Édition du
6 December 2016

La culpabilité non justiciable et le tribunal de la conscience

Pardon aux voleurs
Culpabilité et soupape d’apaisement préventif

« Quand ils ont arrêté les communistes, je me suis tu, je n’étais pas communiste.
Quand ils ont écroué les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils ont enfermé les juifs, je n’ai pas bronché, je n’étais pas israélite.
Et quand ils sont venus pour moi, plus personne pour protester, que des conformistes« .

Composé dans les geôles nazies par le célèbre pasteur et théologien allemand Martin Niemöller, ce poème culte retentit comme un hymne et un vibrant hommage à la conscience humaine, glorifiant les vertus d’une probité viable et vigilante.

La conscience authentiquement opérationnelle n’existe que si, telle la force de rappel d’un ressort, elle s’oppose et résiste inlassablement aux dérapages et pulsions déviatrices, et tel un phare flamboyant, elle éclaire et illumine la route de discernement et de distinction entre le bien et le mal. Une conscience éveillée et prompte est l’unique source de conseils sincères et fidèles, n’abusant ni par trahison, ni par flatterie. Constamment alertée par les remords et le sentiment de culpabilité, elle permet de reconnaitre en temps réel les torts, et incite à les redresser.

Martin Niemöller, ce leader emblématique de l’opposition protestante, était le plus célèbre des détenus de la grande guerre, et pour défier les pressions internationales réclamant sa libération, Hitler le décréta comme son « prisonnier personnel ». Cet éloquent mea-culpa n’eut cependant lieu qu’après un apprentissage à la dure « the hard way », de huit années d’emprisonnement et de méditation (1937-1945). A sa libération, il se rachètera davantage en initiant, avec d’autres intellectuels, la fameuse « Déclaration de culpabilité de Stuttgart » ; une audacieuse et retentissante autocritique qui aura des répercussions sociales profondes, conciliatrices et mobilisatrices, et qui contribuera substantiellement à catalyser le redressement de la nation Allemande.

Ce prestigieux résistant et victime du nazisme, aurait pourtant pu adopter une posture opportuniste, et abuser de sa notoriété afin d’assoir une légitimité rentière lui permettant d’amasser des dédommagements, pensions, et décorations.

Mais en fait ce sont les personnes de vertu et d’audace qui, tout en négligeant leurs actions généreuses envers la société et la patrie, préfèrent plutôt contrôler et reconnaitre leurs brèches et leurs manquements afin de les colmater et réparer. Ils finissent ainsi par en commettre de moins en moins ; et cette relation de cause à effet agit circulairement dans les deux sens. On ne se renforce qu’en reconnaissant ses faiblesses, et la crainte de commettre des torts est d’autant plus dissuasive que ces derniers sont toujours suivis par des confessions courageuses mais éprouvantes.

Peut-être que sans cette activité revigorante de reconnaissance des défaillances et bavures, la conscience humaine se relâcherait et finirait par s’atrophier, et cela permet de réapprécier les faiblesses humaines, plutôt comme des miséricordes masquées, minutieusement préprogrammées comme des imperfections d’origine par le Créateur.

La faiblesse humaine est donc un handicap naturel qu’il est attentatoire d’essayer de tourner en dérision. Seule l’irrévérence arrogante de l’infirmité commande le mépris ; une personne boiteuse n’assumant pas son invalidité et défiant des sprinteurs, mérite effectivement d’être ridiculisée.

Les errements et le repentir sont donc foncièrement innés et quelle que soit la profondeur du gouffre atteint, il est toujours possible d’en sortir, pourvu que l’on fasse preuve du minimum vital de sagesse, en décidant d’abord de mettre fin à l’entêtement du creusement. Tout fils d’Adam est pécheur et les meilleurs pécheurs sont ceux qui se repentent régulièrement (Hadith).

