Édition du
10 December 2016

Lounès Matoub : la foi, la patrie, la fraternité et l’amour

Matoub3Lounès Matoub : la foi, la patrie, la fraternité et l’amour

Pour un Juin et l’après de paix en Algérie.

Cherif AISSAT

 

Ddaw Uzekka Thighriw (Min Tahti El Qabri Sarkhati, Beyond The Grave, De sous la tombe, mon cri) est l’écho d’une vie, celle qui débute au dernier pas du vivant sortant du cimetière.

Seul un ange ou un démon vit cette expérience de pensée. S’il n’est ni l’un ni l’autre, alors c’est un démiurge ou thaumaturge. S’il n’est rien de ce qui a précédé, alors c’est un génie ou savant. Si un tel esprit, n’est absolument rien de tout et absolument rien de ce qui a précédé, versifie et musicalise l’Au-delà alors c’est un artiste.

Trop de conditions! Il faut en éliminer quelques-unes pour trouver la réponse, la bonne, pas celle qui plait forcément.

Sa biographie scolaire est presque vide, il n’est pas savant. Son QI (Quotient intellectuel) et résultats de tests MBTI (Myers Briggs Type Indicator) sont inconnus; en déduire qu’il est génie serait une aventure. D’après des légendes, les anges et démons s’incarnent dans des corps d’humains.

Est difficile de croire qu’un artiste pourrait rimer et rythmer l’Au-delà. Reste à expurger les déductions invraisemblables et en induire celle qui reste et il ne reste qu’une seule. Elle est double. C’est ce qu’est Lounès Matoub, un né potentiel sous le signe du serpentaire. Pour s’en convaincre, et accompagnée d’une modeste traduction, ce lien vers la preuve: https://www.youtube.com/watch?v=Zc3K8voyVfw. L’écouter quatre fois est recommandé. La première pour découvrir, la deuxième pour la prose, la troisième pour les sens, la quatrième pour les vibrations.

Lounès Matoub a aussi imploré Cheikh Abderrahmane (El Illouli) qui a une université [1] sur les flancs de la Kabylie. Reste à organiser autour de ce chant un cercle religieux de talebs, imams et enseignants de cette zaouia et leur demander une exégèse, un idjtihad.

Si l’unanimité est absente, traduire ce chant vers l’arabe et autres patois et dialectes amazighes et refaire l’exercice et la lumière jaillira. Oui, la lumière jaillira.

Si un consensus général est obtenu après cette série de halaqa, la pestilence de l’ethnocisme national serait pulvérisée, son exportation aux enfants talibés [2] du Sénégal pour cause de partage identitaire est à envisager. De là, ce chant, voyageant au rythme de l’art, rejoindra Le Caire, El Quds, Médine et La Mecque; l’Arabie-Saoudite est appelée à changer, les Saoudiens ne resteront pas comme-ca!.

Ddaw Uzekka Thighriw est un chant de Lounès Matoub dédié au parcours du corps de la maison funéraire à la tombe, du silence qui y règne du Dohr au Dohr, un rituel musulman qui boucle ce temps qui n’existe plus dans l’attente du purgatoire. Dans une minutie à stupéfier, est narrée l’apothéose du cheminement de ces âmes vers Dieu pour recevoir le Jugement dernier, le verdict sur la Destination finale: le Paradis ou l’Enfer. C’est avec ce chant d’amour, que lui l’humain, démontre sa foi.

De son vivant, Lounès Matoub

Il était un plébéien de la chanson. Il a entamé sa carrière modestement pour être, ensuite, aimé et finir adulé de certains. Il n’a été adopté que sur le tard par d’autres comme l’auteur de ce texte. Il a été sournoisement vilipendé par les particiens de la politique, les couchés devant les maitres. Comme vengeance pour anéantissement, ils l’ont offert aux médias. Une engeance algérienne et étrangère a fourni la poudre. Naïf, impulsif probablement, entier certainement, il a été broyé dans le moule des extrémismes franco-algériens et des guerres que ces conditionneurs devaient servir [3].

Il devait être un timide. Il devait ignorer son influence sur une jeunesse de plus en plus libérée et une génération d’artistes admirateurs de la révolution qu’il a faite dans la musique chaâbi. Il doutait de son charisme. Ses gestes, son verbe sur les plateaux des télévisions françaises le trahissaient.

