Édition du
6 December 2016

Champions de la guerre, les algériens ne savent pas faire la paix

 

Allah Yahdina

Abdelhamid Charif

Professeur, King Saud University

 

 

Ne dit-on pas que la paix c’est la guerre des idées ; c’est la confrontation de deux visions antagonistes avec la médiation du génie de la sagesse.

La recherche de la paix c’est comme la stabilisation d’un triangle isocèle, avec à la base une sagesse délicatement ajustée à équidistance des deux côtés en affrontement.

Il est nettement plus difficile d’identifier les rares personnes capables de faire la paix, que de repérer par élimination ceux, très nombreux, qui en sont incapables. Tout comme il est plus facile d’identifier et prouver, par l’absurde, qu’un triangle quelconque n’est pas isocèle.

Les belles paroles, sages et éclairées, font partie des recettes de la paix, mais maladroitement ou impertinemment prêchées, elles se transforment vite en des véritables chants de guerre.

L’arbitrage des autorités politiques dans une crise sociale entraine forcément des engagements et des promesses de la part des responsables médiateurs.

Une promesse peut toujours calmer un enfant et même un adulte, mais elle reste intrinsèquement une dette, et il est de ce fait avisé de ne pas balancer des promesses futures dans le seul but de se dispenser de donner peu ou rien présentement, ou de gagner du temps.

Un refus franc et ferme est plus responsable et moins irritant qu’un engagement non respecté. Une fausse promesse n’est pas seulement synonyme de déception, mais peut déclencher un conflit, ou le raviver de plus belle.

L’art de la médiation et du compromis

Sans la prédisposition des belligérants à faire la paix, la médiation ne sert évidemment pas à grand-chose, indépendamment de sa qualité. Mais dés que les antagonistes sont prêts à négocier, en réponse aux appels de la sagesse ou de l’usure onéreuse du conflit, la médiation devient alors cruciale. Les négociations peuvent être plus fertiles et fécondes de manière directe que sous l’arbitrage d’une mauvaise médiation. La médiocrité ne peut pas offrir ses bons offices, car elle en est tout simplement dépourvue, par définition même ; et les atouts et avantages de l’autorité officielle ne peuvent être bénéfiques qu’à bon escient, entre de bonnes mains. Un médiateur incompétent c’est comme un pompier qui essaie d’éteindre le feu avec de l’huile.

La médiation étant un exercice extrêmement délicat, il est à cet effet très difficile, voire quasi-impossible, de définir tous les contours d’un bon médiateur, mais il est en revanche nettement plus facile d’identifier les critères de disqualification. C’est, encore une fois, seulement par élimination que des décideurs clairvoyants peuvent procéder au tri et choix du médiateur approprié. Mais il faut rappeler aussi que la qualité de la sélection est hélas tributaire, en amont, de celle des sélectionneurs.

Si la gestion politique de routine semble tolérer, plutôt abusivement en Algérie, certaines maladresses, bourdes, et scandales, en les considérant humainement anodins et inoffensifs, voire des signes d’un capital de sympathie, la médiation, en cas de crises et conflits sociaux sensibles, n’accorde aucune marge de manœuvre aux gaucheries, bêtises, ou plaisanteries. Les faiblesses, sensibilités, et susceptibilités des belligérants constituent des obstacles majeurs qu’il faut gérer avec beaucoup de doigté, tact, délicatesse et perspicacité.

L’impartialité et les intentions nobles ne suffisent pas ; de simples maladresses, imprudences, inadvertances, ou boniments déplacés discréditent la médiation aux yeux des deux parties et peuvent attiser le feu au lieu de l’éteindre. Le choix malicieux et stupide des mauvais interlocuteurs et représentants des belligérants est par ailleurs aussi malsain que préjudiciable, et n’est pas moins exaspérant et embrasant.