Culpabilité d’un pouvoir non justiciable et refoulement jouissif

La culpabilité non justiciable ne se limite pas au domaine hors champ d’application juridique, tels les relâchements passifs de la conscience scrupuleuse de Niemöller ou d’autres indélicatesses humaines, comme l’indifférence, l’individualisme, et la désolidarisation envers des victimes d’injustice ou de mauvais sorts ; elle peut hélas aller très loin jusqu’à museler la justice elle-même et enrober de patriotisme les pires atrocités criminelles. Sous des régimes totalitaires et tyranniques, la justice servile et ses lois et filets législatifs sélectifs laissent passer les requins et autres gros calibres tout en s’acharnant dans la traque des petits poissons. Des responsables peuvent ainsi abuser en toute impunité de leur autorité et causer les malheurs et les ruines des sociétés. Les malversations enveloppées n’ont souvent de limites éventuelles que la pudeur et la continence bienséantes des malfrats maquillés.

« Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice », relevait au 18ème siècle Montesquieu. Ce philosophe des lumières et fondateur du principe de la séparation des pouvoirs, ayant inspiré les constitutions de tous les pays développés, assénait aussi que « Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser, il faut donc que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »

L’absence d’alternance politique finit par neutraliser tous les mécanismes de contrôle éventuels, et produit invariablement des régimes totalitaires.

A l’exception des prophètes jouissant de la bienveillance divine, la tentation du pouvoir absolu abusif est générale, même si les exceptionnels contre-exemples des califes « bien guidés » (Errachidoun) peuvent pertinemment être cités. Il y’a toutefois plus de sagesse et de sagacité à rappeler, plutôt qu’à occulter, que c’est bel et bien un valeureux compagnon du prophète (prière et salut sur lui), en l’occurrence Muâwiya, qui est le fondateur du pouvoir politique héréditaire dans le monde musulman, un mode de gouvernance qui continue encore de sévir aujourd’hui, pour le plus grand plaisir des ennemis de l’Islam.

L’héritage politique ne se limite plus à la descendance génétique mais a pris une forme moderne plus abjecte où le changement du personnel dirigeant se fait dans la continuité et le renforcement du système rentier et corrompu, pérennisant l’échec et l’impunité. Afin d’entretenir leur stupide fantasme d’être encensés et regrettés par la postérité, les mauvais dirigeants lèguent systématiquement, quand ils le peuvent, le gouvernail aux pires successeurs possibles. Le calvaire obsessionnel d’un despote c’est d’être remplacé par un meilleur gouvernant. En fait, cette dernière caractéristique suffit à elle seule pour définir et identifier un régime criminel et corrompu.

Injustice soutenue, désenchantement social, et opportunisme infâme

En pays d’injustice persistante et chronique, où les soupçons pèsent davantage sur les justes et les intègres, les valeurs morales s’érodent par usure planifiée, et par désenchantement et découragement graduels, des gens vertueux et respectables se métamorphosent et se débauchent.

Certains se muent en s’adaptant par émulation, et s’embarquent ensuite opportunément avec euphorie dans un entrisme déshonorant ; et une fois piégés dans la spirale enivrante, ils ne trouvent d’autre moyen de couvrir l’indignation que par plus de scandales. Ce qui réussit le tour de force d’associer d’improbables groupes d’opportunistes parachutés en politique, se liguant autour d’un même projet de perpétuation d’un statu quo, aussi fécond pour eux que catastrophique pour le pays et la société.

Un des caprices du responsable incompétent et corrompu, c’est de commettre des bêtises quand il veut, croyant pouvoir ensuite les arrêter quand il le désire. Mais en fait il ne peut arrêter que quand il peut, c’est-à-dire à peu près jamais, car le vice n’abandonne une proie facile qu’après avoir consommé sa ruine. Le responsable pervers ne se contente alors plus de repousser le regard importun et gênant de sa conscience, il combat ce malaise là où il risque de le croiser.