A-t-il découvert toutes les manigances qui l’entouraient en affirmant après son gala au Zénith en 1995 vouloir redevenir ce qu’il est. En 1998, c’est de ce même Zénith, qu’il a avoué ses peurs et craintes en pleurant [4]…

Un autre chant pour la foi et l’amitié

En rappelant que seuls quelques doigts de linceul porteront le cahier de nos actes, il a chanté L’muth (The Death, El mawt). En seconde partie, dans une voix et rythme à institutionnaliser, Lounès Matoub proclame sa foi en un Dieu unique et éternel. Les morts, les anges et Dieu en seraient heureux de lui. Les démons, non!

Dans la première partie de cette œuvre, il a chanté le départ d’une amitié réelle vécue aux côtés d’une présence physique pour la remplacer par celle du legs, du souvenir. Il a chanté celle de son ami. Dans cette moitié, toujours ès-qualité, de croyant, il prie le père de son ami de lui indiquer la voie vers cet Au-delà où le repos est Miséricordieux. Toujours, pour évacuer les doutes, ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=NfOqVH0oWn4

Il a chanté la patrie et les patriotes

Il appelle la patrie : El Dzair Aâzizen, Algérie chérie, The Beloved Algeria. Dans un duo avec Nouara; ils le gémissent en musique, en mots et en pleurent dans le timbre de leur voies! Lounès Matoub se demande, nous demande, comment va flotter au vent le drapeau s’il n’est pas respecté des yeux et comment sera heureux un foyer, le pays, si la famille, le peuple, ne s’entend plus; son ADN est dans ce lien: https://www.youtube.com/watch?v=UZYFpDDeqnU

Avec respect, il a dit aux intellectuels, – vise-t-il les salonnards ou ceux nés avec une cuillère en or dans la bouche ou ceux qui les ont longues et capables de diner avec les diables? – que leur savoir vaut pour rien, eux qui n’ont rien enduré.

Lounès Matoub dit que la lumière est dans l’union de tous les bras, ceux de la force, pérenne; non ceux de la puissance, l’éphémère qui fait disparaitre des corps vivants, comme la sienne ou celles des hommes qui ont pour appartenance lignagère la noblesse. Ces ceux qu’il a mis dans les souffles des flutes des bergers de M’sila et d’ailleurs, dans les gémissements des cordes des violons, pas les violents. Les percussions de cet hymne sont dans https://www.youtube.com/watch?v=UZYFpDDeqnU , des percussions sur des peaux lacérées, des peaux brulées.

«À l’appel du bien (justice), je répondrai … Sur son sentier, j’irai.

Fi du gel et du vent étésien, d’ouest en est, je marcherai

Fi de la langue, l’unique condition est de dire je suis : Algérien ». Lounès Matoub in Regards sur l’histoire d’un pays damné. (NDT).

 

Lounès Matoub, votre frère

Connu comme fils unique, nous lui découvrons un frère, un frère français comme Jean, José et Hervé. Il a voulu que tous les Algériens, des Aurès, jusqu’au fin fond du désert, de l’Oranie et d’ailleurs, soient les siens. Combien ont répondu à cet appel qui, en ces moments mêmes dans la patrie et toute la région, devient strident.

Il a chanté l’amour, il en a fait une religion!

Il était cruel, violent et pur. Il était d’un amour pur comme le sont les âmes; il a donné ce que peut attendre une femme d’un homme : de l’amour, des inquiétudes et des scènes de ménage. Il en a fait de chacune de ses femmes un Diamant, sa Lumière.

Il était violent. Son amour étant pur, en le quittant, il est de la violence de l’ultime instant, du dernier râle d’une âme qui quitte un corps. Elle était telle qu’il s’est engagé pour la répudiation de l’un de ses amours sous sept jours. C’est d’une violence morale à exploser un couple en titane.

Il était cruel. D’une cruauté venue de l’Au-delà, de là où il savait qu’il ira le premier; il l’avait senti … De l’Au-delà où il a préparé, suprême cynisme, suprême cruauté, le bucher de son épouse en l’avertissant qu’elle marchera pieds nus sur des braises. Ce jour du tocsin divin, ce Jour où tout le monde reviendra sur terre pour prendre les derniers survivants.