Les dépenses des deniers publics peuvent acheter un sursis de paix sociale, mais ne peuvent empêcher la haine de couver, et une gestion rationnelle mais équitable des ressources est plus apte à apaiser les tensions qu’un gaspillage aveugle et forcément inéquitable.

A défaut de pouvoir satisfaire les revendications des deux camps, un bon compromis doit arracher des concessions subtiles, et laisser chaque partie inassouvie, mais suffisamment compensée et comblée par l’insatisfaction de l’adversaire.

Dent pour dent, sinon bâtiment contre pont

Si les algériens n’apprennent pas de leurs erreurs et sacrifices, ils peuvent toutefois se consoler ; d’autres le font à leur place. La Mecque des révolutionnaires s’est ainsi convertie en un laboratoire international d’essais destructifs et tragiques, même si des pays frères se sont mis à lui disputer ce triste record.

L’esprit revanchard de représailles et vendetta semble plus jouissif que la paix sociale ; et en conformité avec la bêtise culturelle, l’Algérien serait plus heureux en perdant un œil, pourvu que son frère en perde les deux ! Et si la vengeance individuelle directe n’est pas accessible, les infrastructures publiques et les biens communs sont alors tout aussi bons à saboter. Si une bâtisse est brûlée par ceux-là, un pont doit être alors sauté par ces autres, dans une spirale de violence dévastatrice, jouissive et enivrante, finissant par reléguer les revendications au second plan, sinon carrément les faire oublier.

Cette culture suicidaire est stupidement associée à la bravoure et gloire historiques du pays. « Les algériens tous danger » était, semble-t-il, un des tubes préférés de la jeunesse durant la décennie noire, des années 1990. Elle n’est pas non plus indépendante de la brutalité des forces de l’ordre durant la même période. Trop de fermeté a fini par tuer l’autorité et la respectabilité de l’Etat.

Cet esprit autodestructeur ne peut certainement pas être infléchi par la mauvaise exemplarité de certains responsables, dont le néo-patriotisme et l’amour du pays sont investis et implantés ailleurs, et qui achètent arbitrairement des sursis de paix sociale dans le seul but d’amasser plus, au profit d’une progéniture dont l’avenir est déjà tracé et aménagé outre-mer.

Sinon comment ne pas faire appel, pour cette crise chronique et persistante de la vallée du M’zab, à un certain Lakhdar Brahimi, une des rares personnalités politiques algériennes, bien placée, aux yeux de beaucoup, pour aller assez loin dans le test d’élimination des candidats à la médiation. Ce diplomate hors pair, complètement inconnu de l’auteur, est éprouvé et aguerri aux résolutions des conflits internationaux complexes. Il s’y connait en posture à adopter, l’art du silence et de la bouche cousue, le sourire abrégé, les yeux baissés, le regard discret et décrypteur. Lakhdar Brahimi sait comment écouter, analyser, tâter, bonifier un échec avec un meilleur départ, avant de repérer, et cibler.

Brahimi n’est qu’un exemple, et d’autres, même s’il sont indéniablement peu nombreux, peuvent en fait tout aussi bien aborder et traiter ces missions ardues et épineuses. Ces candidats potentiels ne courent sans doute pas toutes les allées du pouvoir actuel, et ont peu de chance de se trouver dans les premières lignes. Un pouvoir qui abuse de fermeté et brutalité à mauvais escient, et qui considère les attributs de sagesse évoqués précédemment comme des signes de faiblesse, finit misérablement par manquer à la fois de sagesse et d’autorité à bon escient.

Les ratages répétés de la gestion de la crise de Ghardaïa ne sont pas les premiers. Ils risquent de se reproduire ailleurs et éprouver davantage une cohésion sociale, déjà suffisamment ébranlée, et entrainer aventureusement la nation vers des sentiers  inconnus et périlleux.

Cessons donc l’acharnement zélé dans le pire, essayons et accordons des chances à d’autres alternatives de voir et faire, c’est autant de lueurs d’espoir pour tout le pays !

 


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