« Chassez de votre cité la famille de Loth, ce sont des gens qui affectent la pureté », Coran 27/56. Telle était la réaction des dépravés parmi le peuple du prophète Loth, enragés contre les vertus de pudeur et de décence que ce dernier prêchait.

Quand la perversion et la corruption deviennent prestigieusement côtés, l’imbécilité et le déshonneur se mettent à la recherche de complicités élargies tout en se vengeant de la vertu et de la compétence gênantes.

Liberté et permissivité agressives, et défaite de la conscience

La forme de culpabilité endossée par Niemöller et ses pairs n’est plus en vogue, et il est plutôt dans l’air du temps de célébrer la liberté absolue en refusant de reconnaitre et assumer la responsabilité consubstantielle censée aller de pair avec cette liberté. Le pouvoir de la mode bouscule et repousse de plus en plus l’empreinte de la conscience, et toute l’intelligence du monde peut s’avouer impuissante devant une idiotie en vogue. « L’autorité de la mode est tellement absolue qu’elle nous force à être ridicules sous peine de le paraître », Joseph Sanial-Dubay.

« Recommander le convenable et déconseiller le blâmable », cette noble et sublime mission dont tous les prophètes ont été chargés, n’a jamais été aussi remise en cause, et les armes terrorisantes modernes s’appellent « Liberté » et « Anti-terrorisme ». La menace, entretenue par une main et brandie par l’autre, assène d’une pierre plusieurs coups, particulièrement contre l’Islam et les musulmans. Et avec l’aide multiforme de ces derniers !

Cette déchéance morale extrémiste, qui va jusqu’à encenser et promouvoir le blâmable tout en moquant et caricaturant le convenable, n’est en fait qu’une énième forme de cette bataille perpétuelle entre le bien et le mal, et qui se poursuivra sans trêve jusqu’au Jugement Dernier, quelles que soient les issues des guerres présentes et futures.

Les élites authentiques, pas seulement musulmanes, ne doivent pas baisser les bras, elles doivent faire preuve de lucidité, sagesse, et surtout d’audace, pour se réapproprier les rôles d’éveilleurs des consciences ; et cette mission n’est conditionnée par aucun consensus idéologique. Les faiseurs d’opinion actuels sont devenus une menace pour toute l’humanité, et pas seulement une partie. La contemplation impuissante de la sagesse marginalisée et passive ne risque pas d’infléchir cette tendance. On est en fait d’autant plus en droit et en devoir d’étaler sa dignité et sa fierté qu’on est en position défensive. La probité et la sagesse peuvent rester discrètes et se suffire amplement, mais resteront méconnaissables, sans influence et sans empreintes sociologiques tant qu’elles ne s’appuient pas audacieusement sur une dose active de fierté d’appoint, voire de vanité.

Fin injuste de l’injustice, ou idéalisme prolongeant l’injustice

Dans un récent article paru dans El-Watan [1], un ex-candidat à la présidentielle de 2014 a eu le courage de se mouiller dans un débat sensible en se démarquant de la langue de bois. Mr Nekkaz propose audacieusement de garantir l’impunité aux dirigeants actuels pour qu’ils puissent partir en toute quiétude et laisser le peuple choisir librement ses nouveaux gouvernants. Même si ce genre de deal, tout aussi louable que candide, est généralement jugé irrecevable par les concernés, et rejeté dans le fond et la forme, les réactions suscitées par cette proposition méritent réflexion. Un attachement intransigeant à une justice transcendante a caractérisé beaucoup de ces répliques et commentaires. Un idéalisme non tempéré par le réalisme finit toujours stérile et contre productif ; et ce sont parfois les plus vertueux qui sont les plus inflexibles. Pourtant sur le plan moral et religieux, on est normalement d’autant plus fidèle à ses valeurs, et inébranlable sur les principes primordiaux, qu’on renonce aisément aux choses de moindre importance. La poursuite acharnée de l’inatteignable rend le réalisable inacceptable, et plus qu’une vie peut s’écouler entre un vœu et sa réalisation.