Ses amours étaient incessibles. Il ne lui restait qu’à leur dire qu’il les em… ou à en faire des monnaies. Toutes les élégies sentimentalement déchirantes de Lounès Matoub étaient des soliloques pluridimensionnels, des égaux ou même supérieurs à ceux d’Absalom, Absalom (**)!

Non! Cette violence, cette cruauté ne sont qu’antiphrases et oxymorons. Des oxymorons d’intensité, celle des anges, des artistes qui ne sont à l’aise que dans une dimension qu’eux seuls atteignent.

Ses œuvres sont la preuve que la laïcité, si elle n’est pas apostasie, est hérésie. Si l’amour est une religion, revendiquer la laïcité serait un non-sens; si la religion est amour, l’implication l’est comme pour la première condition. Toute opposition, tout conflit entre l’amour et la religion ne sera que barbarie.

At Dwaya, ath Dwala! Des balles ont été tirées vers votre camp, dans vos champs. Du sang en a giclé. Répondez par la fraternité et l’amour que votre Villageois a chantés. L’entendez-vous? Écoutez-le! dans sa voix inaudible! Pensez à son anza (*).

Cherif AISSAT

Post-Scriptum.

L’auteur n’a jamais rencontré Lounès (Lwenes) Matoub ni de personne réputée proche de sa famille étroite ou élargie.

À Nadia Matoub, de votre vivant, vous méritez une stèle.

À Aldjia Matoub, priez pour la rédemption de la vérité des âmes. Quand l’auteur de ce texte rejoindra votre enfant, il lui dira que notre terre est heureuse. Que tous les Algériens ont fait de vous et de celles qui ont vécu votre douleur des mères-courage. Du Paradis, votre cœur et ceux de vos semblables recevront une brise douce et la dilacération de votre foie, vos foies, sera achevée. Vous vivrez du bonheur que vous nous ramènerez avec vous. Là-bas, je lui demanderai de chanter pour un enfant qui y naitra, celui auquel une Femme donnera un sein au lait amazigh.

(*) C’est l’appel de nuit d’une victime innocente au passage du lieu de son exécution.

(**) Absalom, Absalom! est une œuvre de William Faulkner. Dans sa version anglaise, l’auteur a cru lire la plus longue phrase jamais écrite en littérature. Elle était de plus de 250 mots. D’après certaines sources, elle est de W. Faulkner et dans ce même livre et serait de plus de 1100 mots.

[1]. L’université de Cheikh Abderrahmane El Illouli est située dans la commune d’Illoula Oumalou. (1601-1690). Cette référence est à conformer.

[2] Talibés : appellation académique en usage dans les milieux liés à la Coopération. Ils sont l’équivalent de talebs en Algérie. Dans une équipe universitaire, l’auteur a participé dans un travail sur leur problématique au Sénégal.

[3]. Matoub Lounès. Témoignages et pensée. https://www.youtube.com/watch?v=XsuvZPJA0oQ

[4] Lounès Matoub a déclaré : « Je voudrais montrer l’autre côté de ce bonhomme qu’on a médiatisé. Je ne suis pas un politique. » https://www.youtube.com/watch?v=VKLwfvE0xYU


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2 Commentaires sur cet article

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  • IDIR
    17 mai 2015 at 23 h 01 min - Reply

    Dans bien des cas, l’image suffit, sans commentaires…

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  • Fayka de Mekla
    18 mai 2015 at 22 h 16 min - Reply

    Les dinosaures devait éliminer à tout prix Mahtoub pour stopper l’enthousiasme, la considération et le respect que lui vouaient les kabyles !

    Il fallait que cette icone disparaisse totalement et très vite car les dinosaures sentaient qu’il serait trop dangereux de laisser ce mouvement berbère prendre de l’ampleur ! La meilleure manière de le stoper, c’est de l’assasiner et en même temps pour décourager toute forme d’expression ou de révolte de cette nature !

    Le DRS/POUVOIR est tellement fort en propagande qu’il a réussi à faire croire que Said Sadi est complice de ce crime et que c’est même lui qui avanit commenditer lui-même cet assassinat !

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