de la gravité et du sérieux de la lutte en faveur de l’indépendance nationale. Les évènements de Mai 45, découvrent le vrai visage du colonialisme : sanguinaire, aveugle, impitoyable. C’est à un combat sans merci qu’il faut se préparer.

Telle est la conclusion qui s’est imposée a nous.

Vers le 10 et le 11 Mai, des militants de Sétif et Guelma sont venus chercher de l’aide, supplier le Parti de faire quelque chose pour soulager la région, plongée dans un enfer de tueries et de destructions ; ils demandaient des armes pour se battre ; « aidez-nous par pitié » répétaient t-ils.

Nous étions une petite poignée de dirigeants qui se trouvèrent brutalement confrontés a une situation d’une extrême gravité. La Direction restreinte se composait à ce moment là de cinq ou six personnes. Hocine ASSELAH, Hadj Mohamed CHERCHALLI, Said AMRANI, Chadly El MEKKI, Ahmed BOUDA et moi même.

Le problème posé réclamait une réponse urgente.

Que faire ?

C’est la question que se pose Benyoucef BENKHDDA, voir son livre « Les Origines du 1er Novembre 1954 » pages 102 à 107.

La concision et l’authenticité de sa présentation doivent certainement beaucoup au témoignage de Hadj Mohamed CHERCHALLI qui était son chef de cabinet à la présidence du G.P.R.A, qui possédait une excellente mémoire et avait vécu l’événement dans sa totalité avec Said AMRANI et moi-même.
3/ L’ORDRE D’ACTION DE DIVERSION DIT «D’INSURRECTION GENERALE» POUR LA NUIT DU 23-24 MAI 45.

Nous avons vécu 48 heures de réunion non-stop, à l’affût des moindres informations qui nous rapportaient l’aggravation des massacres de populations et nous faisaient prendre conscience de la distance, qui séparait nos ambitions de nos capacités. Est-ce qu’il y avait place pour une action politique quelconque. Pouvait-on suspendre la tuerie pour alerter les médias à l’échelle mondiale, fallait-il décider de manifestations de masses pour contre carrer une action génocidaire, sans risque de voir ces actions dégénérer en jacqueries entraînant les massacres à l’échelle du pays ; certains ont considéré et écrit que le Comité directeur désemparé, perdant son contrôle, s’est laissé imposer par les responsables Constantinois, le recours à l’insurrection générale.

J’admire les historiens qui confectionnent l’Histoire et ne se sont pas donné le temps de s’informer auprès des protagonistes des évènements qu’ils rapportent.

Au cours de nos échanges de points de vue, une idée me traversa l’esprit. C’est un adage qu’on utilise souvent dans le terroir Sétifien et notamment à Bordj Bou Arreridj où j’ai grandi quand se pose un problème ardu :c’est celui-ci.(كبرها تصغار و خلطها تصفى) .Lorsque j’en fit part à mes collègues , le sens de cette locution apparut au grand jour. Les émeutes paysannes telles celles de Sétif, Guelma ont drainé des forces militaires dans ses régions mais si des troubles éclataient ailleurs, dans le reste du territoire : dans l’Algérois, la Kabylie, l’Oranie, que feraient l’armée française, les régiments de légionnaires, les forces de répression massives ? ils n’auraient d’autres ressources que de se replier pour faire face à la situation. La logique d’une telle hypothèse apparu clairement aux yeux des membres présents.

Que fallait-il faire au juste ? Il fallait surtout ne pas faire appel à la population. L’échauffement des esprits dus aux évènements contribuerait très probablement à multiplier les actes inconsidérés et improvisés qui caractérisent les jacqueries dont le bénéfice est aléatoire pour la raison principale qu’ils sont incontrôlables et échapperaient totalement à l’autorité déclenchante.

Par contre, notre organisation structurée et disciplinée pouvait déclencher à travers l’Algérie des actes de sabotage et de destructions, caractéristiques d’un programme d’actions organisés et assujetti a une Direction moderne, donc capable d’une stratégie de lutte beaucoup plus dangereuse que les flambées meurtrières actuelles.

Ce genre d’action est-il possible.

oui !

Quels en sont les risques :

-Sur les opérations : se mettre en clandestinité s’ils ont le sentiment de n’être pas découverts ou soupçonnés ; si oui, prendre le maquis :

-Sur la Direction du Parti et cadres principaux : clandestinité immédiate.

