Édition du
10 December 2016

En Tunisie, laborieux lendemains de victoire pour Nidaa Tounès

Nidaa Tounès, parti attrape-tout dont le seul point de ralliement était l’hostilité à Ennahda, peine à gérer la crise interne enclenchée peu après son arrivée au pouvoir. Le départ de son fondateur, Béji Caïd Essebsi, élu président de la République, l’alliance avec son adversaire électoral Ennahda et une dissidence interne au parti menée par Hafedh Caïd Essebsi, le fils de Béji, bousculent la formation qui a remporté les élections législatives et présidentielle de l’automne 2014.

Taieb Baccouche, jusque-là secrétaire général de Nidaa Tounès, a cédé mercredi 13 mai son fauteuil à Mohsen Marzouk, désormais flanqué des trois vice-présidents désignés par le bureau politique : Taieb Baccouche, ancien haut cadre syndical, Faouzi Elloumi, un homme d’affaires et Hafedh Caïd Essebsi, fils de Béji Caïd Essebsi et leader de l’aile dissidente du parti qui se baptise «  le courant réformiste  ».

Première instance élue du jeune parti créé en juin 2012 et comptant plus de 60 000 adhérents, le tout nouveau bureau politique1 a décidé fin avril l’incompatibilité des fonctions publiques et partisanes, après la désignation de certains cadres de Nidaa Tounès à des postes gouvernementaux, à la présidence ou à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP).

Interdire à tout ministre d’assumer une responsabilité au parti était l’une des principales propositions soumises par Hafedh Caïd Essebsi à Mohamed Ennaceur, le président de Nidaa Tounès par intérim. Avec cette autre revendication : transmettre tous les pouvoirs à un bureau politique. Le but était de transférer le centre de décision du parti vers une instance dont la composition n’était pas encore définie. Mais finalement, le bureau politique élu ne compte aucun partisan de la frange dissidente. Avec la règle du non-cumul, le bureau politique vient donc de faire d’une pierre deux coups : il a répondu à l’une des principales revendications de la dissidence sans pour autant perdre la main sur l’une des fonctions les plus importantes du parti.

CONTENIR LA CONTESTATION EN INTERNE

Actuellement ministre des affaires étrangères, Taieb Baccouche a pour sa part choisi de garder son portefeuille. Le nouveau secrétaire général de Nidaa Tounès Mohsen Marzouk devra donc démissionner de la présidence de la République où il est actuellement conseiller politique du président Caïd Essebsi après avoir dirigé sa campagne électorale.

Élu en mars 2015, le bureau politique se trouve face à plusieurs défis malgré une légitimité acquise par les urnes — un garde-fou contre la frange dissidente qui conteste la «  légitimité historique  » des fondateurs du parti regroupés dans le comité constitutif2. Il lui faut à présent réinstaurer la discipline, notamment en sanctionnant les premières expressions violentes de la dissidence interne. Il s’est par ailleurs attaqué à l’organisation du congrès en annonçant l’élection des bureaux locaux et régionaux pour juin : une manière de contenir l’aile dissidente favorisée par la fonction stratégique de son principal leader, Hafedh Caïd Essebsi à la direction des fédérations régionales de Nidaa Tounès. Affaibli par la débâcle de ses candidats aux élections du bureau politique, ce dernier a aussi échoué, malgré une campagne médiatique d’envergure, à renforcer le poids de cette aile dissidente aux postes-clés du parti.

DES RÉSEAUX D’INFLUENCE DE LA DISSIDENCE

Qu’est-ce qui rassemble Khémaïs Ksila, un ancien d’Ettakatol3, Abdelaziz Kotti, un ancien du Congrès pour la République (CPR)4, Khaled Chouket, un ancien de l’Union patriotique libre (UPL)5 et Raouf Khammassi, un ancien du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD)6  ? C’est qu’aucun d’entre eux n’a été désigné au gouvernement ou à la présidence, contrairement à ce qu’ils espéraient. Leurs adversaires, les membres du comité constitutif, se sont en revanche taillé la part du lion dans des postes au gouvernement et à la présidence.

Parmi les dissidents, les seuls à avoir antérieurement travaillé ensemble sont Raouf Khammassi et Hafedh Caïd Essebsi. L’un a présidé l’Association des Tunisiens à l’étranger, l’autre en était le vice-président. Les deux partagent aussi un certain attachement à la mouvance destourienne, forte de son règne sans partage de 1956 à 2011, de l’indépendance à la révolution. Le lobbyiste et homme d’affaires Khammassi était membre du comité central duRCD jusqu’à sa dissolution en mars 2011. Hafedh Caïd Essebsi, avocat d’affaires de profession, en était proche et a cofondé en 2011 le Parti libre destourien (PLD) qui n’a eu aucun élu à l’Assemblée nationale constituante de 2011. Aujourd’hui, Hafedh Caïd Essebsi a un poste stratégique à Nidaa Tounès et Raouf Khammassi un carnet d’adresses et des réseaux hérités du temps de Zine El-Abidine Ben Ali.