La religion recommande de ne pas rejeter en bloc ce qui n’est pas accessible en bloc. On doit d’abord privilégier la fin de l’injustice et ses souffrances, à l’exercice de la justice contre les tyrans. Ces derniers ne gagnent rien à attendre la justice divine, et perdent en fait davantage comme beaucoup d’autres oppresseurs morts de vieillesse.

L’injustice frappe toujours avec iniquité, et les plus grandes victimes méritent toujours plus d’égards et de compassion. Ces derniers, ainsi que ceux qui les défendent louablement, doivent cependant bien hiérarchiser les priorités et privilégier l’arrêt des exactions à un quelconque empressement de justice pénale.

L’humanité a affronté plusieurs grandes épreuves mais a aussi réussi à en éviter plusieurs autres grâce aux concessions de la sagesse des uns devant la folie des autres. Le renoncement n’est pas forcément synonyme de lâcheté, c’est parfois de la maturité et sagesse salutaires. Quand on a presque tout essayé, il faut alors savoir sacrifier l’important pour sauver l’essentiel. Et c’est avoir plusieurs fois raison que de céder face à quelqu’un qui a tort, tout en étant de surcroît plus fort.

Le même prophète Loth évoqué précédemment n’était-il pas prêt, comme le rapporte Le Coran, à offrir ses propres filles aux agresseurs pervers, juste pour les dissuader de s’en prendre contre-nature à ses invités de marque ?

Les tyrans jouent et perdent gros à attendre la justice ultime

« Je vais enfin savoir » aurait lâché François Mitterrand avant son voyage ultime, après avoir reçu la dose devant prolonger son sommeil vers la mort. Conscient de l’issue fatale imminente, il avait convenu avec son médecin de lui épargner le passage par une période d’inconscience. Mitterrand, cet implacable politicien, qui dés le jeune âge s’est révolté contre le conformisme religieux de sa famille pour « fermer définitivement le livre de la foi », et qui a éliminé tous ses adversaires pour assouvir son ambition de diriger la France et marquer son histoire, a passé les dernières semaines de sa vie à s’interroger exclusivement sur ce qui l’attendait après la mort.

Mitterrand le collaborationniste nazi a trahi son pays,  Mitterrand le Ministre de l’Intérieur a torturé et guillotiné des Algériens, Mitterrand le Président a orchestré des guerres à travers le monde ayant fait des milliers de victimes. Il a échappé à la justice humaine, il est même célébré en héro par beaucoup, il a refoulé et complètement brouillé sa conscience comme beaucoup d’opportunistes aux ambitions démesurées. Mais à la fin, il ne se soucie plus de la place que lui réserve l’histoire, mais seulement de ce qui l’attend. Il sent désormais qu’il y a un tribunal ultime inévitable, d’autant plus rigoureux envers ceux qui ont éludé la justice sur terre, et qu’il aura bientôt la confirmation que lui et tous les êtres humains n’ont pas été créés sans raison par pur hasard. Et qu’en fin de compte toute culpabilité est justiciable. Comment a-t-il pu ignorer cette évidence ? Il n’est pas le seul, si cela peut consoler.

Abdelhamid Charif
21 juin 2015

Référence :
[1]  R. Nekkaz : « Pourquoi il faut une loi d’amnistie générale pour sauver l’Algérie », El-Watan du 7 juin 2015.


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UN COMMENTAIRE

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  • uiop
    22 juin 2015 at 10 h 48 min - Reply

    Nazizme ou pas on est traités comme de cafards, des batards, en l’absence totale de nos parents nos familles, ils nous traitent comme ils le veulent, il faut surtout pas croire a ceux qui sont maintenant au pouvoir dans le monde sont mieux que les Nazis? je ne vois pas la différence…

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