Protéger les archives et les liaisons.

Quels seraient les avantages d’une telle action.

-Obliger l’ennemi à se déconcentrer, donc à soulager les régions martyrisées du Constantinois,
-Montrer la capacité de l’organisation à passer a un stade supérieur de la lutte : l’insurrection armée.
-Enfin, doper le moral de la population et des militants.

Nous évoquons délibérément, des doutes sur notre capacité de faire face à la situation par la suite, sans moyens financiers, sans préparations des militants, certes courageux, mais sans expérience. D’autres arguments balayent d’un geste ces considérations. Peut-on prévoir, dans le moindre détail, comment les choses vont se passer ? Faut-il être experts en insurrection pour l’envisager ? Bref, ce n’est pas faute d’avoir cherché une solution, que petit à petit on s’achemina vers une décision de faire, ce qui était en notre pouvoir et ne pas adopter l’attitude la plus facile, la plus commode, la moins responsable , la moins risquée, la moins critiquable en cas d’erreur ou fausse manœuvre, celle de ne rien faire , celle de se croiser les bras en implorant la pitié des hommes, plus bêtes sauvages que des hommes.

Le vote intervenu fut unanime pour décider de créer des centre de fixation des forces répressives ; en prenant ses précautions, en restant à l’écoute des évènements, en surveillant le développement de ces actions qui pourraient, pourquoi pas à priori, être le prélude à une action plus en profondeur et durable dans le temps. C’était vraiment le contraire d’une «improvisation intempestive» dont nous a gratifié, le professeur agrégé, Gilbert Meynier dans son dernier livre «histoire intérieur du F.L.N» en parlant de Mai 45.

La décision est prise. Non d’une insurrection générale proprement dite comme tout le monde l’écrit y compris Benyoucef BENKHEDDA par simplification de langage, mais en vérité d’une action de diversion, qui devait peut être déboucher sur une insurrection c’est vrai, mais ce n’était là qu’une hypothèse soumise aux réalités du terrain.

Les tâches furent ainsi réparties

-Mohammed BELOUIZDAD pour l’Algérois,
-Ahmed BOUDA pour Tablât et l’Arba « ou deux cents tabors marocains étaient prêts à marcher avec armes et baga¬ge », disait-il,
-M’Hamed BEN M’HEL pour le Sud Algérois,
-Djillali REGUIMI pour Cherchell
-Ali HALLIT pour la Kabylie.
-Messaoud BOUKADOUM et Chadly EL MEKKI pour le Constantinois,
-Mohammed MAHFOUDI et Abdellah FILLALI pour l’Oranie.

En quelques jours l’efficacité de nos structures et de notre organisation a permis donc de transmettre les instructions à la plupart des régions, malgré l’arrestation de Messaoud BOUKADOUM.

Nous étions réunis non-stop dans l’appartement du propre frère de Hadj CHERCHALLI, d’après Sid Ali ABDELHAMID, quelque part à Bab-El-Oued.

Contrairement à notre attente, les militants envoyés auprès des sections nous communiquaient les difficultés rencontrées pour convaincre les cadres du bien fondé de notre décision : trop de précipitations, situations familiales, moyens financiers, état d’esprit de la population, bref un terrain psychologique peu favorable, sauf certaines localités dans l’Ouest, et en Kabylie. A l’Est, la presse faisaient état de la « soumission » des rebelles sans qu’on sache trop ce que cela voulait dire.

Par contre, de bonnes nouvelles nous parvenaient. Sétif et Guelma assistaient à des déplacements de troupes qui prenaient la direction de l’Algérois, et enregistraient un certain ralentissement dans les actes répressifs. Il semblait que notre analyse était correcte et que la menace d’actions considérées comme le début d’un insurrection armée généralisée avaient été prise en considération par les autorités coloniales

Photo de ‎بن خدة سليم‎.

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UN COMMENTAIRE

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  • Yacine25
    8 mai 2015 at 17 h 34 min - Reply

    Bonjour, Tous ce que dit ce Grand Monsieur est juste mais tous sa a été avant mais après l’indépendance les choses se sont empirés pour preuve l’enfer que nous vivons au quotidien que le peuple vit au quotidien, franchement on se demande vraiment et hacha echouhad allah yarhamaham, on se demande vraiment si valait la peine de se sacrifier autant pour un résultat décevant!

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