Ksila, Kotti et Chouket, trois députés très médiatisés élus en 2011 et réélus en 2014 ont tous trois quitté leurs partis respectifs en 2012 pour intégrer Nidaa Tounès. Nabil Karoui, patron de la chaîne Nessma TVl’une des plus regardées en Tunisie — a aidé à leur propagande  ; en contrepartie, ils ont revendiqué son intégration au comité constitutif. Rien ne les prédisposait à se fédérer jusqu’à ce que Béji Caïd Essebsi abandonne le parti pour la présidence de la République et que le comité constitutif partage les portefeuilles ministériels avec trois partis, dont le mouvement islamiste conservateur Ennahda — l’adversaire politique de prédilection de Nidaa Tounès durant la campagne des législatives. Ces deux bouleversements ont donné vie à une dissidence qui s’apparente plus à un réseau d’influence qu’à un courant idéologique.

AUX ORIGINES DE LA CRISE

Une telle rébellion aurait été peu probable quand Béji Caïd Essebsi présidait le parti. Du haut de ses 88 ans, ce vétéran destourien a su rassembler pêle-mêle des figures de l’ancien régime, des hommes et femmes d’affaires, des lobbyistes, des syndicalistes, des transfuges des gauches et d’autres sensibilités. Sa gestion assurée d’un pays en pleine ébullition révolutionnaire entre février et novembre 2011 lui a permis d’obtenir un grand capital de sympathie. Il a cultivé l’image rassurante d’un candidat sans plus d’ambition politique vu son âge.

Surfant sur une vague de nostalgie bourguibiste, Caïd Essebsi a ratissé large contre la domination d’Ennahda en créant Nidaa Tounès. Mais l’article 76 de la nouvelle Constitution de janvier 2014 contraint le président de la République à abandonner toute responsabilité partisane, chose faite par Caïd Essebsi dès son investiture, le 31 décembre 2014. Une fois le rassembleur parti, Nidaa Tounès n’a pas trouvé un successeur capable de fédérer autant de sensibilités politiques disparates et de prendre la relève dans des circonstances inattendues.

Le parti a été contraint de s’allier avec Ennahda, son adversairecar malgré ses 86 sièges, il lui en manquait 22 pour disposer d’une majorité confortable. Afek Tounès et l’Union patriotique libre (UPL) qui en ont respectivement 8 et 16 auraient pu faire l’appoint à eux seuls, mais cela aurait mis le gouvernement à la merci de députés absentéistes au premier retournement de situation. Le Front populaire, principale formation politique de gauche dans le pays, avec ses 15 sièges a refusé de s’allier aux deux autres partis de droite. Ennahda (69 sièges) s’est montré en revanche ouvert au dialogue et assez souple négociateur et s’est contenté d’une modeste participation au gouvernement. De quoi pousser le comité constitutif à opter pour une coalition quadripartite entre Nidaa Tounès, Afek Tounès, l’UPL et Ennahda qui lui garantit une majorité parlementaire confortable de 179 sièges sur un total de 217. Cette alliance contre nature a contribué à l’émergence de l’aile dissidente. «  Prenez les postes mais laissez-nous le parti  », s’indignait Khémais Ksila, l’un des principaux dissidents, lors d’une réunion organisée par ses amis.

L’anti-islamisme, principal point de ralliement des différents courants formant Nidaa Tounès, s’est montré insuffisant pour l’édification d’un parti politique solide. Cent jours après son ascension au pouvoir, Nidaa Tounès se trouve face à un avenir incertain.

1Après la nomination de la plupart des membres du comité constitutif comme ministres ou membres de l’équipe présidentielle, il a été décidé d’élargir la participation des autres instances du parti à la décision par la création d’un bureau politique composé du comité constitutif (14 membres), de représentants du comité exécutif (10 membres) et de députés du parti (10 membres). Des élections ont eu lieu le 22 mars 2015.

2Composé de 11 membres et de trois dirigeants depuis la démission de Béji Caid Essebsi.

3Parti social-démocrate opposé au régime de Zine El-Abidine Ben Ali depuis sa création en 1994 par Mustapha ben Jaafar. Il s’est allié à Ennahda, fin 2011, et au Congrès pour la République (CPR) pour former la Troïka qui a dirigé le pays jusqu’à fin 2013. Il ne dispose d’aucun siège à la nouvelle Assemblée.

4Parti opposé à Ben Ali depuis sa création en 2001 par Moncef Marzouki. Allié à Ennahda et à Ettakatol fin 2011. Il a codirigé le pays jusqu’à fin 2013. Il a 4 sièges à la nouvelle Assemblée.

5Parti libéral créé par l’homme d’affaires Slim Riahi en 2011. Il est membre de la nouvelle coalition gouvernementale. Après avoir revendiqué l’inscription de la charia comme source législative dans la Constitution en 2012, il s’est autoproclamé progressiste aux dernières élections. Il a 16 sièges à la nouvelle Assemblée.

6Parti hégémonique libéral et conservateur créé par Ben Ali en 1988 à partir du Parti socialiste destourien (PSD) créé en 1964 par Habib Bourguiba, lui-même successeur du Néo-Destour fondé en 1934.


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